Carnet de visites

22/10/2021

Salammbô : Fureur ! Passion ! Éléphants !

Musée des Beaux-Arts de Rouen Commissaire(s): Sylvain Amic & Myriame Morel-Deledalle (commissaire associée)

Scénographie : Flavio Bonuccelli

 

Pour le bicentenaire de la naissance de Gustave Flaubert, l’exposition le Musée de Rouen, la ville de l’écrivain affiche un titre exclamatif Salammbô. Fureur ! Passion ! Éléphants !, soit la guerre, l’amour, l’Orient. Au musée de Rouen, la ville de l’écrivain, elle rassemble 350 œuvres des collections publiques et privées, et des témoignages archéologiques envoyés de Tunis. Flaubert s’est immergé dans une civilisation antique très mal connue, en cours d’exploration archéologique, comme il l’avait fait pour La Tentation de Saint Antoine décrivant les derniers temps du monde romain. Lui qui avait voyagé en Orient avec Maxime Du Camp de 1849 à 1851, se rend sur place à Tunis d’avril à juin 1858, et en rapporte notes et croquis. Il décrira dans son livre la révolte des mercenaires contre Carthage qui les avait employés contre Rome lors de lors de première guerre punique (264-241), et qui, revenu vaincus, réclamaient leur solde, ainsi que l’amour entre le guerrier Mâtho et la fille d’Hamilcar, enfermée dans son palais.

La sculpture de Salammbô, un serpent lové autour de son corps nu, par Jean Antoine Idrac 1882 apparaît sur le seuil de l’exposition, dans toute sa pureté. Femme fatale, prêtresse, amoureuse, cette héroïne a été multipliée sur tous les supports graphiques possibles, de la tapisserie des Gobelins Tenture de L’histoire de Scipion : la bataille de Zama, 1688-1689, représente un combat avec les éléphants qui attaquent, à l’enluminure peinte Vue de la ville de Carthage assiégée (après 1445). Didon, son abandon par Énée, son suicide, a inspiré de nombreux tableaux, comme celui de style empire, Énée racontant à Didon les malheurs de Troie (1819) du Baron Pierre Narcisse Guérin. La genèse de cet ouvrage, paru six ans après le procès de Madame Bovary, a pour témoignages ses lettres, ses écrits, dont le manuscrit définitif de Salammbô. Une aquarelle de Georges Rochegrosse, montre le Cabinet de travail de Flaubert à Croisset (1874). On peut voir ses notes récapitulatives sur des listes de peuples, de dieux, sur le traitement des cadavres, les instruments de musique, les plantes des jardins. Flaubert a lu toutes les sources disponibles à son époque, qui étaient d’ailleurs plutôt rares. La violence du roman est mise en parallèle au début de l’exposition avec la violence contemporaine des luttes sociales, illustrée par le tableau La Barricade (1890) de Meissonnier, ou par celui d’Horace Vernet, Combats dans la rue Soufflot 1848-1850, et par l’agrandissement d’une photographie de rue emplie de barricades. Puis s’offrent au regard les toiles d’un de ses adorateurs, Georges-Antoine Rochegrosse, Salammbô et les colombes (1895), et Salammbô, où elle joue de la lyre (1886). La toile d’Antoine Druet, Salammbô au festin des mercenaires (1890-1894) est une scène de débauche haute en couleurs comme La Charge des éléphants (1920), et la Salambô, nue avec son serpent, d’un peintre pompier, Gaston Bussière. La sculpture de Théodore Rivière, Salammbô chez Mâtho (1895) et une autre en marbre et bronze (1895), incarnent la passion amoureuse. Les sculptures de Théodore Rivière, dont le bronze L’Éléphant Fureur de Baal (1892), celle de de Bourdelle La première victoire d’Hannibal (1885), où l’enfant retient un aigle qui bat des ailes, frappent les visiteurs.

