Entretiens

20/01/2022

Littérature d’objets. Entretien avec Laurence Boudart

La Maison du Livre (Bruxelles)

Dans sa dernière exposition, présentée à la Maison du livre de Saint-Gilles, les Archives et Musée de la littérature ont pris un parti singulier : organiser l’exposition autour d’objets ayant appartenu à des écrivains. Si certains de ces objets sont directement liés à l’œuvre (parce qu’il s’agit d’instruments de l’écriture – la machine à écrire de Jean Louvet – ou parce que ces objets sont évoqués dans les œuvres – les sabots d’enfance de Marie Gevers), d’autres sont plus étonnants (le respirateur de Maurice Maeterlinck). Tous sont accompagnés de documents (livres, manuscrits, etc.) qui permettent de les situer. Nous avons interrogé Laurence Boudart au sujet de cette exposition qu’elle a préparée avec Christophe Meurée.

(Afin de ne pas alourdir la lecture, nous avons opté pour la formule masculine générique dans les réponses à cet entretien, bien que nous soyons sensible à l’utilisation de l’écriture inclusive.)

 

David Martens & Camille Van Vyve – Comment est né ce projet d’exposition ? Notamment, qu’est-ce qui vous a conduits à vous focaliser sur cette thématique des objets ?

Laurence Boudart – Cela faisait un moment que Christophe Meurée et moi-même avions envie de monter un projet d’exposition sur ce sujet. L’idée s’est précisée à la faveur de plusieurs discussions que nous avons menées ensemble autour de la question de la patrimonialisation de la littérature et de la manière dont les expositions littéraires pouvaient y contribuer, discussions qui ont notamment donné lieu à des communications lors de colloques et à des articles. Le rapport de l’écrivain aux objets entre dans cette réflexion plus large de la muséologie de la littérature, elle n’en est pour ainsi dire qu’un avatar mais qui nous intéressait particulièrement tous les deux et que nous avons souhaité creuser.

 

DM & CVV – Les fonds dont vous disposez comprennent-ils souvent des objets insolites comme certaines de ceux que vous présentez dans le cadre de cette exposition ? Comment expliquez-vous que certains auteurs ou leurs ayants-droits vous remettent de tels objets, qui n’ont parfois guère de liens évidents avec l’œuvre (sauf lorsqu’ils y sont évoqués, comme dans certains que vous montrez : le sabots d’enfants de Marie Gevers, par exemple…).

LB – Je ne peux pas dire que les fonds d’archives que nous recevons comprennent souvent des objets insolites. Cependant, il est vrai que les objets, de toute nature, sont relativement fréquents dans les fonds. Souvent, il s’agit d’objets liés à l’écriture comme des machines à écrire, des stylos, des encriers. Je ne crois pas que les auteurs ou leurs ayants droit réfléchissent forcément au lien avec l’œuvre lorsqu’ils nous confient ces objets en même temps que d’autres archives. Poux eux, ils appartiennent à l’univers de création au même titre qu’au monde parfois intime de l’individu, et c’est à ce titre qu’ils entrent dans le fonds d’archives. Une statuette qui a trôné sur un bureau toute une vie d’écriture, un vêtement significatif, des souvenirs de voyage sont les traces d’une existence, qui prennent sens dans un contexte plus large, qui n’est pas forcément limité au rapport stricto sensu à l’œuvre.

DM & CVV – La disposition des documents présentés se fait par auteur. Il semble que les figures les plus notoires (ou anciennes ?), comme Maeterlinck, Ghelderode, Gevers, Verhaeren et Rodenbach, soient situés dans le champ de vision des visiteurs et visiteuses lorsqu’ils pénètrent dans la salle d’exposition. Il s’agit manifestement d’un choix délibéré. Pourriez-vous nous expliquer à quoi il tient et la logique de la disposition des différentes pièces les unes par rapport aux autres dans le parcours ?

LB – S’il est vrai que les auteurs les plus ancrés dans le patrimoine figurent dans la ligne frontale de l’exposition, cette disposition ne répond pas forcément à un choix volontaire mais plutôt à une adaptation à l’espace. Pour Verhaeren et Gevers, nous montrons deux grands portraits peints. Ils devaient donc prendre place sur de grands murs, qui leur permettaient de respirer. Le coffret de Rodenbach nécessitait, lui aussi, une certaine mise en valeur pour ne pas se retrouver écrasé dans un espace plus réduit. Disons que ce sont des choix scénographiques qui répondent à des conditions matérielles données, à quoi s’ajoute une continuité logique : les objets exposés ont tous été fétichisés par les écrivains eux-mêmes jusqu’à apparaître, ne fût-ce que fugacement, dans l’œuvre (Borax, le cheval de bois de Ghelderode, les sabots de Gevers, le crapaud japonais de Verhaeren et le coffret de Rodenbach). En revanche, pour ce qui concerne le parcours, nous avons essayé de trouver quelques répondants, comme cette proximité entre le trio Fabien-Delbecq-Louvet, comme pour marquer une filiation théâtrale ; de surcroît, les objets sélectionnés pour tous les trois relèvent directement du processus de création, au même titre que les deux écrivains qui les suivent, Dotremont et Burniaux : un presse-papier, une latte, une machine à écrire, le « stylo des neiges » et le magnétophone. Ou bien cette contigüité, surprenante de prime abord, entre Nothomb et Harpman, qui se justifie par la présence d’une lettre que la première avait adressée à la seconde ; en réalité, les deux femmes s’estimaient mutuellement.

