Entretiens

09/01/2026

Concevoir l’exposition ‘Annie Ernaux, une lutte des places’. Entretien avec Ninnog Blanchard-Cosquer, Séléna Bouvard, Elise Klein, Gaëlle Magdelenne et Léa Sauvage, propos recueillis par David Martens

Exposition itinérante

Bibliothèque universitaire d’Artois (Arras, France), Maison de la recherche (Cergy-Pontoise, France), Bibliothèque universitaire pôle Citadelle (Amiens, France).

Conçue par cinq apprenti·es muséographes du master Muséographie-Expographie Éco Responsable de l’Université d’Artois, l’exposition itinérante Annie Ernaux, une lutte des places propose une exploration des récits et des engagements de l’écrivaine. Pensée en étroite collaboration avec Annie Ernaux, elle s’organise en cinq modules thématiques qui interrogent les enjeux de classe, de genre, de mémoire et de culture à partir de ses œuvres. À travers un dispositif scénographique modulaire et modulable, sans recours aux vitrines, l’exposition invite le public à réfléchir à sa propre place dans la société.

Cet entretien revient sur la genèse du projet, le travail collectif des muséographes et les choix de mise en exposition.

David Martens (D.M.) – Comment ce projet a-t-il débuté ?

Isabelle Roussel-Gillet, co-directrice du master Muséographie-Expographie Éco Responsable de l’Université d’Artois d’Arras, a proposé à Annie Ernaux que des apprenti·es muséographes réalisent une exposition itinérante sur ses récits, et plus spécifiquement sur ses engagements. L’écrivaine a accepté cette proposition, et c’est lors de la rentrée 2023 que nous avons choisi, Ninnog Blanchard-Cosquer, Séléna Bouvard, Élise Klein, Gaëlle Magdelenne et Léa Sauvage, ce projet de conception d’exposition.

Léa a choisi ce projet d’exposition car il aborde des thématiques fortes (sociologie, féminisme), en lien avec l’actualité contemporaine. Elle a étudié La Place en classe préparatoire aux grandes écoles. La « vérité », le « ne pas avoir peur de dire » dans l’écriture d’Annie Ernaux est également un élément qui l’a marquée. La Place, son livre favori, raconte l’histoire du père d’Annie Ernaux et sa mort dans toute son intimité. Des éléments de ce récit résonnent en outre avec son histoire familiale.

L’itinérance est le pan qui a attiré Séléna à choisir ce projet de conception d’exposition, car elle n’a jamais eu l’occasion, lors de ses stages, de travailler sur des expositions itinérantes. Séléna connaissait déjà l’écrivaine et avait lu La Place au lycée. Journal du dehors, un de ses récits coup de cœur de Annie Ernaux, retranscrit des scènes de vie qu’elle retrouve rarement au cours de ses autres lectures, telles que le supermarché, les transports en commun ou encore les sans domicile fixe.

Pour Gaëlle, cette exposition fut l’occasion de relever un défi : celui de réaliser une exposition itinérante, littéraire, sans livres mis sous vitrine (puisqu’il s’agissait d’une contrainte que nous souhaitions nous imposer). Gaëlle ne connaissait pas Annie Ernaux et a pu découvrir son premier récit, Les Armoires vides, où son écriture dite « au couteau » et sa manière de décrire ses émotions et ressentis, l’ont très vite interpellée.

Ninnog ne connaissait également pas Annie Ernaux, et ce sont les interventions dans la presse de l’écrivaine qui l’ont le plus touchée. La motivation de Ninnog à choisir ce projet d’exposition fut les sujets politiques et sociaux abordés, comme les luttes de classe et le féminisme. Aussi, concevoir l’exposition en prospectant des lieux d’implantation et en construisant le budget à l’aide de subventions sont des motivations supplémentaires de ce choix d’exposition.

