Carnet de visites

04/02/2019

Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés (Cologny)

Fondation Martin Bodmer Commissaire(s): Thierry Davila

 

Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés, Fondation Martin Bodmer, Cologny (Suisse), du 20 octobre 2018 au 25 août 2019

 

À travers ses manifestations éclectiques, le carnet de notes semble insaisissable. L’exposition Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés explore la matérialité d’un support aux incarnations infinies, issues de diverses époques et sphères culturelles. Laissant la place à une multitude de scénarios d’usage, le médium préserve cependant une composante universelle, celle d’une écriture à teneur personnelle. Le défi, ici, est de transmettre à travers la mise en scène de ces lieux de papier l’émotion dont sont invariablement gorgés ces documents qui ne cessent de se réinventer.

 

Un parcours esthétique

Le bibliophile et collectionneur Martin Bodmer a rassemblé un héritage monumental de manuscrits, éditions originales et documents historiques. Point de meilleur lieu, dès lors, que sa Fondation à Cologny, pour accueillir cette exposition qui puise dans les riches ressources de sa collection, ainsi que dans celle du musée d’Art moderne et contemporain de Genève (MAMCO), pour donner à voir les innombrables déclinaisons de l’objet malléable qu’est le carnet de notes. L’exposition, assez petite mais extrêmement riche, est amenée à évoluer au cours de son séjour à la Fondation car certains objets, trop fragiles pour y figurer pendant neuf mois, sont remplacés par de nouvelles pièces uniques.

La scénographie, très sobre, plongée dans une semi-obscurité (le bâtiment, conçu par Mario Botta, se trouve sous terre, tel un bunker abritant l’une des collections de manuscrits les plus précieuses du monde), annonce dès l’entrée l’ambiance intime émanant des documents qui se dévoilent peu à peu dans les vitrines. Si la nature de l’objet-livre limite les manières de l’exposer à l’affichage d’une seule double-page, des facsimilés d’autres pages sont reproduits dans certains cas à côté des originaux. De même, des agrandissements figurent en fond des vitrines murales, permettant au visiteur de s’immerger dans la graphie et d’appréhender ces œuvres en détail. Si, pour des raisons de conservation, les précieux livres demeurent mi-ouverts, les cahiers sont en revanche montrés à plat – une mise en scène qui permet de les restituer visuellement à leur univers naturel, la table de travail.

Le parcours, qui couvre une ligne du temps s’étendant du IVème millénaire avant notre ère (tablette cunéiforme en argile) à l’époque contemporaine (film parlé), surprend d’emblée par sa façon d’appréhender son objet, puisqu’il est divisé en neuf « constellations » rassemblant quelques cent variations sur le thème du carnet de notes ordonnées non pas selon une logique diachronique, mais bien d’après des parentés esthétiques. La focale du visiteur se concentre ainsi immédiatement sur l’architecture visuelle du médium, révélant sur les pages des cahiers un univers de création aux possibilités inépuisables. Avant d’être considérés du point de vue de leur contenu, les carnets sont ici d’abord montrés, comme le note le commissaire Thierry Davila dans le catalogue, en tant que « lieux d’inscription et d’apparition » de la création. C’est donc à une lecture avant tout « superficielle » qu’invite cette exposition, dans le sens d’une « prise en compte de la surface » de cette graphie intime qui n’obéit à aucune règle formelle déterminée – cette notion est empruntée par Thierry Davila à Paul Valéry (« Le coup de dés. Lettre au directeur des Marges », Œuvres, Paris, Gallimard, 1957).

 

De l’œuvre finie au manuscrit en perpétuel mouvement

La première « constellation », conçue dans une perspective thématique puisqu’elle est dédiée aux philosophes, propose une entrée en matière a priori attendue de la part d’une exposition de manuscrits en offrant au visiteur, en guise de mise en bouche, l’émerveillement du contact avec l’écriture d’hommes célèbres. Dans les premières vitrines figurent ainsi des carnets de notes de personnages tels que Isaac Newton, Jean-Jacques Rousseau ou encore Raymond Duchamp-Villon, demi-frère de Marcel Duchamp.

