Carnet de visites

Roman-photo (Charleroi)

Musée de la photographie à Charleroi Commissaire(s): Frédérique Deschamps, Marie-Charlotte Calafat

 

Roman-photo, Musée de la Photographie à Charleroi, Mont-sur-Marchienne (Belgique), du 25 mai 2019 au 22 septembre 2019

 

Une exposition ambitieuse

L’exposition qui se propose de faire découvrir la complexité d’un genre, le roman-photo, se veut ambitieuse, à l’image du succès de ces histoires à l’eau de rose qui ont eu leur plus grande heure dans les années 1950 et 1960. Une superficie conséquente (la grande salle à côté de l’entrée du musée séparée en deux sections, un couloir qui mène vers un escalier et une salle à l’étage), des reproductions de plusieurs mètres, et plus de 200 documents exposés assurent la découverte et l’anoblissement de ce genre méconnu et souvent méprisé. L’exposition reprend en gros le parcours proposé lors de sa première présentation au MUCEM en France (du 13 décembre 2017 au 23 avril 2018) à l’exception de la série de portraits de lecteurs de roman-photo dans Marseille et sa région prise par Thierry Bouët, qui est remplacée par les histoires de cœur publiées dans la presse belge rassemblées par Clarissa Colangelo (KU Leuven) et Sébastien Herman (KRR).

Le parcours qui est proposé recense tout d’abord les romans-photos sentimentaux en rappelant quelques filiations possibles (avec les images d’Epinal, la BD, le roman dessiné, les cartes postales présentant des histoires sentimentales photographiées datant des années 1900). Les nombreux points communs et co-influences avec le cinéma sont introduits à travers des ciné-romans, mais aussi par la mise en évidence du vedettariat (en Italie le passage par les tournages de roman-photo était considéré comme un tremplin pour le cinéma, le cas de Sophia Loren en est l’exemple le plus souvent cité), ou encore par les extraits de films qui traitent du sujet (Michelangelo Antonioni, L’amoroza mensogna (1949), Federico Fellini, Le Cheik blanc (1952)). L’intérêt de ces histoires d’amour stéréotypées de l’époque se trouve dans le fait qu’elles dressent l’image de la société d’après-guerre et donnent à voir la place de la femme, les mœurs vis-à-vis du couple, du mariage, de l’adultère, etc.

Une grande variété de supports dévoile les coulisses de la production de cette presse du cœur, ce produit d’une industrie culturelle de masse, qui à son apogée faisait battre les records de vente. Le story-board dessiné (pour Les Nuits de Bombay de Louis Bromfield), ou encore le plan de tournage (du roman-photo La Cousine Bette, 1968) et les planches originales témoignent, entre autres, des contraintes du travail de montage. Le visiteur peut également suivre les phases de production du ciné-roman « À bout de souffle » (par G. de Beauregard d’après le film de Jean-Luc Godard sur un sujet de Francois Truffaut), publié dans Le Parisien libéré (adaptation et photographie de Raymond Cauchetier) via quelques plaques d’impression en cuivre mises face au résultat de l’impression et via une page du journal le « Parisien libéré » où le strip de 3 cases apparut à l’origine en mode feuilleton à côté des petites annonces.

Les photos originales de l’éditeur Mondadori, éditeur phare en Italie, occupent tout le pan du mur de fond, mais les différents maîtres du genre sont également mis en honneur, tel le photographe Piero Orsola avec une série de diapositives en couleur, ou Hubert Serra (réalisateur) apparaissant sur les photos de tournage du roman-photo Les eaux maléfiques.

Le roman-photo sentimental eut le plus de succès en Italie, en France et en Amérique latine (selon les chiffres de vente), ainsi retrouvons-nous exposés les magazines les plus connus tels que Il mio sogno, Bolero Film, Nous deux ou Grand Hôtel. Des exemplaires provenant, entre autres, de l’Allemagne, de la Grèce, du Sénégal, du Liban, d’Israël, de Londres, de l’Inde montrent toutefois que le phénomène journalistique s’est répandu un peu partout dans le monde à divers degrés de réussite.

 

Entre le sérieux et le divertissement

Dans la deuxième section de la grande salle du rez-de-chaussée sont exposés les « avatars et détournements du genre », avec tout de suite à l’entrée une poupée grandeur nature du personnage principal de la série controversée « Killing/Satanik » (la série fut interrompue en France par la censure pour sa violence et son érotisme). Le fait d’exposer une figurine accentue la familiarité du genre avec les comics américains (du type Marvel et DC Comics) cet autre produit de masse introduisant violence, action et érotisme.

Bien que les années 1970-80 apporte le déclin des ciné-romans et des romans-photos sentimentaux (notamment à cause de la concurrence de la télévision, du feuilleton télévisé puis des soap-operas), le genre continua à être employé avec succès dans d’autres domaines et reste jusqu’à nos jours un excellent outil pédagogique, politique, satirique-humoristique, et artistique qui refait la une de temps en temps. La variété des détournements et avatars du genre explique le caractère un peu pêle-mêle de la seconde partie de l’accrochage. Des photogrammes du film La Jetée de Chris Marker (1962) côtoient par exemple des pages du professeur Choron publiées dans Hara-Kiri, ou encore une cabine voilée comme un sex-shop présentant des romans-photos pornographiques se trouve tout naturellement à côté d’un écran présentant Parfum d’Amnésium, un roman-photo en théâtre de rue qui fut joué en 1987 par la compagnie Royal de Luxe et qui mettait en scène le tournage d’un roman-photo en direct.

