Entretiens
Un « faux » catalogue, mais un vrai livre. Entretien avec Alexia de Visscher & Raphaël Van Lerberghe, propos recueillis par David Martens
Wittockiana – Musée des arts du livre et de la reliure (Bruxelles, Belgique)
Présentée à la Wittockiana du 25 octobre 2024 au 16 février 2025, l’exposition « L’Atelier du faux. Faux livres, fausses reliures, fausses identités » explorait les multiples formes que peut prendre le faux dans l’histoire du livre. Quelques mois après sa clôture paraît un objet éditorial singulier conçu par Alexia de Visscher et Raphaël Van Lerberghe. Ni tout à fait catalogue d’exposition, ni tout à fait livre d’artiste, cette publication reprend les matériaux de l’exposition tout en les réorganisant selon une logique propre, faite de listes, de bifurcations, de fac-similés et d’inserts manipulables.
David Martens (D. M.) – Comment est né le projet de cette « édition ». Et pourquoi ce terme, d’ailleurs ?
Alexia de Visscher et Raphaël Van Lerberghe (A. d. V. et R. V. L.) – Depuis nos pratiques artistiques et nos parcours d’enseignant·es respectif·ves, nous suivons régulièrement la programmation de la Wittockiana. Alexia avait rencontré Sophie Briard en juin 2024, nouvellement directrice, à l’occasion d’une exposition des étudiant·es de l’atelier Design du livre et du papier de La Cambre où elle enseignait, et par ailleurs, elle démarrait à ce moment-là un projet de recherche FrArt [1] à propos des infrastructures que constituent « bibliothèques de l’ombre » ou plus communément appelées les « bibliothèques pirates » [2].
En janvier 2025, lors de la journée d’étude dans le cadre de l’exposition « L’Atelier du faux. Faux livres, fausses reliures, fausses identités », Sophie a proposé à Alexia de travailler sur le catalogue de l’exposition qui s’achevait quelques semaines plus tard. L’intérêt fut vif, il croisait les problématiques éditoriales de l’archive auxquelles Alexia est attachée, et la proposition était d’autant plus enthousiasmante qu’elle constituait également la commande d’un livre d’artiste, permettant de mettre en valeur la pratique de l’édition comme pratique artistique. Ce double aspect entre art et édition ne pouvait que trouver sa place à la Wittockiana. Nous avons donc décidé d’assumer pleinement le terme d’« édition », nous positionnant à la fois comme editors (directeur·rices de publication) et comme publishers en co-publiant l’ouvrage.
Ce projet s’inscrit dans le cadre du projet artistique et éditorial A.R.D.V.L. que nous portons depuis 6 ans qui a pour objet la création, la réalisation, la diffusion, la médiation et l’exposition de livres d’artiste dont nous sommes les auteur·rices. Nous revendiquons cette pratique en l’élargissant à l’édition comme pratique artistique [3].
D. M. – Votre « non » ou « faux » catalogue est pourtant bel et bien un catalogue, puisque, comme vous le notez dans votre « Argument », il « emprunte les codes et les conventions » du catalogue », en ce qu’il « déroule la liste bibliographique des pièces exposées en suivant l’ordre de l’exposition ». Mais dans le même temps, cette liste « se dérobe s’ouvre à certains endroits, bifurque, s’approfondit », au point de « glisse[r] vers d’autres listes, issues des livres eux-mêmes ». Pourriez-vous nous expliquer ce geste ? Comment en êtes-vous arrivé·es à la formule assez particulière que vous avez mise en œuvre ?
A. d. V. et R. V. L. – Au moment d’entamer la conception de l’ouvrage, nous avons reçu l’information que la plupart des livres présentés dans l’exposition provenaient de collections particulières de collectionneur·euses ou d’institutions. Ces collections ont constitué à la fois une ressource mais aussi le prétexte à développer la thématique de l’exposition.
Nous avons voulu rendre compte de cet aspect de la collection qui produit de facto une liste catalographique, celle de ce catalogue, mais qui en produit également d’autres, fictives ou semi-fictives, retrouvées à l’intérieur même des livres. Par un jeu de mise en abîme, nous avons voulu mettre en exergue ces listes, comme des citations qui viennent ponctuer le catalogue. Ce geste témoigne d’un attrait pour la collection qui tente de mettre au même rang les bibliophiles, les faussaires, les inventeur·euses et les écrivain·es facétieux·ses.
Nous pourrions considérer cet ouvrage comme un pastiche en soi : celui d’un catalogue bibliographique, dont il emprunte les codes et les conventions, à commencer par son titre, mais qui ne répond ni à l’exigence systématique ni à l’organisation alphabétique qui font traditionnellement du catalogue un outil scientifique. Sans prétendre à l’autorité d’un catalogue scientifique, il s’agit pourtant bien d’un véritable catalogue en ce qu’il rassemble l’ensemble des références bibliographiques des livres et objets exposés. Les objets qu’il décrit possèdent une existence matérielle et véritable qui vient précisément mettre en tension la question de l’origine — et de l’originalité — d’une œuvre comme critère de véracité. C’est de cette authenticité dont nous avons voulu également témoigner en insérant au détour des notices ces fac-similés extraits des livres, comme pour mieux s’en approcher.
Le projet s’est progressivement construit autour de cette ambiguïté : produire un objet éditorial qui adopte les formes du catalogue tout en laissant apparaître des failles, des écarts et des zones d’incertitude. Les listes débordent alors de leur fonction documentaire et ouvrent vers d’autres récits et d’autres références.