Pourtant, en invitant à poser sur la philosophie un regard purement formel, cette section bouscule rapidement les attentes du spectateur. Bon nombre des carnets visibles ici choquent par leur élaboration minutieuse, qui les éloigne résolument de la notion de brouillon souvent associée au cahier de notes et leur confère presque une apparence d’œuvres achevées. Ainsi, par exemple, les cahiers de cours de Philippe Lacoue-Labarthe, qui sont le point de départ de l’exposition, fascinent de par le tracé très régulier de l’écriture, alors que le manuscrit du Philosophe boiteux de Jean-Luc Nancy comporte, tel un livre imprimé, une table des matières complète.

La seconde vitrine, toujours au sein de la même « constellation », met cependant en scène un phénomène contraire à cette poursuite d’une forme définitive : un jeu d’aller-retours s’opère entre le manuscrit et son édition, incarné notamment par les écrits de Schopenhauer. L’on peut y apercevoir les épreuves du Monde comme volonté et comme représentation envoyées pour réédition, dans lesquelles l’auteur insère systématiquement des pages vides, sur lesquelles il couche à la main ses remarques et ajouts. L’inimprimé fait son nid dans l’imprimé, et la page blanche devient ici l’avatar de l’œuvre jamais finie, en permanente évolution.

 

Cahiers, journaux, documents : une présence atemporelle

Le support du cahier se voit ainsi interrogé de toutes parts par cette exposition, qui ne manque pourtant pas de consacrer sa « constellation » suivante aux carnets dans leur incarnation la plus classique, à savoir les journaux, qu’il s’agisse de chroniques personnelles ou d’éphémérides. Si l’intemporalité du médium oriente l’entièreté du parcours, la documentation chronologique du quotidien, inhérente au journal de bord, n’en demeure pas moins représentée, entre autres dans les notes de Martin Bodmer lui-même, grâce auxquelles l’on peut retracer la pensée du fondateur de la collection, passionné par l’idée d’une « littérature mondiale ».

Allant au-delà de la pure monstration de l’œuvre finie, l’exposition lève le voile sur la production littéraire et philosophique déroulée dans le temps, laissant apparaître des fascinations récurrentes tel un catalogue des obsessions des auteurs. La construction d’une poétique au fur et à mesure de l’écriture se manifeste de façon particulièrement précise dans les cahiers de l’artiste français Gérard Collin-Thiébaut, qui a entrepris le travail titanesque de recopier à la main, en plus de vingt ans, le Journal intime de l’écrivain et philosophe suisse du XIXème siècle Henri Frédéric Amiel, riche de plus de seize mille pages. L’exercice remet en question l’idée même de l’œuvre et de l’originalité qui lui est de prime abord inaliénable : ici, la copie fait lecture, et le geste automatique devient geste de création.

La « constellation » dédiée aux « archives du quotidien et autres mémoires » prolonge cette notion d’un travail artistique au jour le jour, dont la mise en scène la plus originale peut-être est le film de Camille Bondon, La Mesure du temps, concentré sur une collection d’agendas et de calendriers que l’artiste feuillette en les commentant. L’exposition d’un film annonce habilement l’objectif de cette section, qui cherche à montrer la mobilité du manuscrit. Loin d’être figée, l’œuvre dévoile sa vulnérabilité au stade où l’idée, avant d’aboutir, fait une escale sur des pages qui ne quittent pas l’univers privé de l’écrivain. Le geste manuel à l’origine de cette mobilité est ici omniprésent, que ce soit par le biais d’une trace du doigt de Robert Filliou sur quelques pages du catalogue de sa première exposition, ou encore les ratures sur le manuscrit de L’Affaire Crainquebille d’Anatole France. Plus loin, une chemise dans laquelle Stefan Zweig rangeait minutieusement les autographes de personnalités admirées met en scène le geste du collectionneur qui accompagnait l’écriture critique, manifeste ici à son tour dans les commentaires que l’auteur apposait à chacune de ses trouvailles.