Quant à Elise, elle connaissait l’écrivaine de nom mais n’avait jamais lu un de ses récits. C’est celui de Mémoire de fille qui l’a marquée. Pouvoir aborder des thèmes de société forts et toujours d’actualité comme l’avortement, l’émancipation des femmes et la reproduction sociale a motivé son souhait de travailler sur cette exposition. De plus, le fait que ce projet soit porté par l’association de filière du master L’Art de Muser permettait une plus grande liberté et ainsi de découvrir tout un pan administratif de conception d’exposition, comme la recherche de subventions.

D.M. – Comment se sont passés les échanges avec Annie Ernaux ?

Nous avons eu la chance de rencontrer Annie Ernaux à deux reprises au cours de ce projet. À chaque rencontre, autour d’un gâteau fait maison, l’écrivaine a pris le temps de répondre à toutes nos interrogations et de partager des anecdotes. Lors de notre première rencontre, nous étions en phase de recherche et en pleine découverte de son univers. Nos questions portaient principalement sur son œuvre et sa vie, afin de mieux comprendre certains éléments essentiels. Lors de notre seconde visite, nous lui avons présenté les grandes parties de l’exposition ainsi que les principaux objets et images présents dans chaque module.

Mais son aide ne s’est pas limitée à nos rencontres en personne. Par mail, elle a également relu le scénario de nos textes, en apportant des retours subtils et indispensables. L’écrivaine nous a partagé des lectures, films et chansons qui l’accompagnent au quotidien, et nous a fourni des archives photographiques inédites.

D.M. – Vous avez travaillé en équipe, à cinq, pour concevoir cette exposition. Comment s’est déroulé le travail en équipe (je note au passage qu’il y a cinq modules, un par personne, en somme…) ?

Dès le début du projet, nous avons dû assimiler de nombreuses connaissances et références sur la vie et l’œuvre d’Annie Ernaux, ainsi que sur des notions clés en relation avec ses récits telles que les termes sociologiques (habitus, reproduction sociale), les mouvements sociaux (Joint français, Mai 68), l’histoire du droit des femmes (loi Neuwirth, Veil), et le terme de transfuge de classe. Pour mener à bien cette première phase du projet, nous nous sommes réparti les lectures et avons réalisé des synthèses indispensables à l’élaboration du synopsis de l’exposition.

Par la suite, chacune s’est investie au sein d’un pôle spécifique : Élise s’est chargée de la recherche de subventions et de la gestion budgétaire ; Séléna a coordonné la future itinérance de l’exposition sur trois ans, notamment par la recherche de partenaires et la création de documents administratifs et techniques ; Gaëlle a assuré la gestion des e-mails ainsi que le classement et l’archivage des dossiers ; Ninnog a pris en main la communication et le graphisme par la conception des dossiers de communication (communiqué et dossier de presse) ; Léa s’est occupée de la recherche des expôts (objets présentés dans l’exposition) et de leur inventaire.

Pour faciliter la conception du programme muséographique, nous avons réparti les recherches par module thématique. Chaque muséographe est devenue référente d’un module : Ninnog pour celui consacré à la vie et l’œuvre d’Annie Ernaux, Élise pour le module sur les classes sociales et les mouvements sociaux, Séléna pour celui consacré au transfuge de classe, Gaëlle pour le module sur le féminisme, les droits des femmes et leur émancipation, quant à Léa, elle s’est consacrée au module abordant la culture d’Annie Ernaux, à la croisée de celle dite populaire et celle dite classique. Cependant, cette répartition n’a jamais été figée, nous avons toutes collaboré tant dans la recherche des expôts, la rédaction des cartels, que l’ajustement des textes. Chacune a su assurer des relais ponctuels lorsque l’autre avait besoin d’un soutien temporaire dans son pôle.

