Carnet de visites

Paris et passé recomposés du côté de chez Proust

Le musée Carnavalet – Histoire de Paris Commissaire(s): Anne-Laure Sol

Marcel Proust, un roman parisien

L’exposition proposée par le plus « parisien » des musées s’il en est – le Musée Carnavalet, « musée d’Histoire de la Ville de Paris de la Préhistoire à nos jours » – s’adosse à la commémoration des 150 ans de l’achèvement de la publication d’À la Recherche du temps perdu (1906-1922) et à celle du centenaire de la mort de Proust. Elle marque aussi la programmation du musée pour sa réouverture (26 mai 2021) autour d’importants changements muséographiques, en l’occurrence la refonte (entre autres) de l’espace d’exposition dévolu à une « chambre de Proust » qui rassemble les objets de trois chambres parisiennes occupées par l’écrivain, à Paris. Il s’agissait jusqu’alors d’une reconstitution « au carré » pour ainsi dire puisque le musée évoquait, dans les grandes lignes, avec quelques dons en provenance de la gouvernante de l’écrivain (Céleste Albaret), l’aménagement fétichiste d’une « chambre » de Marcel Proust agencée par le collectionneur et bibliophile, Jacques Guérin (don, 1973). Industriel parfumeur, ce dernier détenait notamment le premier jeu d’épreuves corrigées de Du Côté de chez Swann.

Depuis la rénovation du musée, la chambre de Proust a fait l’objet d’un remaniement conséquent : l’immersion dans une chambre est moins nette. Les meubles ne sont plus agencés de la même manière, comme chez Proust et chez Guérin, et une vitrine – renfermant une relique qui a fait son entrée en grande pompe dans les collections, la redingote de l’écrivain (voir Lorenza Foschini, Le Manteau de Proust : histoire d’une obsession littéraire, La Table ronde, 2012) – jouxte le mobilier. Elle rompt ainsi avec toute tentative de restitution illusionniste de l’apparence originelle des lieux. Dès le début de l’exposition temporaire, le texte d’accueil précise que la chambre de Proust constitue justement un point d’orgue des collections, et son exposition un prétexte à sa mise à l’honneur au sein de l’exposition monographique. Là, une nouvelle muséographie fait figure de trait d’union entre les deux autres : l’agencement des meubles, leur orientation rappellent la version de Guérin, la présence des reliques aussi (redingote, morceau d’un des panneaux de liège qui couvraient les murs de la chambre de l’écrivain, à la recherche du silence et de la quiétude, mais aussi désireux de se couper des agents pathogènes qui dégradaient sa santé au fil des jours). Mais leur alignement, la projection d’un texte lumineux, curieux cartel sur le mur du fond pour préciser la nature des objets exposés, ou bien encore la présence d’un dispositif de délimitation, en métal, entre l’espace d’exposition et l’espace du visiteur court-circuitent fondamentalement tout sentiment d’immersion dans un décor authentique complet pour lequel optent au contraire nombre de musées associés à des figures (littéraires) et à des époques révolues (c’est le cas de beaucoup de maisons-musées).

Pourtant, cette chambre, annoncée dès le seuil donc et d’où nous accueille une photographie d’un Proust alangui sur une chaise, on ne la découvrira qu’au milieu de l’exposition : autour de l’évocation de ce lieu situé, lieu de fantasme et fantasmé, hétérotopie par excellence (Michel Foucault), la pièce regroupe documents historiques attestant l’authenticité du mobilier (photographies, par exemple) et épreuves d’À l’Ombre des jeunes filles en fleurs qui ont pris forme dans ce lieu d’écriture, berceau de l’œuvre (en ce sens, la chambre parisienne de Proust fait écho, pour le connaisseur, à la chambre 414 du Grand Hôtel de Cabourg). La chambre de Proust sert ainsi de bascule entre le réel et la fiction, entre, d’une part, la première partie biographique de l’exposition, consacrée aux lieux, à l’entourage, aux fréquentations de Proust, le Parisien des 8e et 16e arrondissement, et, d’autre part, la seconde partie consacrée à son œuvre littéraire, tout ancrée dans la capitale, qui retrouve là ses lettres de noblesse par rapport aux autres foyers géographiques de la création proustienne, valorisés eux aussi à l’envi actuellement, en Normandie (« Villa du Temps retrouvé ») ou bien encore en Eure-et-Loir (maison de Tante Léonie). L’exposition témoigne, une fois encore, de ce que nombre d’expositions et de projets patrimoniaux et muséaux aiment à entrer dans le sujet au détour des lieux remarquables qui lui sont associés, dans une démarche qui emprunte à des codes muséographiques bien précis (Raymond Montpetit, « Une logique d’exposition populaire : les images de la muséographie analogique », dans Publics et Musées, n° 9, 1996).

Inscrite dans cette tendance, l’exposition n’innove guère non plus par son sujet puisque, si aucune exposition n’a véritablement traité ce thème à proprement parler par le passé, ouvrages (Henry Raczymow et Mary Deschamps (trad.), À la recherche du Paris de Marcel Proust, Paris, Parigramme, 2021 ; Michel Ermann, Le Paris de Proust, Paris, Alexandrines, 2015), documentaires (par exemple, Juliette Bot et Élisabeth Kapnist, « Céleste et Monsieur Proust », diffusion vendredi 24 septembre à 23 h 25, sur France 5) ou encore lieux littéraires proustiens (L’Hôtel littéraire Le Swann, à Paris, a mis au point un ensemble d’actions culturelles et des espaces d’exposition liés à Proust. Il propose aussi à ses visiteurs, et en ligne, en accès libre, une très riche carte littéraire du Paris de Proust) font tour à tour valoir le sujet depuis quelques années, y compris sous l’angle de la déambulation et à l’appui d’outils de médiation d’ordre cartographique, comme c’est le cas dans l’exposition – précise, visuellement et esthétiquement réussie au demeurant. Les études littéraires, historiques, sociales portant sur les lieux, espaces, paysages et imaginaires littéraires, conjointement à une approche géo-typographique, teintée de géocritique, n’ont pas manqué d’alimenter cette approche, quand les études patrimoniales se tournent pour leur part vers les lieux correspondants. Toutefois, l’exposition a le mérite de reposer expressément la nature et l’importance des interactions « à l’œuvre » entre Proust, la ville et ses romans, comme le précise Anne-Laure Sol, commissaire de l’exposition.