 

Le lisible et le visible

Entre les marges d’un support qui accueille une grande plasticité du discours, les mots et les dessins, souvent tracés d’une même main, revêtent tous deux une fonction de figurabilité et d’expression immédiate de la pensée. La constellation suivante, dédiée aux alphabets, explore en profondeur les possibilités offertes par cet espace qui permet une cohabitation naturelle de la lettre et de l’image. En témoignent notamment les cahiers de l’artiste libanaise Etel Adnan, qui, se déployant comme des accordéons, livrent une « lecture visuelle » de poèmes arabes soigneusement recopiés par le peintre. L’exploitation du potentiel esthétique de l’alphabet se décline de maintes façons dans cette section, qui donne également à voir un carnet de dessins d’Henri Michaux, Album-Aquarelle, sur les pages duquel l’écrivain construit un répertoire de pictogrammes, copies et variations de signes existants dans sa recherche d’un langage pictographique universel.

Après une prise sous la loupe de l’élément commun aux carnets de notes, l’écriture, l’exposition pivote dans l’univers des documents les plus étonnants dans la constellation « naturalia et memorabilia ». Des manuscrits inédits de Borges, un codex du XVIIème siècle servant à enseigner le catholicisme aux Indiens à l’époque coloniale, des cahiers dans lesquels Goethe se penche sur la question des couleurs, ou encore un récit médiéval de la chute de la cité de Priam : ici, l’exposition se plonge dans l’histoire en continuant à transcender toute chronologie, offrant simultanément une occasion à la Fondation Martin Bodmer d’exhiber la richesse de sa collection. Mais les « merveilles et miracles » contenus dans ces vitrines s’incarnent aussi dans leur façon de dévoiler des faces insoupçonnées d’écrivains, tels que Claude Rutault, connu pour son austérité, dont les carnets de vacances font pourtant preuve d’une exaltation exprimée par des dessins aux couleurs vives.

Le cahier est donc montré comme une forme plurielle, en tant que support de la création, de la réflexion ou de la confession, toujours façonnée à l’image individuelle de son auteur. Mais par le biais de cette exposition, c’est aussi la notion même de l’« unique » qui se voit mise à l’épreuve. Si le motif prédominant est celui d’une œuvre confidentielle, destinée à un cercle restreint de lecteurs, sinon exclusivement à son auteur, l’on peut également apercevoir des œuvres imprimées en si faible tirage que leur rareté les rend « uniques en leur genre », ou encore des œuvres d’art de la microédition, des créations dont l’essence artistique même repose sur le décalage entre le support reproductible du livre et leur caractère exceptionnel.

La constellation intitulée « finalement un objet » insiste dans cette optique sur la dimension matérielle variable du carnet de notes, et sur le potentiel créatif engendré par les écarts vis-à-vis d’une certaine norme formelle qui lui est attribuée. Les pages tapuscrites de poèmes de Martin Kippenberger, par exemple, suscitent une émotion inattendue de la part d’un document à l’esthétique fondamentalement administrative : il s’agit du dernier poème de l’artiste, traduit et imprimé en une trentaine d’exemplaires avant que son auteur ne succombe à la maladie. La Cérémonie de l’éléphant de Michel Butor procure à son tour un lieu de fusion entre l’écriture et le dessin, qui se composent en un tout pluridimensionnel. Il s’agit d’un objet hybride, d’une œuvre-talisman dans laquelle textes et dessins s’entremêlent dans une construction de papier dont les bords pliés se perdent dans une spatialité complexe. Cette section de l’exposition prouve que l’objet est à même de transmettre le sentiment d’un échange intime entre auteur et spectateur : ainsi, les boîtes dans lesquelles Hassan Sharif range ses « peintures », invisibles pour le visiteur, dissimulent leur contenu dans leurs plis, demandant à être manipulées afin de dévoiler leur contenu. L’illisibilité devient alors une forme d’art, rendant palpable un secret sans pour autant en trahir l’essence.

