Carnet de visites

14/02/2022

Précis d’hygiène haptique. La philanthropie bien tempérée de Monsieur Empain

Été 78 (Bruxelles) Commissaire(s): Bruno Goosse

On ne peut pas toujours toucher, dans les expositions, c’est le moins que l’on puisse dire et c’est ce que nous apprenons dès notre plus jeune âge. Ce qu’on nous montre est le plus souvent destiné à notre œil, pas à nos mains, dans la plupart des cas du moins, qu’il s’agisse d’expositions patrimoniales ou de création. L’exposition de Bruno Goosse fait joyeusement fi de ces usages, et invite les visiteurs à non seulement manipuler certaines des pièces exposées, en particulier une série de livres, mais, contexte sanitaire oblige, en mettant, si l’on ose dire, la main à l’évier avant de découvrir une installation qui est le fruit d’une recherche bien documentée.

Le travail de Bruno Goosse sur le patrimoine bâti et ses formes (avec, par exemple, une exposition et un livre autour de Waterloo et de son champ de bataille) a pris ces derniers mois une tournure particulière, concentrée notamment sur les formes de l’hygiénisme du début du XXsiècle. Il se traduit tout spécialement par un intérêt prononcé et des enquêtes sur les sanatoriums, lieux d’une prise en charge systématisée et rationnalisée de l’hygiène et de la santé au sens large. À l’occasion de cette exposition accueillie par la galerie bruxelloise Été 78, c’est sur un bâtiment situé en Ardenne que l’artiste a porté son intérêt.

 

Mains propres et grand air

Le site sur lequel Bruno Goosse a concentré cette fois-ci son attention a été construit par l’architecte helvète Michel Polak, à l’initiative de Louis Empain, Baron de son état, qui comptait parmi les plus grandes fortunes de Belgique, et qui se piquait de contribuer de ses deniers au progrès social. Si elle s’est également portée sur des populations adultes (Bruno Goosse s’est auparavant intéressé à d’autres institutions mises sur pieds à l’initiative d’Empain), son attention s’est également attachée aux jeunes âmes, qu’il s’agissait de façonner pour contribuer au bien-être de la nation, tant sur le plan physique que moral. L’Institut de Saint-Ode, en Ardenne donc, reçoit en 1935 ses premiers pensionnaires, issus de familles modestes et auxquels était ainsi offert un séjour fortifiant au grand air.

Vous êtes-vous lavé les mains ? se présente sous la forme d’une question, mais comme certaines formes interrogatives coulées dans le marbre de la langue, elle revêt dans le même temps une forme injonctive, qui est celle d’une forme de contrainte éducative enrobée de bienveillance. Après le titre de l’exposition inscrit sur un mur à l’aide d’un tuyau de caoutchouc orange dans lequel un fil de cuivre a été glissé, et deux photographies, le passage derrière la cloison qui masque la majeure de part de la salle d’exposition, le visiteur découvre une réplique, parfaitement fonctionnelle, d’un point d’eau permettant aux bambins qui fréquentaient le centre de respecter des mesures d’hygiène haptique désormais renforcées pour cause de pandémie.

Une fois ses mains lavées, le visiteur aura tout le loisir de prendre connaissance du lieu auquel Bruno Goosse consacre cette exposition. Les murs en présentent une série de photographie d’époque, quelque peu retouchées, et dont l’une ou l’autre font la part belle à la nudité des jeunes résidents et sur l’une desquelles on reconnaît cet instrument d’hygiène haptique en plein air. Sur le mur de gauche viennent ensuite une série de photographies de pages de livres ouvertes par des mains gantées de fin latex bleu, avec des ombres de ramures en surimpression suspendues pour certaines d’entre elles de façon à pouvoir s’agiter à l’air libre, à l’instar des branches et feuilles d’arbres dont. Su la droite, enfin, un choix d’ouvrages destinés aux jeunes têtes blondes.

 

Façonnements livresques de l’enfance

Non content de s’employer à favoriser le plein épanouissement physique des bambins accueillis entre les murs de l’institution qu’il avait pensée, Louis Empain avait en effet également le souci des nourritures spirituelles. Pour donner corps à ses préoccupations en la matière, il avait mis sur pied, en plus de la Fondation Pro juventute, une maison d’édition (les Éditions du Soleil levant), au catalogue réfléchi en fonction de ses conceptions pédagogiques, et publié un ouvrage de conseils de lectures destinées au jeune public. L’une des caractéristiques majeures de cette classification à valeur prescriptive, et destinée autant aux jeunes lecteurs et lectrices qu’à leurs parents et à leurs éducateurs, réside dans une répartition genrée particulièrement affirmée, avec tout de même, il faut le souligner, une catégorie neutre de livres non spécifiquement destinés aux garçons ou aux filles.