Au-delà de l’effort collectif, de nombreux partenaires nous ont apporté un soutien précieux lors de la conception de cette exposition. L’Université d’Artois a joué un rôle central, tant sur le plan financier qu’humain. Les différents services de la bibliothèque universitaire d’Arras (pour l’installation de l’exposition), audiovisuel (pour le montage des contenus audiovisuels), financier (pour le soutien budgétaire), culturel (pour l’organisation des activités en lien avec l’exposition) et de la communication (pour le relais auprès des médias) ont été des acteurs essentiels dans la réalisation de ce projet.

Le travail des agences Scénorama (scénographe), Guerillagrafik (graphiste) et de l’entreprise Solid (agenceur) a permis de donner vie à cette exposition, en la concevant de manière originale et appliquée.

D.M. – Vous avez choisi de retenir le terme de muséographes pour qualifier votre travail, plutôt que celui de curatrice. Pour quelle(s) raison(s) ?

Utiliser le terme « muséographe » était évident pour nous, étant donné que notre master est intitulé « Expographie-Muséographie ». C’est un mot assez peu connu, c’est pourquoi nous avons souhaité le mettre en valeur. Utiliser cet épicène permet aussi d’éviter le masculin générique et d’avoir un terme qui n’a qu’une seule définition, contrairement à « curatrice », mot dérivé de l’anglais.

 D.M. – Quelle a été la principale difficulté que vous avez rencontrée ?

Nous avons rencontré plusieurs contraintes au cours de ce projet. Pour l’itinérance de cette exposition, nous avons contacté de nombreux lieux culturels, médiathèques et bibliothèques et avons reçu plusieurs réponses négatives car l’exposition était jugée « étudiante » par l’établissement, sous-entendu moins professionnelle. Une autre contrainte fut budgétaire. La recherche de subventions et le budget global ont grandement influencé la conception de l’exposition.

Nous avons également rencontré des refus lors de certaines demandes de droits pour l’exploitation et la reproduction d’images ou de contenus audiovisuels. Par exemple, après le décès de Laurent Cantet, réalisateur du film Ressources humaines, il nous a été impossible de solliciter les droits pour l’utilisation d’un extrait de ce film.

D.M. – Quelle est votre principale satisfaction au terme de ce travail ?

La plus grande satisfaction est d’avoir reçu les félicitations de Annie Ernaux, c’était un réel enjeu de faire une exposition qui honore son œuvre, tout en la reliant à des faits sociétaux. Avoir réussi ce pari est une grande joie, car il était parfois compliqué d’expliquer certains termes sociologiques et de les mobiliser de manière simple et accessible dans l’exposition. De manière générale, nous sommes très heureuses de l’accueil qu’a eu notre exposition, que ce soit auprès du public comme de toutes les personnes avec qui nous avons travaillé. Enfin, ce projet n’aurait pas pu voir le jour sans les compétences et le travail de chacune. Nous sommes donc émues et ravies que ce projet d’un an et demi se soit concrétisé et que le résultat soit au-delà de nos espérances.

D.M. – La scénographie est assez particulière. Pourriez-vous nous en dire quelques mots et expliquer la manière dont elle a été pensée ?

L’exposition est composée de cinq modules. Chaque module est composé d’un tiroir intime abritant des archives personnelles et parfois inédites de Annie Ernaux, d’une ou plusieurs chaises ayant chacune une symbolique, d’un livret d’approfondissement appelé « feuilletoir », d’un livre et d’une citation phares en lien avec la thématique du module.

Le premier module, présente l’écrivaine avec la couleur vieux rose, reprenant celle du papier peint à fleurs du café-épicerie de ses parents.

Le deuxième module aborde la question de luttes des classes et des mouvements sociaux avec le bleu comme couleur prédominante, faisant allusion au bleu de travail des ouvriers. Le bleu est également la couleur de l’affrontement social : le bleu de travail contre le bleu des uniformes des officiers de police.

Le troisième décrit les expériences de Annie Ernaux en tant que transfuge de classe avec le orange provenant des papiers peints des années 1970 et 1980.

