Entretiens

La parole à Péret, entretien avec Marion Chaigne

Bibliothèque municipale de Nantes
Ville de Rezé: Archives municipales - Droits réservés : Radovan Ivšić
Ville de Rezé: Archives municipales – Droits réservés : Radovan Ivšić

Nantes serait-elle la ville du surréalisme ? En tout cas, elle occupe une place importante dans son histoire et s’efforce depuis de nombreuses années de faire découvrir ou redécouvrir ses figures phares. Depuis le 19 juin et jusqu’au 19 septembre, la bibliothèque municipale donne la parole à l’un d’entre eux, Benjamin Péret, né dans la commune limitrophe de Rezé en 1899. L’exposition La parole est à Benjamin Péret accueille  poèmes, manuscrits, manifestes, et documents plus personnels, liés notamment à son amitié avec André Breton.

 

Laurence Le Guen – Quelle est donc la finalité de cette exposition consacrée à Benjamin Péret et s’adresse-t-elle à un public particulier ?

Marion Chaigne, commissaire – La bibliothèque municipale de Nantes présente généralement des expositions destinées au grand public. C‘est peut-être moins le cas pour cette exposition qui va intéresser plutôt les adultes ou les adolescents. L’objectif est en effet de faire découvrir Benjamin Péret, un écrivain très important, membre des surréalistes, très proche d’André Breton.

Nous menons depuis vingt-ans une politique importante d’enrichissement des collections surréalistes, surtout lorsqu’il y a un lien avec la ville de Nantes. Nous nous concentrons notamment sur certains personnages clefs, comme l’autrice et photographe Claude Cahun ou l’écrivain Benjamin Péret, qui est né à Rezé dans la banlieue de Nantes et a fait ses études au lycée Livet en centre-ville. Cette politique va de pair avec la présentation de nos fonds au grand public.

L’exposition est constituée en partie avec la collection du commissaire scientifique Dominique Rabourdin, passionné du mouvement surréaliste. Notre propre collection est également largement présentée. Le musée d’Arts de Nantes ainsi que la médiathèque Diderot de Rezé et les Archives départementales de Loire-Atlantique ont prêté quelques pièces.

 

LLG – Quel fil conducteur avez-vous choisi pour bâtir cette exposition ?

MC – Le fil est chronologique mais, si nous souhaitions construire une biographie, nous voulions aussi faire connaitre les écrits de l’écrivain. Vous trouverez donc des ouvrages, des manuscrits, des manifestes mais également, un peu partout le long de votre parcours, des citations de l’artiste, ou celles de ses contemporains sur lui. Benjamin Péret a réalisé une production littéraire variée, allant de la poésie aux essais militants ou philosophiques, sur la place de la littérature notamment, en passant par la littérature pornographique. Il fallait donc réussir à faire découvrir cette production, sans lasser le public avec trop d’écrits. Son écriture est très petite et un public même averti n’a pas forcément envie de lire ses pattes de mouche.

L’espace de la salle d’exposition attenante à la médiathèque Jacques Demy est découpé en cinq parties, qui correspondent aux périodes de sa vie.

Deux annexes particulières complètent le récit de sa vie en insistant sur des moments clefs. Dans « De Nantes à Dada », on parle de sa jeunesse à Nantes. La deuxième partie concerne les années 1920, quand il arrive à Paris et rencontre André Breton. La troisième va de la révolution surréaliste à la Seconde Guerre mondiale, lorsqu’il devient un personnage clef du mouvement. À l’étage, la période 1941-1948 évoque ses années en exil. Celle qui couvre les années comprises entre 1948 et 1959 présente son retour à Paris. Les deux espaces particuliers apportent un focus sur sa relation avec Breton et avec les artistes-peintres.

 

LG – Pourquoi avoir choisi de capitonner la dernière salle et de lui donner cet aspect sombre et très intimiste ?

MC – Benjamin Péret est un personnage provocateur, qui choque et il nous semblait que cette exposition devait lui correspondre. Les vitrines de l’exposition sont donc volontairement conçues de guingois, et de hauteur variable pour correspondre à son parcours éclectique. De la même façon, la salle que vous évoquez colle avec cette idée de cassure, de changement. C’est encore une autre façon d’amener le public à s’interroger sur le personnage et son œuvre. Cette atmosphère sombre fait également écho à la dernière partie de sa vie, davantage précaire.

 

LLG – Pourquoi avoir choisi d’intercaler dans cette exposition littéraire des espaces audio-visuels ?

MC – Présenter de l’écrit, c’est peu visuel et fatigant. L’œil du visiteur a besoin de repos et passer par l’image aide en cela. Les différents supports utilisés interpellent donc les visiteurs de façons différentes. Les archives sonores ou vidéos animent une exposition qui pourrait être trop statique. Le lecteur peut entendre la voix de Péret et cela redonne du relief et de la vie au personnage. Nous présentons également cinq extraits d’un film documentaire qui contient des archives audios et des analyses de spécialistes. Les bandes sonores permettent d’entendre des extraits d’émissions de Radio. On entend Péret parler de la « Poésie de la résistance » et du Brésil.

 

LLG – Quels choix avez-vous faits pour parler de l’homme lui-même ?