Parmi les centres d’intérêt de l’exposition, les images et documents d’archives (photographies, archives animées, comme sur l’écran situé à l’entrée de la 1e salle) se démarquent ; ils témoignent du Paris de Proust et de ses contemporains au sein d’un panorama animé également par des tableaux, des affiches ou bien encore des dessins et des gravures plus connus et déjà présentés au public à l’occasion d’expositions connexes, et en lien avec les propres goûts et cercles de l’écrivain (voir Jean Béraud et le Paris de la Belle Époque, Musée Carnavalet, 1999 – 2000). Quelques expôts méritent aussi d’être mentionnés à cet égard : les plans des appartements des Proust, extraits de fonds d’archives parisiennes, qui situent exactement l’environnement de l’auteur, dès son plus jeune âge, ou bien, dans le même ordre d’idées, les photographies de l’entourage de Marcel Proust, rue de Courcelles, grâce au prêt exceptionnel de la remarquable collection du Brésilien Pedro Corrêa do Lago, historien de l’art qui a réuni la plus grande collection privée de lettres et de manuscrits autographes au monde. Ainsi de la photographie qui réunit le père de Proust et le frère de Marcel au balcon de leur appartement de la rue de Courcelles, dans une scène qui n’est pas sans rappeler Un Balcon (1880) de Gustave Caillebotte, peintre d’ailleurs casté dans l’exposition. Au total, ce sont 35 institutions et 19 prêteurs privés qui ont répondu à l’appel du musée parisien, qui a lui aussi grandement contribué à l’exposition à partir de ses très riches collections.

Si l’exposition fait ainsi la part belle aux arrondissement mentionnés (Proust a occupé 7 domiciles, situés dans les 8e et 16e arrondissements) et à leurs célèbres « curiosités » (Parc Monceau, Champs-Élysées, grands boulevards…), cœur névralgique de la biographie de l’écrivain qu’il n’affectionnait guère du reste, d’autres foyers insignes de son Paris, mondain, sont évoqués (Faubourg Saint-Germain en tête) et réjouiront les touristes de la capitale. En regard, des lieux infâmes, secrets, rarement mis en avant, révèlent à raison une autre facette des fréquentations de l’auteur et un autre aspect de son œuvre, à l’image des lieux de débauche où le baron Charlus rencontre des hommes. Il est intéressant que l’exposition mette à l’honneur des lieux dont il est souvent moins fait de cas par rapport aux salles de spectacles, aux lieux de réception ou encore aux monuments, comme les cafés et les restaurants, en tout cas sous un angle plaisant, à défaut d’être complètement inédit : les cartes de visites et les menus d’établissements de bouche, fréquentés par Proust et ses commensaux, par exemple. À la moitié du parcours, un mur cartographié qui donne à l’exposition une réelle envergure scénographique – laquelle se faisait un peu attendre – présente en effet un ensemble de documents amusants à découvrir : menus, cartons de table…

Un certain nombre d’objets, rarement exposés ou méconnus, peuvent être également mentionnés pour parfaire le tour d’horizon : ils contribuent à valoriser le contexte de la Belle Époque (plus qu’à documenter le sujet proustien à vrai dire). Ainsi du théâtrophone ou bien de la miniature figurant un omnibus et mis en regard avec des extraits des romans. On peut aussi évoquer le dessin d’une scène mondaine pour éventail de Gabriel Coffinières de Nordeck. Ces objets et ces portraits, avec les toiles, prennent vie pour ainsi dire au contact d’images animées de nature cinématographique (Le Temps retrouvé de Raoul Ruiz, 1999, par exemple), présentes en assez grand nombre sur les cimaises, et d’extraits sonores de textes lus par des comédiens du Français notamment : ces derniers font écho au projet qui a pris forme au sein de la troupe au cours de la pandémie, au moment de la fermeture du théâtre parisien. Ces objets étonneront sans doute peu les visiteurs férus de Proust et de l’époque – comme l’ensemble de l’exposition à ce niveau du reste –, mais ils attireront certainement bien des curieux. Proustiens aguerris et néophytes prendront plaisir dans tous les cas à ce voyage dans le Paris d’hier. Sans doute pourra-t-on regretter, enfin, la brièveté des extraits en question et le volume sonore inégalement élevé selon les pièces, en fonction de l’affluence dans chaque salle : il n’est pas toujours aisé de se laisser prendre au jeu. Autre bémol d’ordre pratique : la boutique de l’exposition s’avère décevante en fin de parcours, car peu fournie. Notons toutefois la qualité des ouvrages proposés à la vente, catalogue d’exposition au premier chef, et la possibilité de poursuivre nos pérégrinations littéraires dans le Paris de Proust et de La Recherche en se procurant les œuvres.

Marie-Clémence Régnier (Université d’Artois)

 

Catal. exp. Proust, un roman parisien, Paris-musées, 2021


Pour citer cet article:

Marie-Clémence Régnier, « Paris et passé recomposés du côté de chez Proust », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2022.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/paris-et-passe-recomposes-du-cote-de-chez-proust/, page consultée le 06/10/2022.