Expositions

36. Roman métropolitain

Exposition référente: La Littérature comme document. Les Écrivains et la culture visuelle autour de 1930

 

Le montage évoque la vie de la métropole moderne qu’est Berlin dans Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin

 

Alfred Döblin, Berlin Alexanderplatz, Berlin, S. Fischer Verlag, 1929. Couverture dessinée par Georg Salter (avec l’aimable l’autorisation des éditeurs)

Le roman d’Alfred Döblin Berlin Alexanderplatz, die Geschichte vom Franz Biberkopf parut en 1929 chez Fisher Verlag. Le roman est devenu l’un des exemples les plus importants du « Großstadtroman » (roman des grandes villes), par son usage créatif du montage pour évoquer la vie berlinoise. L’importance de la ville apparaît dès le titre. Constamment en chantier, Alexanderplatz était le cœur du Berlin moderne, avec tous ses contrastes : nœud de transport, marché, lieu de prédilection des rassemblements politiques et des marchands de journaux, QG des criminels comme de la police. L’éditeur pensait même que Berlin Alexanderplatz n’était pas un bon titre car une place ne pouvait pas être le sujet d’un roman ; c’est la raison pour laquelle on a fait ajouter le sous-titre « die Geschichte vom Franz Biberkopf » (l’histoire de Franz Biberkopf).

Pour écrire ce roman, Döblin a rassemblé des coupures de presses et des images, des publicités comme des faits divers, documents qu’il a insérés directement dans le texte. Cette technique lui a été inspirée par les premiers temps du cinéma[1] et les photomontages du groupe dadaïste de Berlin. Dans ce roman, Döblin a utilisé d’autres éléments pour évoquer ce qu’on voyait et entendait à Berlin, comme des chansons à succès, des chants de soldats, des pictogrammes, des statistiques, des annonces, des titres de journaux, des slogans politiques… Les patients qu’il soignait en tant que médecin, notamment leurs dialectes, ont également été une importante source d’inspiration.[2]

Dans son fameux compte rendu du roman en 1930, Walter Benjamin est impressionné par l’utilisation que fait Döblin du montage. Le choix du matériau dans le processus du montage est crucial : « n’importe quel matériau de montage ne fait pas l’affaire. Le montage véritable part du document ».[3] Avec l’insertion créative de documents dans le roman, le livre gagne en authenticité et devient épique : « Le montage fait éclater le “roman”, aussi bien du point de vue structurel que du point de vue stylistique, créant ainsi de nouvelles possibilités très épiques, notamment au plan formel ».[4] Dans les années 1930, la technique du montage était largement utilisée, par exemple dans Manhattan transfer, chez Piscator ou chez Emanuelli. Les documents de la vie berlinoise sont entrelacés de références bibliques, de scènes mythologiques et de discours moderne psychiatrique et scientifique, qui composent ce chef d’œuvre unique du modernisme.

 

[1] Pour en savoir plus sur l’influence du cinéma sur Döblin et sa recherche d’un « Kinostil » voir David B. Dollenmayer, « Urban Montage and its Significance in Döblin’s Berlin Alexanderplatz » in The German Quarterly, vol. 53, n° 3, mai 1980, pp. 317-336.
[2] Walter Benjamin appelle Berlin Alexanderplatz un « monument » du Berlinois, Walter Benjamin, « The crisis of the novel », in Selected writings vol.2 1927-1934, Michael W. Jennings, Howard Eiland, Gary Smith, eds., Cambridge, London, The Belknap Press of Harvard University Press, p. 301.
[3] Ibid. p. 301. Traduit in Walter Benjamin, Œuvres, t. II. Traduit par Maurice de Gandillac, Ranier Rochlitz et Pierre Rusch, Paris, Gallimard, 2000.
[4] Ibid. p. 301.

 

Pistes bibliographiques
Klaus R. Scherpe, « Von der erzählten Stadt zur Stadterzählung. Der Großstadtdiskurs in Alfred Döblins Berlin Alexanderplatz », in Stadt. Krieg. Fremde. Literatur und Kultur nach den Katastrophen, Tübingen, Francke Verlag, 2002.
David B. Dollenmayer, « An Urban Montage and its Significance in Döblin’s Berlin Alexanderplatz », in The German Quarterly, vol. 53, n° 3, mai 1980, pp. 317-336.
Devin Fore, « Döblin’s Epic: Sense, Document, and the Verbal World Picture », in New German Critique, n° 99, automne 2006, pp. 171-207.

 

Stijn de Cauwer