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Exposition référente: La Littérature comme document. Les Écrivains et la culture visuelle autour de 1930

 

Prose expérimentale, documentant la vie moderne

 

Couverture de Enrico Emanuelli, Radiografia di una notte, Milano, Ceschina, 1932 (Bibliothèque universitaire de Utrecht)Tout au long des années vingt la prose italienne a été dominée par une prosa d’arte agréable et lyricisante et par un refus du roman et de la fiction réaliste, considérés de nature littéraire inférieure. Les choses changent radicalement au début des années trente, lorsqu’apparaissent dans plusieurs revues littéraires (L’Italia letteraria, Il Saggiatore, Occidente, …) des débats sur la situation sociale de l’écrivain et des appels à un « retour » au roman. Une nouvelle génération d’écrivains émerge (il s’agit plutôt d’un groupe lâche que d’un véritable mouvement), et propose d’orienter la littérature vers plus d’hétéronomie, avec un nouveau type de roman qui relèverait  à la fois du « réalisme » et des « nouveaux » modes d’écriture et qui intégrerait la modernité, la vie quotidienne, les dernières tendances philosophiques et l’influence des nouveaux médias.

Un des romans qui illustre le mieux ces débats est Radiografia di una notte d’Enrico Emanuelli (1932, Ceschina, Milano). L’histoire se propose de faire une radiographie détaillée de ce qui se passe parmi les membres d’une famille aisée à Milan au cours d’une seule nuit. La plupart des dispositifs narratifs pour atteindre cet objectif rapprochent ce roman des principaux exemples du modernisme européen[1], avec ses techniques typiques : le flux de conscience (stream of consciousness), un montage habile et surprenant, des passages brusques entre différents points de vue (focalisation interne-externe, le discours direct-indirect), l’utilisation de l’œil-caméra[2], l’entrelacement des niveaux diégétiques[3] ou l’illusion de simultanéité.

En outre, différents types de « documents »[4] sont incorporés dans le discours narratif, en général mis en page de manière différente du reste du texte, soulignant leur statut de fragments de discours externes, cités par le narrateur. D’autres outils expérimentaux sont combinés avec des stratégies narratives plus traditionnelles, qui sonnent de façon familière chez le lecteur moyen, ce qui garantit la lisibilité du roman et n’interrompt jamais vraiment la clarté du récit. Porteurs d’une même poétique, le personnage principal Giovanni et la voix narrative omnisciente suggèrent que la vocation du roman, comme forme d’art, réside dans l’exploration de la complexité de la vie moderne. Un écrivain devrait représenter de façon critique et contester les actions et les pensées de ses personnages, dans les contextes sociaux auxquels ils appartiennent, afin d’observer et éventuellement de forger le réel. En outre, ce rôle ne doit pas seulement être satisfait par la représentation de mondes fictifs spécifiques, mais aussi par une réflexion constante sur les techniques de représentation mêmes. La fiction narrative semble bien équipée pour interroger de façon critique, et modifier ses stratégies de représentation. Si elle a de vraies ambitions artistiques, elle doit activement frayer avec l’écriture publicitaire, les films d’actualités et le commerce, tout comme elle doit nourrir un dialogue constant avec les différentes strates du monde qui l’entoure, ou encore procéder à une analyse pénétrante de la psyché des personnages. Le narrateur de Radiografia di una notte, par exemple, permet au monde d’apparaître dans toute sa complexité, ce qui suggère que la littérature, en vertu de sa gamme extrêmement variée de stratégies de représentation et sa capacité à exprimer un large éventail de points de vue et expériences divergentes, est capable de faire justice à cette complexité.

La présence d’éléments modernistes a été remarquée par les contemporains qui en ont fait une lecture critique. « Le public le plus raffiné connaît le nom d’Enrico Emanuelli »[5] a écrit F. Garibaldi dans les pages du Corriere Padano, et le jeune Vittorini a loué Emanuelli pour la critique morale dans son roman, considérant Radiografia comme « l’une des œuvres les plus remarquables de notre époque ».[6] Le roman est toutefois resté dans l’ombre de l’histoire littéraire depuis la fin du fascisme.