Le fond de la salle réserve dans cette section aussi la place à une pièce de succès car on y trouve deux grandes planches provenant du livre Droits de regards de Marie-Françoise Plissart. Ce livre qui contient uniquement des images fut accompagné par une postface de Jacques Derrida, ce qui montre à quel point le genre ait pu intriguer les philosophes et penseurs de l’époque au moment où les éditions de Minuit se fixait comme objectif de le renouveler en l’intitulant « nouveau-roman-photo ». Le couloir qui mène vers l’escalier avec les photos-séquences de Duane Michals constitue comme un espace de transition appartenant plutôt au photo-romanesque qu’au photo-roman, mais qui montre l’étanchéité de la définition du genre, ainsi que ses filiations artistiques possibles.

Tout comme les sujets des romans-photos, le montage de l’exposition oscille entre le sérieux et le divertissement. Le genre est présenté avec un soin et une précision scientifique, mais le côté ludique émerge à son tour par l’installation interactive. Ainsi une valise remplie de phylactères composés de phrases stéréotypées est mise à disposition des visiteurs qui peuvent y piocher pour se mettre en scène et se faire photographier pour poster l’image sur les réseaux sociaux (voir quelques exemples.) Ou de même l’aménagement à l’étage qui rappelle les salons de coiffure des années 1960 invite le visiteur à s’asseoir et feuilleter des numéros gratuits de la revue Nous Deux, une des rares revues qui continue de nos jours à publier des romans-photos en France. C’est aussi à l’étage qu’un fauteuil rouge en skaï accueille les visiteurs pour regarder dans un décor kitch la parodie télévisée d’un roman-photo intitulé Nous quatre réalisée par Les Nuls (également visible en ligne).

 

Les mots et les images

Des inscriptions sur le mur rappellent l’histoire de la réception du genre qui varie entre dénonciation et fascination. Le roman-photo fut dénoncé entre autres par le pape Jean XXIII dans son encyclique « Ad Petri Cathedram » (29 juin 1959) pour inciter les jeunes aux vices, mais l’extrait de Roland Barthes le plus souvent cité par les experts du genre, collé en grand sur le mur, traduit également une double attitude envers le roman-photo entre « attrait et dépréciation ».

Si le genre eut tant de mal à être accepté et se généraliser malgré ses tentatives de renouvellement, cela peut tenir au fait d’être un art double, à la fois textuel et visuel, qui demande du génie dans les deux domaines, ou une collaboration fructueuse entre l’écrivain et le photographe (voir aussi le monteur et le dessinateur). L’insertion du texte dans l’image, s’il n’est pas chassé en légende, est un exercice délicat comme le montrent les nombreuses planches originales. Le texte y est ajouté par papier-calque ou par phylactères collés, et le masquage d’éléments indésirables ou l’ajout d’objets manquants par dessins y sont également visibles.

Le défi du roman-photo se trouve dans le bon équilibre entre ce qui est montré par la photo et ce qui est lisible par le texte, dans un accord et décalage qui gardent le suspense. L’exposition maintient à son tour un équilibre entre ce qui est montré et le nombre d’informations complémentaires à lire sur les murs (présentées évidemment dans des phylactères).

Le beau catalogue publié à l’occasion de l’exposition au Mucem, coédité par les éditions Textuel (2017), qui fut repris pour être diffusé lors de l’exposition au Musée de Charleroi est riche en illustrations et maintient lui aussi un bon équilibre entre le texte et l’image. Il présente de nombreuses planches et photos originales en pleine page, et les blocs d’images légendées sont entrecoupés par des essais d’experts invités.

Après la lecture du catalogue il n’y a nul doute que le roman-photo mérite d’être plus amplement étudié, car l’enjeu qu’il propose dépasse l’évolution d’un genre et nous oblige à repenser l’histoire de la photographie, sa valeur de document et son rapport à la fiction, il nous contraint également à reconsidérer l’influence de la culture de masse sur la photolittérature. La grande variété des exemples, comme l’insinue la clôture du catalogue, laisse pressentir que le genre ne s’est pas tout à fait essoufflé et qu’il présente plutôt un terrain à reconquérir.

 

Gyöngyi PAL
(Maître de conférences – Université de Kaposvár)
Commissaires : Frédérique Deschamps et Marie-Charlotte Calafat
Catalogue : Roman-photo, sous la direction de Marie-Charlotte Calafat et Frédérique Deschamps. Avec des textes de Marcella Iacub, Christian Caujolle, Gérard Lefort, Christophe Bier, Jan Baetens, Emmanuel Guy et une préface de Jean-François Chougnet. Coédition Textuel / Mucem, 2017, 256 p. Pour le commander
Ecouter l’interview de Marie-Charlotte Calafat par Pascal Goffaux, RTBF, 14 juin 2019.

Pour citer cet article:

Gyöngyi Pal, « Roman-photo (Charleroi) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/roman-photo-charleroi/, page consultée le 06/12/2021.