En peinture, on retrouve le thème de l’union entre la femme et le serpent. À la lourde ornementation de Salammbô par Carl Strathmann (1895) succède un tableau d’allure moderne de Franz von Stuck, Die Sünde (1899), où le corps nu révèle certaines de ses zones sous un éclairage suggestif. Le Portrait de Salammbô par la princesse Mathilde se singularise : une femme placide à la coiffe étrange. Pièce d’art textile, Le Voile de Tanit (1895-1896), le « Zaïmph » reconstitué par Madame Rochegrosse, d’après une aquarelle de son époux, de 4 x 3 m, aux motifs symboliques, est un des clous de l’exposition. Le tableau de Max Ernst Le Jardin de la France (1962), où il a recouvert le tableau Salambô du peintre allemand Michel Richard-Pütz (1898), acheté aux Puces, est une révélation : le peintre a enseveli sous une carte géographique le corps nu d’une femme sans tête dont les courbes sont voilées et dévoilées. Après les gravures joyeuses pour le bal des 4 Z’Arts de 1907, une photographie des participants et participantes costumés est plus sage. Les illustrations Art Déco de François-Louis Schmied (1923), les aquarelles très colorées du Salammbô sans texte de Richard Burgsthal, les reliures de Victor Prouvé lui succèdent. On peut admirer les parures de tête de Georges Fouquet. L’incantation de Salambô (1897) de Mucha rappelle la figure hiératique de la prêtresse. Les gravures sur bois en noir et blanc du symboliste tchèque Frantisek Kobliha tranchent sur cette débauche de couleurs. Les illustrations du livre multiplient les nudités, les batailles, les éléphants, le sacrifice des enfants à Moloch, les crucifixions. C’est un véritable « tas » d’hommes en lutte que représente Rochegrosse dans La Bataille de Macar (1899-1900).

Le domaine musical est illustré par des partitions de l’opéra d’Ernest Reyer, ses affiches et dessins de scène, parures, bijoux, maquettes des costumes. On avait oublié que Florent Schmitt composa la partition du film Salammbô de Pierre Marodon (1925), et que Bernard Herrmann avait créé le final de l’opéra Salammbô dans le film d’Orson Welles, Citizen Kane (1941). On apprend que Moussorgski avait abandonné l’écriture d’un opéra sur Salammbô, dont des morceaux furent repris dans Boris Godounov, et qu’Erik Satie aurait trouvé dans la lecture de ce roman l’inspiration de ses Gymnopédies. Une trentaine d’adaptations cinématographiques ou télévisuelles ont pris Salammbô comme héroïne, dont un péplum italien, un film d’aventures américain, et le film Salammbô de Pierre Marodon (1925), avec de très grands moyens pour l’époque. On peut voir leurs affiches et des photographies. Comme elles, les couvertures de livre populaires, toutes plus aguicheuses les unes que les autres, témoignent de la diffusion planétaire du mythe par les médias de masse au XXe siècle. Salammbô a été adaptée en bande dessinée par l’auteur de science-fiction Philippe Druillet, dans le n° 4 de Métal hurlant en 1978, dont les dessins symétriques aux perspectives sans fin simulent des proportions colossales. D’autres dessinateurs ont repris le thème, comme Marc-René Novi, Raymond Poïvet, ou Jacques Martin qui évoque Carthage dans plusieurs albums des aventures d’Alix. L’hypersexualisation de l’héroïne se retrouve dans les photographies d’André Gelpke montrant des femmes nues sur la scène du Salambo, un club de strip-tease et de live sex du quartier rouge de Hambourg dans des années 1970.

À la fin de l’exposition, le visiteur est invité à retourner au passé et au sol qui en garde les traces : le bilan des fouilles de la Carthage punique, les dessins extraordinairement précis de Jean-Paul Godvin. Parmi les objets exhumés, on retiendra des stèles, deux pièces majeures de l’Institut du patrimoine de Tunis : le buste d’un guerrier carthaginois du IIIe-IIe siècle avant JC, et le couvercle du sarcophage dit de « la prêtresse ailée », du IVe-IIIe siècle avant JC, mais aussi un minuscule masque pendentif masculin qui nous regarde de ses yeux écarquillés, et d’autres masques exhumés des fouilles de Carthage, ainsi qu’une statue funéraire, un bas-relief. Le village nommé Salambo, près de Tunis est un clin d’œil humoristique final : le nom imaginaire antique recouvre un lieu réel moderne, avec un quartier, un café, une gare, un hôtel, un centre médical sous ce nom. En résumé, une exposition à la mesure — à la démesure — de cette œuvre romantique orientaliste. En sortant, on se précipite pour acheter le livre en format de poche, et pour commander un salambo, sans accent circonflexe et avec un seul m, une pâtisserie qui fut créée peu après la sortie du livre.

 

Alain Chevrier (Rouen)

 

L’exposition est également présentée au MUCEM (Marseille) et fait l’objet d’une déclinaison numérique.

 


Pour citer cet article:

Alain Chevrier, « Salammbô : Fureur ! Passion ! Éléphants ! », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/salammbo-fureur-passion-elephants/, page consultée le 06/12/2021.