Carnet de visites

10/12/2016

Oscar Wilde, l’impertinent absolu (Paris)

Petit Palais Commissaire(s): Dominique Morel

 

Oscar Wilde, l’impertinent absolu, Petit Palais (Paris), du 28 septembre 2016 au 15 janvier 2017

 

« Être parisien, ce n’est pas être né à Paris, c’est y renaître », disait Sacha Guitry. Démonstration en est faite au Petit Palais qui ramène à la vie les cendres d’Oscar Wilde, enterré au Père-Lachaise dans Oscar Wilde, l’impertinent absolu.

 

Les premiers pas

En regard des expositions George Sand et Eugène Delacroix, dans l’atelier du musée chez le peintre romantique (du 23 septembre 2016 au 23 janvier 2017, au Musée national Eugène Delacroix, à Paris) et L’œil de Baudelaire (du 20 septembre 2016 au 29 janvier 2017 Musée de la Vie romantique à Paris), dans laquelle Charles Baudelaire s’invite chez le peintre Ary Scheffer, la critique d’art et les sociabilités artistes s’installent au musée. Les trois expositions partagent également un même parti-pris scénographique, en vogue depuis quelques années pour favoriser l’immersion du public dans l’exposition : faire découvrir l’artiste ou l’écrivain à partir de l’évocation d’un cadre domestique attaché à son souvenir. Car, c’est « du côté de chez Wilde » que le Petit Palais porte nos pas, après une longue traversée dans le vaste hall blanc qui succède au vestibule d’entrée. Cette traversée opère de façon dramatique, lorsque le visiteur bute sur la cimaise inaugurale, où est présentée une laconique mais efficace chronologie de la vie d’Oscar Wilde. Le visiteur découvre ensuite avec ravissement une salle d’un bleu paon aux couleurs des porcelaines qui ornaient l’appartement de Wilde à Londres : l’agrandissement du motif des porcelaines est du plus bel effet. Le Petit Palais propose là une exposition de facture classique mais inédite sur Wilde en France, qui rassemble des trésors jamais réunis dans une aussi large proportion.

 

Les marches de la gloire

Le parcours est organisé en sept sections qui rythment la visite. Dans la salle liminaire, le commissaire, Dominique Morel, conservateur en chef au Petit Palais, et le scénographe Philippe Pumain nous initient aux jeunes années de l’écrivain dont un portrait nous accueille à l’entrée de l’exposition. Pages de correspondance, revues, livres, manuscrits et portraits présentent le milieu familial à Dublin (entre une mère poétesse et nationaliste irlandaise et un père chirurgien), la découverte d’une vocation pour la scène, les idoles et les maîtres à penser (de John Ruskin à Sarah Bernhardt par exemple), les premières publications (le poème « Ravenna », notamment), sous le regard du Saint Sébastien de Guino Reni, l’une des œuvres préférées de Wilde. Dans les salles suivantes, peintes dans un rouge éclatant et dans un décor qui évoque le style palladien de la Grosvenor Gallery, le visiteur est invité à explorer par bribes les comptes rendus de Wilde à la faveur d’un événement fondateur dans la carrière du critique et de la reconnaissance de l’Aesthetic Movement, anti-académique : l’exposition inaugurale à la Grosvenor Gallery, en 1877. Pour le conservateur du Petit Palais, la scénographie et l’exposition de tableaux permettent de ne pas tomber dans le piège d’une « exposition de vieux papiers : manuscrits, livres, autographes ». Quelques-unes des toiles chéries ou, au contraire, écorchées par Wilde sont accrochées aux cimaises. Les formats sont pour partie imposants, les œuvres systématiquement assorties dans les cartels ou sur les cimaises d’une citation – en français uniquement, hélas – extraite de comptes rendus ou des recueils d’aphorismes de Wilde. Ils éclairent la portée de l’œuvre commentée à n’en pas douter.

C’est à la machine médiatique de la gloire qu’est consacrée la section suivante, dénommée « La conquête de l’Amérique (1882) ». Les couleurs se refroidissent sur les cimaises mais la scénographie se veut toujours aussi théâtrale. Le propos s’intéresse à la tournée américaine au cours de laquelle l’écrivain met en scène sa gloire lors de conférences et dans les portraits photographiques du bien nommé Napoleon Sarony (Oscar Wilde assis #26, (Napoleon Sarony, 1882. © Bibliothèque du Congrès, Washington). « Tel est pris qui croyait prendre », découvre pourtant bien vite le maître anglais des mots d’esprit. Au pays du dollar, l’image du dandy est détournée et utilisée à des fins commerciales et publicitaires, comme nous le montrent des coupures de presse et des affiches sur les murs.