Le quatrième module développe la manière dont Annie Ernaux est une écrivaine engagée pour les droits des femmes et leur émancipation. Ici, c’est la couleur vert d’eau des salles d’attente des lieux médicaux qui prédomine.

Enfin, le cinquième module propose au visiteur de découvrir l’univers d’Annie Ernaux, à la croisée de la culture dite populaire et de la culture dite classique, et des films, lectures, et musiques qui l’ont marquée. Le jaune, couleur de ce module, vient des papiers peints, couleur lumineuse de la réussite et de la reconnaissance, faisant écho à sa réception du prix Nobel de littérature en 2022.

Toutes les couleurs sont tirées des archives documentaires du film Les années Super 8 réalisé par un des fils de Annie Ernaux, David Ernaux-Briot.

L’exposition prend la forme générale de boîtes empilées, par souci de transport et d’écoresponsabilité. Ces boîtes représentent par la même occasion des dioramas, des scénettes de vie.

D.M. – Quels sont les premiers retours que vous avez reçus ?

Lors des visites guidées de l’exposition, nous avons eu d’excellents retours. L’exposition touche et questionne les visiteurs sur les quatre thématiques proposées. Le papier peint est très marquant pour les personnes qui visualisent les intérieurs de maison de leur famille et s’identifient au parcours de l’écrivaine, tant sur leur ressenti en tant que transfuge que s’agissant de leur expérience dans l’émancipation des femmes.

Nous avons également reçu les félicitations d’Annie Ernaux, et de notre commissaire scientifique Pierre-Louis Fort, pour avoir su réaliser une exposition qui invite le visiteur à interroger sa propre place dans la société, et non pas une exposition dite « vitrine » et idéalisant la figure de l’écrivaine. Le personnel de la bibliothèque universitaire a également été agréablement surpris de ce parti-pris, qui rend l’exposition accessible.

D.M. – Pouvez-vous nous dire à ce stade ce qu’il en sera de cette exposition, conçue pour voyager ? Voyagera-t-elle ? Et où ?

L’exposition Annie Ernaux, une lutte des places voyagera durant trois années, de mai 2025 à fin décembre 2027. Après Arras, Cergy-Pontoise, Amiens, l’exposition se rendra dans plusieurs bibliothèques universitaires et médiathèques des Hauts-de-France, de Normandie et de Bretagne.

Cette exposition est ouverte à l’emprunt pour une durée minimale d’un mois, et de trois mois maximum. Des frais liés à la location de l’exposition et des droits INA, SACEM et SPRE sont à prendre en compte. Nous fournissons tous les documents nécessaires à la meilleure compréhension du projet, du contenu des modules et du montage et démontage de l’exposition (note d’intention, constat d’état, formulaire d’emprunt, contrat de prêt, fiche technique, tutoriel de montage et démontage écrit et vidéo, fichiers numériques des affiches et flyers, pistes de programmation pour une éventuelle programmation culturelle autour de l’exposition, etc.). La levée et le transport de l’exposition est à la charge de l’emprunteur. Un camion de 20m3 est requis pour transporter dans les meilleures conditions les différentes pièces de l’exposition.

Conception muséographique : Ninnog Blanchard-Cosquer, Séléna Bouvard, Elise Klein,
Gaëlle Magdelenne et Léa Sauvage
 

Accompagnement dans la conception muséographique : Isabelle Roussel-Gillet 

Conseil scientifique : Pierre-Louis Fort, professeur des Universités, Cergy-Pontoise


Pour citer cet article:

David Martens, « Concevoir l’exposition ‘Annie Ernaux, une lutte des places’. Entretien avec Ninnog Blanchard-Cosquer, Séléna Bouvard, Elise Klein, Gaëlle Magdelenne et Léa Sauvage, propos recueillis par David Martens », dans L’Exporateur littéraire, Jan 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/concevoir-lexposition-annie-ernaux-une-lutte-des-places/, page consultée le 05/08/2026.