 

[1] Des romanciers comme James Joyce, John Dos Passos et Alfred Döblin ont reçu un excellent accueil critique dans des revues fondées ou dirigées dans la première moitié des années trente par de jeunes écrivains qui prônaient un nouveau roman réaliste. Dans une lettre à Giacomo Benedetti, Enrico Emanuelli mentionne son vif intérêt pour les écrits de James Joyce (lettre inédite, 5 juin 1929, Florence, Archivio Bonsanti).
[2] Sur l’utilisation de l’œil-caméra dans les textes littéraires, voir Seymour Chatman, Story and Discourse: Narrative Structure in Fiction and Film, Ithaca, Cornell UP, 1987, p. 106 : « L’œil omniscient observe la scène […] comme l’objectif d’une caméra dans sa mobilité, qui peut comprendre une vue panoramique ». En une phrase écrite, cela entraîne habituellement un examen attentif d’un cadre ou d’un personnage.
[3] Eisenstein et d’autres théoriciens russes comme Poudovkine, Koulechov et Vertov ont estimé que l’essence du film est le montage, une position qui a été largement approuvée. La technique de montage, avec sa fonction de représenter un ou plusieurs objets simultanément, est un dispositif particulièrement intéressant aussi pour la fiction. Le montage a été utilisé pour les scènes où la création d’un rythme visuel élevé pourrait être important, comme l’évocation de la libre association (voir à ce sujet par exemple Vsevolod Illarionovich Pudovkin, Il Soggetto cinematografico, Umberto Barbaro, ed., [Rome], Le Edizioni d’Italia, [1932]. Voir aussi Timothy Corrigan, « Testing and Expanding the Value of Film and Literature », in Film and Literature: An Introduction and Reader, London, Routledge, 2011, et Stephen Kellman, « The Cinematic Novel: Tracking a Concept », Modern Fiction Studies, XXXIII (1987), 3, 473.
[4] Documents tels que titres des journaux, lettres, pages d’un journal intime, dépliant, contenu d’une émission de radio, chanson ou encore bulletin d’actualité à la radio.
[5] « Il pubblico più raffinato conosce il nome di Enrico Emanuelli », F. Garibaldi, Radiografia di una notte, Corriere Padano, 1932. Le critique littéraire Garibaldi s’occupait de sujets comme le Nouveau Réalisme et le retour à l’ordre propagé par les collaborateurs de la revue La Ronda (voir F. Garibaldi, « Rondismo e Neorealismo », Corriere Padano, 19 août 1932).
[6] Elio Vittorini, “Radiografia di una notte, Il Lavoro, 31 août 1932; voir également la critique de l’ami et collègue d’Emanuelli, Mario Bonfantini, « Prose di romanzi 1932 », Rivista di sintesi letteraria, janvier-mars 1934. D’autres critiques l’ont accusé d’imiter le déterminisme sceptique de Moravia et de Barbaro, ou d’avoir simplement touché aux dispositifs du modernisme contemporain. Comme un critique l’a dit, le roman n’était qu’un « photomontage chaotique » de Dos Passos, Freud, Joyce, les surréalistes, et le « vérisme photographique brut » de la Neue Sachlichkeit (critique citée par Ruth Ben Ghiat, Fascist modernities: Italy 1922-1945, Los Angeles, University of California Press, 2004, p. 60). Emanuelli a reçu un prix de l’Académie d’Italie, même si un rapport interne a émis des réserves sur l’octroi d’un prix d’encouragement aux jeunes romanciers comme Emanuelli, dont le travail était manifestement trop immature.

 

Pistes bibliographiques
Carlo Bo, Emanuelli dimenticato, in Corriere della sera, 24 juin 1987, p. 3.
Franco Esposito (ed.), Omaggio a Enrico Emanuelli, Microprovincia, Stresa, Nuova Serie, 33, 1995.
Anco Marzio Mutterle, Emanuelli, Il Castoro (15), La nuova Italia, Firenze, 1968.
Sarah Bonciarelli, Carmen Van den Bergh & Bart Van den Bossche, « X-Raying the Italian Novel of the 1930s: From Autonomy to Heteronomy (and Back) », in Modern Times Literary Change, Leuven, Peeters, 2013.

 

Carmen Van den Bergh

 

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