 

DM & CVV – Comment avez-vous choisi les auteurs présents dans l’exposition ? 

LB – D’abord, en raison du choix même du fil rouge, il fallait qu’un ou plusieurs objets soient disponibles, ce qui n’est pas le cas pour tous les auteurs dont nous conservons des archives. Ensuite, nous avons veillé à rassembler des objets ressortissant à des catégories différentes : objets usuels, objets liés à l’écriture, objets symboliquement investis… Nous voulions que l’exposition puisse faire ressortir cette variété-là, qu’il nous intéressait de décliner, précisément pour éviter de sombrer dans la fétichisation ou dans le prétexte pur. Enfin, un critère essentiel était que les auteurs présents soient représentatifs de l’histoire littéraire belge, tant au niveau de la périodisation que du genre, dans le respect d’un certain équilibre hommes-femmes.

DM & CVV – Quel principe régit le choix des documents accompagnant les objets mis en vedette ?

LB – Il s’agit d’un principe d’éveil des sens et des connaissances, l’ouverture d’une sorte de réseau sémantique et empathique. Un objet ne vaut pas en tant que tel : dans ce cas-là, on aurait conçu l’exposition comme un cabinet de curiosités – ce que, j’avoue, nous avons été tentés de faire à un moment mais nous avons renoncé à cette démarche car elle était trop suggestive et trop peu didactique. Ici, ce qui nous intéressait, c’était de faire pénétrer le visiteur dans la littérature à travers l’accroche de l’objet, qui en devient pour ainsi dire le prétexte, l’hameçon. Une fois qu’il a été attiré par l’objet, le visiteur s’intéressera ensuite probablement aux autres documents qui l’accompagnent et qui répondent à une grille bien précise : une photo de l’auteur, pour fixer un visage dans la mémoire ; un extrait de texte, pour donner à lire de la littérature ; une lettre ou un autre document textuel, pour offrir une image plus intime de l’auteur ; un ou plusieurs livres, pour donner l’envie de prolonger la visite par la lecture. Certains de ces documents ont ensuite été exploités dans un dossier pédagogique, que nous avons réalisé avec Laura Delaye, détachée pédagogique pour la collection Espace Nord. Nous tenions beaucoup à ce prolongement didactique pouvant servir tant aux élèves qu’à leurs enseignants.

 

DM & CVV – Chaque objet est en outre accompagné d’un code QR permettant au visiteur de découvrir une partie de vos archives sonores et d’entendre la voix de l’écrivain en question (ou un texte de lui).  Pour quelle(s) raison(s) avez-vous dans cette exposition en particulier intégré du sonore (vous l’avez déjà fait par le passé, mais pas de façon aussi systématisée) ?

LB – Ce choix répond à un même objectif didactique de rapprochement. Il nous semblait que le fait de faire entendre la voix d’un écrivain pouvait participer à un processus de désacralisation, utile à l’heure de faire entrer des non-initiés dans l’histoire littéraire. Car justement, les mots histoire littéraire, patrimoine, littérature même peuvent refroidir certains visiteurs. En utilisant non seulement la voix, qui donne une dimension humaine et incarnée de l’auteur, mais également un moyen contemporain comme le QR code, on voulait rapprocher l’auteur littéraire du visiteur, les mettre tous les deux dans une situation de plus grande proximité, voire d’intimité.

DM & CVV – Pourquoi ce choix (on imagine volontiers que le Covid a dû contribuer à votre choix, sinon cela aurait été des casques…) ? Tout en s’ouvrant à un nouveau public, n’y a-t-il pas un risque de bloquer l’accès de ces archives à certaines personnes ?

LB – Il est évident qu’à l’époque que nous vivons, il fallait limiter au maximum les contacts physiques, donc les casques étaient exclus. Et comme je le disais plus haut, le QR code est un dispositif complètement intégré dans le paysage médiatique des générations les plus jeunes même si, covid aidant, d’autres populations ont dû s’y familiariser tout autant. Il est possible en effet que certaines personnes ne puissent ou ne veuillent pas accéder à ce médium, c’est un risque que nous avons choisi de courir. Outre les limitations sanitaires, l’alternative casquée réclame des moyens techniques impossibles à mettre en place dans le cadre de cette exposition : il faut savoir s’adapter au public comme au lieu. La troisième option, qui aurait consisté à ne proposer que deux ou trois voix, réparties dans la salle et en diffusion continue, crée une cacophonie permanente, qui personnellement me dérange. Je ne voulais pas imposer cela aux visiteurs.

 

DM & CVV – Envisageriez un jour la possibilité d’une exposition principalement, voire exclusivement centrée sur des archives sonores ?

LB – Oui, pourquoi pas. C’est une piste à creuser.

 


Pour citer cet article:

David Martens & Camille Van Vyve, « Littérature d’objets. Entretien avec Laurence Boudart », dans L’Exporateur littéraire, Jan 2022.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/litterature-dobjets-entretien-avec-laurence-boudart/, page consultée le 18/08/2022.