D. M. – L’une des particularités de votre ouvrage a consisté à y insérer une série non pas d’éphémères, mais de petites choses détachables, feuilles volantes, etc. Quel sens donnez-vous à ces inserts ?
A. d. V. et R. V. L. – Lors du « déballage » de l’exposition, nous avons ouvert les livres le temps d’une journée, accompagnés d’un petit matériel photographique pour tenter de dénicher la substance de leurs contenus et tenter d’en préserver quelques traces. Nous avions besoin de nous confronter à la matière de l’exposition.
En parcourant les ouvrages, nous avons découvert des inserts au détour de certaines pages, sortes de notes non éditoriales et non auctoriales qui formaient un épitexte — au sens de Genette — très spécifique. Manuscrites ou dactylographiées par leurs auteur·rices, ces notes venaient souvent « valider » ou « authentifier » l’aspect falsifié, tronqué ou anachronique d’un ouvrage ou d’une reliure et étaient tantôt placées comme des indices, d’autres fois comme des documents relevant de l’expertise ou du certificat.
Faire le choix de les reproduire comme des objets faisant « illusion » à l’échelle 1/1, suivant des découpes non orthogonales, reproduisant plis et défauts sur un papier se rapprochant au plus près de leur original, a été une autre façon, plus encore que la photographie, de retranscrire une certaine matérialité de l’exposition, jouant et abusant de « vrais faux ».
D. M. – Était-ce la première fois que vous conceviez le catalogue d’une exposition ou un livre en relation avec une exposition ?
A. d. V. et R. V. L. – Oui et non. C’était la première fois que nous réalisions à deux (avec A.R.D.V.L.) un catalogue d’exposition au sens institutionnel du terme. En revanche, notre pratique artistique nous a déjà amenés à produire des livres en dialogue avec des dispositifs d’exposition, ou à envisager le livre lui-même comme un espace d’exposition et de médiation.
D. M. – Souhaiteriez-vous à l’avenir concevoir à nouveau ce genre d’ouvrages, en lien avec une exposition ?
A. d. V. et R. V. L. – Ce qui nous stimule est le rôle et l’histoire des catalogues d’exposition dans le champ de l’art et plus spécifiquement dans le champ du livre d’artiste. De nombreux exemples emblématiques viennent illustrer cette histoire depuis les années 1960 et continuent de venir questionner le statut des catalogues d’exposition et le rapport qu’ils entretiennent avec les artistes et leur pratique.
Ici, nous ne sommes pas les artistes à l’origine de l’exposition mais nous sommes les artistes-éditeur·rices qui prenons le relais de l’exposition. Ce prolongement nous a permis dans ce cas-ci de croiser nos intérêts avec ceux de l’exposition et de nous inscrire dans une histoire, renouvelant objets et expériences qui nous conduisent à questionner notre pratique.
[1] Le Fonds de la Recherche en Art (FRArt) est un Fonds associé du F.R.S.-FNRS qui a pour mission de financer des projets de recherche en art menés par des artistes-chercheurs/chercheuses à titre individuel ou collectif, en dehors de tout doctorat et de financement de production artistique, validés par une ou plusieurs Écoles Supérieures des Arts.
[2] « Les nouveaux habits du colportage » est un projet de recherche pluridisciplinaire qui questionne les modalités et les formes d’infra-structures de partage que constituent les « bibliothèques parallèles ». Ancrés dans le contexte des pratiques numériques, les enjeux soulevés sont principalement ceux de l’archive, du droit d’auteur et de l’accès à la connaissance, des communs, et de la copie comme production artistique.
[3] Portrait de l’artiste en éditeur : l’édition comme pratique artistique alternative / Thèse de doctorat présentée par Antoine Lefebvre
voir: http://labibliothequefantas.free.fr/files/2014-09-LEFEBVRE-VOL-01-PORTRAIT-ARTISTE-EDITEUR.pdf
Pour citer cet article:
David Martens, « Un « faux » catalogue, mais un vrai livre. Entretien avec Alexia de Visscher & Raphaël Van Lerberghe, propos recueillis par David Martens », dans L’Exporateur littéraire, Jun 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/un-faux-catalogue-mais-un-vrai-livre-entretien-avec-alexia-de-visscher-raphael-van-lerberghe-propos-recueillis-par-david-martens/, page consultée le 03/08/2026.


![François Rabelais , « Pantagruel », dans Les Cinq livres, illustré par E. Boilvin, Paris, Librairie des Bibliophiles, [s.d.], p. 38-44 (colophon : Paris, Impr. D. Jouaust, 1876-1877). (Coll. Speeckaert) Extrait du chapitre VII du Livre II qui met en scène la bibliothèque de Saint-Victor, un lieu réel que l’auteur insère dans un décor largement imaginaire. Son inventaire, pure invention de Rabelais, parodie joyeusement les premiers catalogues de bibliothèques et l’érudition savante. 1/2](https://www.litteraturesmodesdemploi.org/wp-content/uploads/2026/06/DSC07569-copie-300x225.jpeg)
![François Rabelais , « Pantagruel », dans Les Cinq livres, illustré par E. Boilvin, Paris, Librairie des Bibliophiles, [s.d.], p. 38-44 (colophon : Paris, Impr. D. Jouaust, 1876-1877). (Coll. Speeckaert) Extrait du chapitre VII du Livre II qui met en scène la bibliothèque de Saint-Victor, un lieu réel que l’auteur insère dans un décor largement imaginaire. Son inventaire, pure invention de Rabelais, parodie joyeusement les premiers catalogues de bibliothèques et l’érudition savante. 2/2](https://www.litteraturesmodesdemploi.org/wp-content/uploads/2026/06/DSC07570-copie-300x225.jpeg)