MC – Les vitrines accueillent plusieurs photographies de Benjamin Péret, en compagnie d’André Breton notamment mais également avec ses deux épouses successives. La première, Elsie Houston, était brésilienne et cantatrice. Il est parti avec elle en Amérique latine, région du monde importante pour lui. La seconde, Remedioz Varo, était une artiste et militante politique catalane rencontrée lors de son engagement aux côtés des Brigades Internationales pendant la guerre d’Espagne. Il a vécu avec elle 7 ans au Mexique. Nous avons aussi choisi de mettre en évidence son implication dans le mouvement communiste.

On a aussi voulu parler de son amitié avec André Breton. Le groupe surréaliste a connu de nombreuses dissensions. Benjamin Péret est un des rares avec qui Breton ne s’est pas fâché. On trouve traces de leur relation dans les nombreuses dédicaces, très intimes et personnelles, qu’ils s’adressent. De nombreux ouvrages témoignent aussi du goût de l’artiste pour l’objet livre. Benjamin Péret a effectué différents métiers en rapport avec le livre et sa forme. Il attachait une grande importance à la forme autant qu’au fond. Il choisissait donc de beaux papiers, soignait les reliures, s’associait à des artistes comme Yves Tanguy ou Max Ernst.

 

LLG – Êtes -vous particulièrement fiers de présenter certaines pièces et comment réussit-on à opérer un choix dans une collection aussi importante ?

MC – La vitrine consacrée au Passager du Transatlantique, son premier recueil de poésies publié en 1921, accueille son manuscrit acquis lors d’une vente aux enchères. Benjamin Péret n’a pas la cote la plus importante chez les surréalistes mais elle est variable parce qu’il a fait de très beaux livres, avec des artistes souvent achetés par des bibliophiles. Nous avons mis en avant Dormir dormir dans les pierres. Sa reliure d’artiste fait écho aux illustrations d’Yves Tanguy à l’intérieur. On présente à l’étage de très belles gravures de Max Ernst également.

Il a fallu deux ans pour préparer cette exposition. La difficulté était d’identifier ce qu’on voulait montrer et de faire des choix. Il était difficile de nous restreindre et de laisser de côté certaines pièces. Péret a fait beaucoup de beaux livres et choisir a été compliqué. Lorsqu’on veut montrer une couverture, on ne peut pas montrer la dédicace et réciproquement. Il a fallu aussi travailler étroitement avec l’équipe scénographique de Raphaël Lerays pour la concevoir, l’équipe graphiste Les Designers graphiques – Antoine Groborne et avec les ateliers municipaux qui réalisent les panneaux, les vitrines. Un problème était d’intégrer des éléments visuels. Une des parties de l’exposition est composée d’énormément d’écrits et il fallait l’animer. C’est ce que nous avons fait avec tout le travail sur les citations. Le personnage Benjamin Péret est un provocateur, non consensuel. La scénographie devait correspondre à cela.

 

LLG – Comment prolongez-vous cette exposition qui a été décalée dans le temps en raison de la crise sanitaire ? 

MC – L’exposition était censée être présentée de fin novembre 2020 jusqu’à mars 2021. On n’a pas pu réorganiser tous les spectacles. Les partenaires n’étaient plus disponibles et les jauges réduites trop contraignantes. Il y avait un spectacle de lectures d’Olivier Broda que l’on peut tout de même retrouver en ligne sur la chaine Youtube de la bibliothèque. On avait prévu un autre spectacle qui a dû être annulé. De nombreuses animations sont encore organisées et ce décalage dans le temps a permis de la lier au « Voyage à Nantes » ce qui apporte un autre public. Les visites guidées qui sont organisées à dates précises aident également à plonger dans l’œuvre.

 

LLG – Le public peut-il toucher certaines œuvres ? Je pense aux livres qui sont présentés dans un des espaces.

MC – On a laissé un lieu pour que le public puisse regarder les livres qui ne sont pas protégés. On a mis à disposition Les œuvres complètes, Les cahiers Benjamin Péret, la publication des amis de Benjamin Péret, Comme un haricot au clair de lune, ses Contes, la biographie de Barthélémy Schwartz, Benjamin Péret, l’astre noir du surréalisme. Le public n’y touche pas trop. Peut-être qu’avec un fauteuil ou une autre signalétique…

 

LLG – Vous avez de la matière pour réaliser un très beau catalogue. Pourquoi n’en réalisez-vous pas ?

MC – C’est toujours un sujet sensible entre nous et les chercheurs. Les catalogues réalisés pour d’autres expos ne se sont jamais bien vendus. Faire un catalogue est compliqué et nécessite beaucoup de forces vives. Je ne suis pas non plus toujours convaincue par la forme du catalogue papier. Pour Cahun, par exemple, on a réalisé un catalogue en ligne.

Nous préférons également privilégier d’autres formes de collaboration. L’Association des amis de Benjamin Péret a réalisé la petite publication Comme un haricot au clair de lune dans laquelle elle présente une sélection de documents figurant dans l’exposition avec des notices exhaustives. Nous avons aussi réalisé un catalogue de tout ce qu’on possède sur Péret dans nos collections. Il est déjà périmé d’ailleurs, avec nos derniers achats !


Pour citer cet article:

Laurence Le Guen, « La parole à Péret, entretien avec Marion Chaigne », dans L’Exporateur littéraire, Dec 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/la-parole-a-peret-entretien-avec-marion-chaigne/, page consultée le 06/12/2021.