 

La nature universelle d’un médium variable

Là où l’illisible se montre porteur d’un message, le terrain vierge du cahier offre à son tour la possibilité aux récits de se développer à des cadences alternant flot de paroles et silence. La constellation dédiée à « la vie dans les espacements », qui donne à voir des perles telles que le tapuscrit annoté d’Un coup de dés jamais n’abolira le hasard de Mallarmé, se consacre à la poétique de la page blanche. Ainsi, par exemple, l’artiste Yann Sérandour a demandé à des élèves d’une classe de CM1 de retracer les lignes d’un cahier Clairefontaine, que la marque a ensuite imprimés en 5000 exemplaires, y compris les ratures et les irrégularités du tracé enfantin. Le cahier se fait ici œuvre d’art, qui, réimprimée à son tour, redevient un support d’écriture. Dans son apparence scolaire, le médium est en lui-même déjà la promesse d’une création.

À la poésie de la page blanche succèdent les pages extrêmement saturées dans la constellation « à bords perdus » : horreur du vide, absence de marges, discours ininterrompu, parfois frénétique, des images qui dominent l’espace. L’on trouve dans cette section des artéfacts dont le rapprochement peut paraître stupéfiant, et pourtant la manière qu’ont leurs auteurs d’investir l’espace dessine un paysage étonnamment cohérent : les cahiers à l’écriture serrée de Walter Benjamin côtoient des œuvres d’art brut d’Aloïse Corbaz, les notes de la vie quotidienne de Julije Knifer, alignant des phrases extrêmement denses et détaillées, cohabitent avec le carnet de cuisine richement illustré de Dorothy Iannone.

Le cahier de cuisine, cette surprenante occurrence au sein de l’exposition, résonne de façon particulièrement tragique dans la dernière vitrine, « une détresse extrême ». Y est exhibé le livret dans lequel Rózsa Deák notait des recettes culinaires lors de son séjour forcé au camp de concentration de Bergen-Belsen. Le carnet devient ici un outil de survie dans une situation sans issue : le journal de tranchées d’Henri Moisan livre à son tour un témoignage poignant des horreurs de la guerre. Cette ultime « constellation » boucle le crescendo émotionnel du parcours par un point particulièrement fort. Pour le visiteur avide de précisions, une table numérique se dresse au milieu de la salle, permettant de zoomer sur bon nombre d’œuvres choisies, et d’y lire des renseignements complémentaires.

L’exposition se prolonge élégamment dans le sublime et complet catalogue, qui propose des analyses fournies de chaque objet donné à voir, accompagnées de reproductions de qualité. Le commissaire, historien de l’art et conservateur au MAMCO, y évoque, toujours en recourant aux propos exprimés par Paul Valéry dans « Le coup de dés », la « deuxième dimension de la lettre », celle qui fait apparaître de nouveaux univers dans la façon dont les mots s’agencent et prennent vie sur les pages. Et c’est précisément ce qui résonne à l’issue du parcours : les signes ne sont pas simplement des porteurs de sens, ils font le sens de par leur forme, leur tracé hâtif et chaotique, ou, au contraire, posé et méticuleux. Le sujet auquel se consacre l’exposition Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés aurait aisément pu être traité d’une façon exclusivement fétichiste, privilégiant l’aura émanant du manuscrit comme point d’accroche du projet. Mais c’est cette focale sur l’objet et sa matérialité qui propose un regard rafraîchissant sur le carnet de notes comme vecteur d’une créativité inépuisable, mais aussi comme œuvre d’art en soi, saturée d’imprévisibilité et perméable à toutes les formes d’expression. En cherchant à exposer la dimension spontanée, si rarement accessible, de la parole écrite, ce parcours met en scène l’état actuel de la présence physique de ces œuvres uniques, et exhibe sans retenue leur portée affective.

Marcela Scibiorska (Université de Lausanne)
Février 2019

Commissaire : Thierry Davila, avec la collaboration de Jacques Berchtold, Nicolas Ducimetière, Christophe Imperiali

Scénographe : Ho-Sook Kang

Catalogue : Thierry Davila, avec la collaboration de Jacques Berchtold, Nicolas Ducimetière, Christophe Imperiali, Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés, Paris, Flammarion, 2018.

 

Voir la bande-annonce de l’exposition:


Pour citer cet article:

Marcela Scibiorska, « Uniques. Cahiers écrits, dessinés, inimprimés (Cologny) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2019.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/uniques-cahiers-ecrits-dessines-inimprimes-cologny/, page consultée le 06/12/2021.