Entretiens

14/12/2020

Muséographies. Le goût muséal des écrivains. Entretien avec Isabelle Roussel-Gillet

« Salle d’archéologie égyptienne transformée en scène de crime, épisodes romanesques dans un centre d’art contemporain, fantasmes de nuit passée au milieu de tableaux célèbres… nombre d’écrivains situent leurs intrigues au musée. Mais que nous en disent-ils vraiment? Musée mausolée, élitiste, fruit de la colonisation, collections fétichisées ou expositions à la solde du marché de l’art? À moins que le musée ne devienne lieu de vie et de sociabilité… Des pages hautes en couleurs croquent autant les gardiens que les visiteurs, les galeristes ou les artistes. Cette anthologie prend le parti de la diversité des musées – ethnographiques, littéraires, de beaux-arts, d’histoire, de sciences, d’art contemporain, ou encore imaginaires ! » (Présentation de l’éditeur)

 

David Martens – Comment ce projet danthologie réalisée avec Serge Chaumier est-il né ?

Isabelle Roussel-Gillet – À la croisée de nos passions réunies – muséologie, sociologie et littérature –, dans le cadre de notre master Expographie muséographie, nous menons des actions de médiations, notamment en accompagnant des lycéens dans la réalisation de petits films de fiction tournés au sein d’un musée qui rendent le lieu plus familier, le désacralise. Synopsis de petit film, poème ou texte bref, nous encourageons la lecture mais aussi les gestes d’écriture qui sont au cœur du métier de muséographe. Dans un même esprit, nous animons un atelier d’écriture au musée. Penser une exposition, c’est raconter une histoire, non qu’une exposition se pense comme un livre, mais les leviers narratifs, la justesse des mots, le levain des essais critiques sont les nutriments de nos métiers. Et puis nous croisons les regards, décloisonnons les disciplines, choisissons la transversalité, ici en l’occurrence dans la confluence de la littérature et de la muséologie. Cela faisait bien 5 ans que le projet sommeillait, et nous étions en train de travailler au commissariat d’une exposition avec l’écrivain belge Jean-Philippe Toussaint pour le musée des beaux-arts d’Arras. En fusionnant une médiathèque et un musée, ce lieu forme un Pôle culturel, ce qui nous invite, là encore, à explorer les liens entre littérature et musée. Ce petit livre est la marque d’une convergence entre muséo et littérature – fabrique de récits, atelier d’écriture, geste d’écrire, écrivain invité au musée, musée-médiathèque.

Lorsque nous avons proposé le sommaire à l’éditeur, nous avons soulevé le caractère inédit du projet, puisqu’aucune anthologie de textes de sources internationales n’existait. Le Goût des musées ne fait pas doublon avec Le Goût de la peinture, nous avons évité de nous limiter à des ekphrasis d’œuvres d’art, ce qui pour le coup est très fréquent et bien antérieur : l’évocation d’œuvres précède celle des musées.

 

DM – Le livre sinscrit dans une collection – « Le Goût de… », au Mercure de France –, ce qui suppose nécessairement de se plier à quelques principes éditoriaux, voire à un certain formatage. Quelles ont été vos contraintes liées à cette collection et quelle a été votre marge de manœuvre par rapport à elles ?

IRG – La ligne éditoriale suppose d’introduire brièvement chaque texte, puis de faire suivre l’extrait de quelques lignes pour proposer une lecture, une interprétation, un questionnement. La contrainte éditoriale est essentiellement liée à la longueur des textes et à la question des droits d’auteurs. Nous avons bénéficié du soutien du laboratoire de Textes et Cultures d’Arras pour assumer le coût plus élevé des droits d’auteur puisque les textes contemporains élèvent le coût de production. La question juridique peut aussi nous obliger à renoncer ; des clauses testamentaires nous ont privé avec regret d’un extrait de Maîtres anciens de Thomas Bernhardt, par exemple.

Par ailleurs, nous avons souhaité une introduction un peu plus longue que dans d’autres publications de cette collection. Nous avons aussi dialogué pour choisir le visuel de couverture, nous voulions une image incarnée, la présence d’un visiteur et une référence au contemporain, pour éviter une image évoquant le stéréotype du musée poussiéreux ou académique. L’œuvre vidéo d’Ange Leccia, exposée au Mac Val, pour son exposition Logical song en 2013, nous semblait idéale pour ce qu’elle filme un visage qui, pour advenir, doit être regardé, ce qui donne toute sa place au visiteur.

 

DM – Lanthologie suppose un geste de sélection et dorganisation de la matière extraite qui recoupe à certains égards celui dun commissaire dexposition. Quelles convergences et quelles différences verrais-tu entre les deux démarches ?

IRG – Un point commun serait la frustration de devoir couper, choisir, pour aller à un essentiel, pour une anthologie comme pour monter une exposition, alors qu’on a amassé une documentation conséquente. Pour l’anthologie, il s’agissait d’identifier un corpus, de dégager des lignes fortes mais nous avions aussi des partis-pris. C’est sans doute là que réside le point de tangence le plus fort avec le métier de muséographe : avoir un propos engageant. Nous voulions traiter à égalité les musées petits et grands, de tous pays, mais aussi de tous types de collections, et pas seulement de beaux-arts, qui sont plus souvent évoqués, sans doute parce que des écrivains sont parfois aussi critiques d’art, ou plus simplement amateurs d’art… Si l’on compare le corpus à des objets de collections, il y a bien des aller-retours : dans un sens les textes innervent le propos, dans l’autre nous avons cherché des textes en fonction de ce que nous voulions dire. Par exemple, nous voulions faire figurer un texte qui évoque l’architecture des musées, inclure une réflexion sur la tendance aux gestes d’architectes, ou encore nous voulions une page sur un musée littéraire. Nous avons en outre choisi entre Balzac et Flaubert, dans un souci d’équilibre aussi quant au style narratif. On peut peut-être comparer cette démarche aux allers-retours entre objets et discours, toutefois les textes ici sont déjà des discours.