Faisant contre mauvaise fortune bon cœur… et profit, Wilde intente des procès qui font évoluer la question des droits d’auteur. Après cette salle aux allures d’intermède, la section « Paris-Londres (1883-1889 ») replace le dandy et le mondain dans les milieux avant-gardistes des deux capitales. Sont mises à l’honneur les affinités artistes de Wilde qui entretient une correspondance nourrie avec Mallarmé par exemple. Lettres et portraits illustrent cette réflexion, dans une galerie de portraits peut-être un peu monotone cependant. La dynamique reprend avec la toile gigantesque, où Toulouse Lautrec figure Wilde de dos à une prestation de la Goulue, et la section « Les années créatives (1890-1895) : du Portrait de Dorian Gray à L’Importance d’être constant ». Manuscrits, éditions de l’œuvre, illustrations ponctuent le parcours. Des alcôves offrent l’occasion d’écouter des textes lus par le comédien Rupert Everett et de voir des adaptations du Portrait de Dorian Gray. Après Dorian et Constant, Salomé (1893) est le troisième personnage emblématique à être convoqué. L’exposition consacre une section entière à « Salomé, une femme fatale fin-de-siècle », dans une salle de forme dodécagonale, aux tons violacés très fin-de-siècle, entre le temple et la salle du trône. Les illustrations nerveuses de Beardsley, à la symbolique freudienne, sont exposées aux côtés des portraits-charges de Wilde, censuré pour sa pièce. Deux extraits d’adaptations cinématographiques et d’autres évocations picturales du personnage mythique (dont la fameuse Salomé de Gustave Moreau) complètent le panorama. La démarche est judicieuse mais l’on perd un peu de vue Wilde.

 

De la chute à l’apothéose

Heureusement, les dernières salles replacent l’écrivain sur le devant de la scène où il aimait tant à se donner en spectacle. L’exposition retrace la chute d’Icare Wilde dans « Le procès, la prison et l’exil (1895-1900) ». Après un sas de transition dramatique, le visiteur débouche sur une salle dont les cimaises empruntent leur couleur très sombre aux murs de la prison. Documents et cartels retracent les étapes du scandale lié à la relation homosexuelle qu’entretient l’écrivain avec Alfred Douglas. Alerté de la situation, le père du jeune homme, Lord de son état, provoque Wilde pour dénoncer la situation. Ce dernier répond à l’attaque et intente un procès en diffamation, alors que sa réputation et sa liaison le désignent coupable. Il est emprisonné et découvre le triste sort de ses congénères, la hantise du couloir de la mort. Un entretien filmé avec Robert Badinter – peu audible quand la foule afflue – resitue le contexte de l’incarcération de Wilde et la portée individuelle et sociale de l’expérience avec des documents tirés des dossiers du procès et des manuscrits de La Ballade de la geôle de Reading (1898). Un extrait sonore du texte De Profundis complète l’évocation du séjour carcéral. L’exposition rassemble aussi des photographies des dernières années de Wilde après son emprisonnement. Le poète continue à visiter les monuments et les ruines de Rome, mais l’auteur au tournesol, son emblème, a perdu de sa superbe derrière les barreaux. Il n’a pas rompu certes, mais on voit bien qu’il a plié. Pour conclure, l’exposition envisage la dimension monumentale de l’œuvre et de l’écrivain qui, après avoir hanté Rome, hante sa sépulture au Père-Lachaise dont une représentation à taille réelle couvre une cimaise. Un entretien filmé avec Merlin Holland, petit-fils de Wilde, conseiller scientifique et contributeur de l’exposition, achève de faire renaître le phénix de ses cendres dans un espace baigné de la lumière de l’escalier : il désigne l’« ouverture vers la postérité de l’écrivain » selon le scénographe.

Après avoir noté un commentaire dans le livre d’or, c’est avec plaisir que le visiteur pourra prolonger l’exposition par l’application numérique ad hoc, la lecture du  riche catalogue et l’un des nombreux événements de la très belle programmation culturelle.

Wilde disait dans Un mari idéal : « S’il est au monde quelque chose de plus fâcheux que d’être quelqu’un dont on parle, c’est assurément d’être quelqu’un dont on ne parle pas. » Une chose est sûre : Wilde n’a plus de souci à se faire parmi les visiteurs du Petit Palais.

 

Marie-Clémence Régnier
(Université Paris-Sorbonne)
décembre 2016

 

Catalogue : Oscar Wilde, l’impertinent absolu, Pascal Aquien, Robert Badinter, Bénédicte Colas-Bouyx, Daniel Couty, Charles Dantzig, Rick Gekoski, Merlin Holland, Ömer Koç, Dominique Morel, Simon Wilson, Paris, Paris-Musées, 2016.

Commissaire : Dominique Morel, conservateur en chef au Petit Palais

Conseiller scientifique : Merlin Holland

Scénographe : Philippe Pumain

Voir l’émission radio avec le commissaire, le film de Peter Finch sur le procès, The Trials of Oscar Wilde (1960), ainsi que la bande-annonce de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Marie-Clémence Régnier, « Oscar Wilde, l’impertinent absolu (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2016.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/744/, page consultée le 07/12/2021.