La part livresque de l’exposition documente cette production éditoriale pour le moins convenue et qui rassemble des livres de facture somme toute relativement modeste. Les doubles pages présentées sur le mur de gauche sont bien évidemment issues de ces publications portant l’estampille Empain, et montre un choix pour le moins évocateur, disons, de la teneur de cette littérature. Dans l’entretien qu’il m’a accordé pour L’Exporateur à propos de cette exposition, l’artiste souligne que Louis Empain, « [c]onvaincu que l’éducation est imitation, […] a souhaité faire en sorte que les enfants se retrouvent face à des modèles qu’il jugeait correct, loyaux, droits ».

S’agissant des volumes présentés au fond de la salle à droite, aucune vitrine ne les protège de la manipulation à laquelle pourraient vouloir se livrer les visiteurs curieux de se mettre dans la peau d’un jeune lecteur ou d’une jeune lectrice de l’époque : aventures, romans scouts, récits de voyage… l’attrait du plein air est de mise pour ces livres à vocation édifiante.

Afin que le visiteur ne reparte pas les mains vides, le fac-similé, retravaillé, d’une feuille d’époque est mis à la disposition du public. Ce numéro du 20 mai 1938 de L’Opinion publique, dont la première page (elle est suivie de la page « actualités féminines » de La Nation belge du 5 juin 1939) présente avec enthousiasme ce projet, agrémentée d’une photographie du grand homme, la « Magnifique Fondation du Baron Louis Empain : “Pro Juventute” », ainsi que d’un jeune garçon censé représenter l’épanouissement offert par l’initiative dont il bénéficie. Son ambition : « La formation du caractère et de l’esprit, le mode de vie et l’exaltation d’un idéal, parmi la jeunesse ». La plongée dans cette prose d’époque livre, sans que l’artiste doive lui-même la fournir, la clé de sa passionnante proposition.

*

L’exposition conçue par Bruno Goosse dévoile et permet de redécouvrir une part de patrimoine, non prise en charge par l’appareil d’état et les institutions dévolues à cette fin, à la différence de la fameuse Villa Empain, édifice domestique et d’apparat situé à Bruxelles et aujourd’hui occupé par la Fondation Boghossian, alors que les deux édifices ont été signés par le même architecte. L’exposition plonge l’initiative philanthropique de Louis Empain, et la production livresque qu’il réunit sous les yeux de ses visiteurs, dans un contexte peu connu. Son geste artistique en questionne une série d’éléments saillants, matériels et institutionnels, en leur restituant leur portée symbolique et idéologique à la faveur de leur agencement au sein d’une exposition.

À l’occasion d’un échange que j’avais eu avec Bruno Goosse il y a plusieurs années de cela, nous avions évoqué ensemble la valeur de recherche à part entière de certaines démarches artistiques. À cette époque, je crois me rappeler m’être montré tout de même un peu perplexe, voire un brin sceptique devant une telle idée, n’étant pas loin d’y voir un discours qui consistait, dans le domaine de l’art et notamment au sein des écoles d’art, à faire siennes les attentes (et injonctions) institutionnelles qui sont allées de pair avec le rattachement de certains de ces établissements d’enseignement au monde académique, le soumettant pour une part à ses normes, au point d’en attendre la production de thèses de doctorats.

Autant dire qu’au sortir de cette petite exposition, je me suis retrouvé avec la trouble sensation que mon savoir relatif à l’histoire des usages éducatifs de certaines productions livresques se trouvait désormais augmenté, et que j’en avais peut-être retenu autant que de la lecture d’un article paru dans une revue spécialisée. Manière de confesser que mon impression de jadis quant aux pouvoirs de l’art en matière de production et de diffusion des connaissances, telle que je la conçois désormais, était sans doute un peu courte de vue, voire même un brin nigaude, à tout le moins s’agissant du travail d’un chercheur aussi rigoureux et intéressant, ainsi que d’un artiste aussi subtil et parfois malicieux que Bruno Goosse.

 

David Martens (KU Leuven & RIMELL)


Pour citer cet article:

David Martens, « Précis d’hygiène haptique. La philanthropie bien tempérée de Monsieur Empain », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2022.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/precis-dhygiene-haptique-la-philanthropie-bien-temperee-de-monsieur-empain/, page consultée le 30/11/2022.