Carnet de visites

01/01/2010

Visites en ligne du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen

Musée Flaubert et d’histoire de la médecine Commissaire(s): Arlette Dubois (2010) et Sophie Demoy (2020)

 

« Exposition. Sujet de délire du xixe siècle », note Gustave Flaubert (1821-1880) dans son Dictionnaire des idées reçues (Paris, Louis Conard, 1910, p. 427). Nul doute que le romancier, qui dénonçait le culte de l’écrivain au détriment de son œuvre, aurait considéré avec encore plus de circonspection, voire d’effroi, la muséalisation de ses propres lieux de vie ! En effet, le pavillon de jardin de la demeure familiale de Croisset et la chambre natale du romancier, reconstituée à l’Hôtel-Dieu, à Rouen (où existait déjà un « musée d’histoire de la médecine) ont été ouverts à la visite au début du xxe siècle. Les responsables du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine ont proposé ces dernières années d’une part, une « visite interactive » des lieux (2010), d’autre part une « visite virtuelle immersive » (2020).

La première se trouve sur le site Flaubert, qui héberge les travaux de l’équipe de recherche ad hoc, basée à l’université de Rouen. Elle a été réalisée par Arlette Dubois, alors conservatrice du musée, en marge de l’exposition « Élevé dans les coulisses d’Esculape », au Musée Flaubert, en 2010. L’exposition interrogeait les liens de Flaubert à l’hôpital rouennais par ses attaches familiales (son père était à la tête de l’établissement) et l’influence d’un tel cadre dans son œuvre.

La visite invite à faire le tour du propriétaire au plus grand nombre. Elle est centrée sur l’aménagement des lieux et l’expérience du jeune Gustave en ces murs : les textes ont été choisis par la conservatrice, les documents assemblés par un technicien du service audiovisuel de l’université. Le corpus a été complété par Yvan Leclerc (absent du « générique » de la page d’accueil), professeur émérite à l’université de Rouen, spécialiste de l’écrivain et rattaché au Centre Flaubert du Cérédi (laboratoire de recherche de l’UFR de lettres). Les textes, essentiellement extraits de la correspondance de l’écrivain, portent le souvenir précis et contrasté du romancier dans ces lieux. Ils désignent le rapport étroit de l’écrivain à une atmosphère, à la fois paisible et morbide.

La démarche entreprise par la conservatrice est ainsi conforme à la muséographie qu’elle a appliquée au musée lors de son passage dans l’institution : une muséographie de « musée littéraire » qui promeut le texte, l’œuvre, mais aussi la correspondance et les témoignages contemporains ou posthumes, grâce aux objets des collections mais aussi sur les cimaises, sur les marches des escaliers… À cela, Arlette Dubois a associé des « archives sur l’histoire de l’hôpital » et des « inventaires des notaires » qui donnent un tour historique à une exposition contextuelle susceptible d’intéresser le lecteur de l’écrivain, l’érudit ou bien encore le curieux de l’histoire de Rouen et de ses monuments.

Le menu d’accueil met à l’honneur l’institution hospitalière de rattachement du musée (encadré noir « Hôtel-Dieu de Rouen », mosaïque de cartes postales d’époque du monument, en noir et blanc). Trois lignes présentent les protagonistes qui ont œuvré à sa réalisation scientifique et technique. Un encadré de couleur orangée, par contraste, désigne à l’internaute où cliquer pour entamer son tour dans un site en noir et blanc, graphiquement très géométrique qui le rend assez froid et monotone : sans doute le manque de moyens et le caractère inédit d’une telle démarche dans un cadre semi-universitaire, semi-muséal, expliquent-ils le caractère sommaire de l’ensemble. La visite peut se faire étage par étage, ou de façon aléatoire : l’internaute est libre de suivre l’ordre qui lui convient.