 

DM – Arrêtons-nous un instant sur les choix que vous avez posés. On trouve dans votre anthologie des textes de contemporains (Toussaint, Forrest, Le Clézio, Salvayre…), mais aussi dauteurs plus anciens (les Goncourt, Proust, Sarraute, Valéry…). Pourquoi ce mélange des époques sest-il imposé à vous ?

IRG – Quelques textes d’anthologie passés à la postérité des études en muséologie se sont imposés : Zola, Proust, Valéry, mais nous avions la volonté affirmée de dépoussiérer l’image du musée, d’entrer dans le musée du XXIe siècle, d’où notre choix de regards contemporains. Le musée se vit différemment qu’au XIXe siècle, il s’affirme comme un lieu de vie. Depuis que Zola a observé les visiteurs, ceux-ci ont changé. Ce n’est pas la notoriété de l’écrivain ou de la maison d’édition qui a présidé au choix, nous avons panaché, autant les sources que les genres représentés, du polar ou du récit d’anticipation au manifeste. Un autre paramètre était la parité auteur/autrice. L’anthologie ne suit pas un ordre chronologique, elle est plutôt thématique.

 

DM – Dans le même ordre didées, lanthologie propose des extraits d’œuvres de nombreux auteurs de langue française, mais aussi d’écrivains étrangers (Umberto Eco, Julian Barnes, Orhan Pamuk…), qui plus est concentrés dans une section en particulier (« Le Musée, fabrique de limaginaire »). Pourquoi avez-vous retenu cette option hybride et quest-ce qui explique que les auteurs étrangers apparaissent surtout dans cette troisième partie de votre anthologie ?

IRG – Comme nous ne sommes pas centrés sur la France, nous regardons ce qui se fait en muséographie dans d’autres pays, visitons d’autres musées, d’où le désir de ne pas choisir que des auteurs francophones et d’ouvrir. Cette ouverture est de fait aussi celle de nos imaginaires. Ce n’était pas volontaire de les voir représentés majoritairement dans cette section. Ce que vous relevez interpelle, je ne sais pas si l’imaginaire sur les musées français, ou des écrivains français est plus « bridé » au réel. Sur les quatre sections (l’attraction/répulsion, la place du visiteur, le rapport à la mort et au temps, et enfin la fabrique de l’imaginaire dont vous parlez), ce sont des auteurs majoritairement francophones, aux côtés d’auteurs japonais, anglais, italien, américain, espagnol et turc. Tous traduits, ils sont accessibles et ont quand même d’abord été choisis pour ce qu’ils ont à nous dire. Le texte d’Orhan Pamuk clôt l’ouvrage pour la puissance de son propos, et non parce que c’est un auteur non francophone ou un Prix Nobel.

 

DM – Quelles réactions avez-vous reçues au sujet du livre depuis sa parution ?

Un enthousiasme des conservateurs de musée qui en apprécient l’esprit et de découvrir des textes. La joie de notre collègue Marie-Sylvie Poli qui avait pensé qu’il faudrait que cela soit fait. Mais peu de personnes nous indiquent de nouveaux textes, ce que nous aimerions. Le travail reste ouvert. Nous avons découvert de nouveaux textes depuis et rêvons d’un tome 2 ! Le plus souvent, les lecteurs nous disent se régaler, le lire d’une traite, alors qu’ils pensaient butiner. Une lectrice suggérait des lectures publiques lors d’une nuit des musées.

 

DM – Pour finir, dans quelle mesure les différents regards portés par les écrivains sur les musées que vous avez Serge et toi rassemblés dans ce livre ont-ils transformé ton propre regard sur les musées ?

Ces extraits présentent des facettes, reflètent des réalités muséales, parfois les tournent en dérision, en accentuent un effet sur un visiteur. Je ne pense pas qu’ils transforment mon regard sur le musée mais l’accompagnent, suscitent le désir d’écriture, d’oser plus encore l’imaginaire. Notre désir est que l’on perçoive des musées, leur diversité, au même titre que des écritures. Ce singulier pluriel ne se dissout pas dans une constellation cumulative, c’est notre désir de musée de notre temps qui s’affirme aussi, la dernière section du livre nous parle des enjeux éthiques, politiques. En soulevant ces enjeux, les écrivains peuvent redonner leur dimension plurielle à ces singularités : ici ironiser le poids du marché de l’art, là inventer le musée décolonial. Activer une pensée critique.

 

PS : Cher lecteur, si tu as envie de partager un texte littéraire sur un musée avec Isabelle Roussel-Gillet, n’hésite pas à lui écrire : irgilmem@gmail.com


Pour citer cet article:

David Martens, « Muséographies. Le goût muséal des écrivains. Entretien avec Isabelle Roussel-Gillet », dans L’Exporateur littéraire, Dec 2020.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/museographies-le-gout-museal-des-ecrivains-entretien-avec-isabelle-roussel-gillet/, page consultée le 23/10/2021.