Le parcours de visite est rendu visible par un plan détaillé des étages et par une coloration rouge des pièces que survole l’internaute. Il se compose de textes, quasi un par pièce (pour les plus importantes), sur la partie gauche de l’écran, et d’une image dans un encadré, sur la partie droite : un clic sur l’image permet de l’agrandir. L’iconographie mêle des archives (images d’époque, postérieures à Flaubert, échantillons des papiers peints originels de la chambre natale), et, surtout, des images contemporaines de l’exposition, en couleurs. Parmi celles-ci, des vues des extérieurs et des intérieurs donnent à voir le monument aujourd’hui et documentent le musée en l’état, en 2010. En ce sens, la visite constitue un document d’archive intéressant sur le musée même, quand la muséographie ne fait guère l’objet d’un archivage systématique en général. De même, les photographies d’époque, qui couvrent la Troisième République, désignent la période au cours de laquelle le monument, les collections du musée et les objets rattachés à Flaubert sont patrimonialisés, à commencer par la documentation touristique qu’ils génèrent sous la forme de cartes postales (menu d’accueil).

Au final, on salue dans la visite la rigueur scientifique avec laquelle l’exploration des lieux a été menée et documentée, ainsi que l’initiative de promouvoir un musée méconnu du grand public, et ce d’autant plus que son accès est limité (horaires, localisation excentrée) et que la nature des collections (largement « médicales ») peut en rebuter certains. Cependant, le caractère austère de l’ensemble au plan graphique et la pauvreté de certaines sections, identifiées dans le plan mais non documentées, rendent l’expérience assez fruste et peu attrayante auprès du grand public.

La visite virtuelle immersive a été publiée en avril 2020 dans le contexte de la crise sanitaire engendrée par l’épidémie de COVID-19 qui a provoqué la fermeture du musée. L’ombre portée de la médecine sur la destinée de Gustave Flaubert confine décidément au roman… Pourtant, la visite était programmée de longue date avec le financement du CHU et le soutien de la DRAC Normandie et elle devait à l’origine être rendue publique à l’occasion du bicentenaire de la naissance de Flaubert, en 2021. Elle s’inscrit par ailleurs dans la politique de relance du musée, conduite par Sophie Demoy, attachée d’administration hospitalière en charge de la conservation. C’est que le musée peine depuis de nombreuses années à se faire une place non seulement au sein de son établissement de rattachement – qui a bien d’autres problématiques à gérer ! – mais aussi au sein des musées et des monuments rouennais desquels il est à l’écart. Il faut dire aussi que le musée n’a guère pu changer depuis le réaménagement muséographique proposé dans les années 2000 par A. Dubois, partie à la retraite en 2015. La visite virtuelle a donc été conçue pour moderniser l’image du musée et les médiations qui accompagnent les expositions permanente et temporaire. Elle constitue un « produit d’appel » – que les outils multimédia et le Web sont censés représenter auprès des consommateurs de la culture à l’heure actuelle… Par ailleurs, la visite virtuelle accompagne la période de transition que traverse le musée actuellement : il quitte le giron du CHU pour rejoindre la réunion des musées métropolitains et, à terme, un pôle de musées littéraires en cours de formation.

L’internaute découvre le musée depuis le site de l’opérateur technique, Benoît Eliot historien, graphiste, photographe et éditeur, à la tête de la société d’édition Octopus (2017) ; d’autres musées sont présentés dans le menu déroulant de la page d’accueil. La chambre natale du romancier constitue la vitrine du Musée Flaubert. Une fois sur la page de ce dernier, un menu déroulant, en haut à droite, donne accès à un contact et à un lien pour retrouver le site officiel du musée. En bas, à gauche, des icônes désignent trois moyens d’explorer le musée : en immersion « 3D », au moyen d’une coupe en 3D du lieu façon maquette, intitulée « dollhouse », ou par étages. Il est possible de partager la visite en utilisant l’icône correspondante sur la droite, de recourir au mode « plein écran » ou encore de voir la pièce ou un objet avec la « réalité virtuelle », moyennant le téléchargement des outils nécessaires. De cette façon, la visite met à disposition de l’internaute des fonctionnalités techniques dignes des applications numériques des plus grands musées, même s’il ne paraît pas possible de constituer sa propre galerie d’images ou de textes pour l’heure, en dehors de l’option de partage sur les réseaux sociaux ou sur messagerie. En dehors de cela, plusieurs éléments sont remarquables : tout d’abord, la haute définition des images, filmées avec la technologie à la pointe du moment, Matterport. Mentionnons aussi la fluidité de la navigation au sein d’une même pièce et d’un espace à un autre, mais aussi le nombre, la variété et la qualité informationnelle des cartels numériques, sous la forme de pastilles blanches interactives. Avec les cartels in situ et les textes apposés aux cimaises qui sont visibles et lisibles, ces encadrés désignent l’œuvre et ce qu’il y a à savoir à son sujet, en lien avec l’histoire du lieu et Flaubert, en l’occurrence : ainsi, par exemple, du buste par Bernstamm dans l’ancienne salle de billard de la famille où Gustave jouait au théâtre, sans compter l’immanquable « Amazone », l’un des perroquets en série que le romancier observa pour écrire Un cœur simple. L’accès à la chambre d’enfance, aux bureaux et à la bibliothèque est lui aussi inédit. Cependant, outre la rédaction des encadrés interactifs qui diffère des cartels in situ, la visite ne propose pas de compléments aux médiations mises en œuvre au musée : peut-être cette collaboration entre l’entreprise, qui édite aussi des catalogues d’exposition, et le musée rouennais augure-t-elle d’autres projets, par exemple à l’occasion des commémorations de 2021.

Ces initiatives sont étonnantes à plus d’un titre : ce type de visite est rarissime dans le paysage des maisons-musées d’écrivains en France. Celles-ci favorisent en effet l’expérience de visite immersive du musée et des expositions thématiques in situ. Le numérique y occupe une place marginale. Ensuite, et sans doute plus concrètement, rares sont les maisons à disposer des moyens et des soutiens pour mener à bien de tels projets. Enfin, la plupart ne voit peut-être pas l’intérêt de cette offre virtuelle.

Dans le cas étudié, deux raisons principales expliquent la mise en œuvre de ces visites : premièrement, le dynamisme des Flaubertiens, des « amis de Flaubert » et du musée comme des personnes en charge de la conservation de l’établissement ; ensuite, et paradoxalement, la fragilité de cette institution muséale qui souffre d’un statut bancal : le musée littéraire a été sous la tutelle d’un établissement hospitalier… Toujours est-il que la crise sanitaire de 2020 et son corrélat, le confinement, ont permis de mettre l’accent sur la visite en 3D immersive et, du même coup, sur la visite de 2010.

La visite virtuelle, conçue comme une vitrine et comme un seuil précédant ou suivant la visite in situ, risque-t-elle de se substituer à la visite des lieux, crise sanitaire ou non ? C’est possible et c’est sans doute souhaitable pour des musées peu pratiques pour l’accueil du public, d’autant que le coût des techniques employées a baissé. C’est aussi une bonne chose en soi, puisque la visite fait connaître Flaubert, son œuvre, le musée et ses collections. Mais, fondamentalement, elle n’entame en rien le désir de ceux pour qui la découverte des lieux originels a encore un sens encore. Elle ne remplacera pas non plus la visite des expositions thématiques, accompagnées d’une programmation culturelle variée qui donne justement tout son sens à la découverte in situ, notamment dans le cas des visites théâtralisées avec des comédiens en chair et en os, « Hôtel-Dieu oblige ».

 

Marie-Clémence Régnier

Université d’Artois


Pour citer cet article:

Marie-Clémence Régnier, « Visites en ligne du Musée Flaubert et d’histoire de la médecine, Rouen », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jan 2010.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/visites-en-ligne-du-musee-flaubert-et-dhistoire-de-la-medecine-rouen/, page consultée le 07/12/2021.