Carnet de visites

25/05/2019

Pays de papier. Les livres de voyage

Musée de la photographie à Charleroi Commissaire(s): David Martens, Anne Reverseau

Impressionner le visiteur

À l’entrée de l’exposition, le mur transformé en énorme livre par la photo d’une double page tirée de La Pologne pittoresque (Pierre Francastel, éd. Arthaud, 1934), pliée juste à l’angle du mur, nous invite par son image et son texte à regarder l’exposition en nous laissant impressionner. L’avertissement du livre résume l’essentiel de ce genre du « portrait de pays », dont l’histoire, son avènement et son déclin, ses caractéristiques et ses « traits » sont présentés dans la petite salle qui se situe juste à côté de la librairie du Musée de la photographie à Charleroi. L’entrée en matière de « Pays de papier » ne trompe pas, car cette exposition nous présente des livres, ce qui est toujours délicat et risqué dans l’espace d’une exposition. Cependant l’arrangement et la multitude des supports sur lesquels se déploient les livres (reproduits sur wall paper, étalés en vitrine à plat ou sur des étagères, feuilletés sur écran avec ou sans son (lectures à écouter via des casques), ou encore mis à libre disposition sur des bancs confortables au centre de la salle) nous font oublier qu’il s’agit d’un dispositif qui attend notre investissement et notre temps pour être lu. Le regard en détail et la lecture attentive de l’exposition donnent lieu à un voyage au tour du monde concentré dans cet écrin qu’est la salle. Il s’agit également d’un voyage temporel car le genre même devint populaire à la faveur du développement du tourisme de masse durant les années 1920 et les Trente Glorieuses, avant de s’éclipser vers la fin des années 70, entre autres suite à la reconnaissance artistique de la photographie et à son institutionnalisation.

S’il s’agit d’un voyage au sein de l’exposition, c’est d’un genre imaginaire, qui fait rêver comme l’image de l’accueil montrant la vallée du Duiestr avec un fleuve se faufilant vers l’horizon sous un ciel nuageux éclairé par la lumière sublime d’un coucher de soleil et accouplé par la photo de la page à côté d’une allée ombrée dont la légende exotique nous apprend qu’il faut y voir un « dwor » polonais, à Zawadka. Paysages, cultures et coutumes nous attendent comme l’insinue encore la photo de Paysannes de Mazovie sur la même page.

 

De pays en pays, de province en province

Il ne faut pas confondre le genre du portrait de pays ni avec un guide de tourisme, ni avec un récit de voyage, comme l’éclaire le texte d’introduction (en français et en néerlandais). Tout de suite après le mur d’introduction, nous nous trouvons en face d’une grande table présentant des livres sur la Belgique et une carte de la Belgique sur le mur de droite (dessiné par Paul Jamotte dans Thérèse Henrot, Belgique, Paris, Seuil, « Petite planète », 1958). La carte est entourée de trois petits écrans dotés de casques audio. L’un des livres qui y est présenté porte sur Charleroi, la ville et le pays qui accueillent ainsi l’exposition. Cette section constitue le point de départ et d’arrivée du parcours. La salle elle-même ressemble à un temple, avec ses colonnes sur les deux côtés, bien qu’elles soient de béton. Les panneaux d’explication, d’un bleu similaire à la couverture du catalogue de l’exposition, longent le mur, sur d’étroites nefs collatérales et reprennent, presque à l’identique, les chapitres du catalogue (« Édition de masse et tourisme », « Le visage des lieux », « Fonctions et usages des portraits de pays », « Pépites », « La Fabrique des portraits de pays », « Lieux communs », « Instrumentalisations idéologiques », exception faite de « La Belgique dans un miroir », qui ne figure que dans l’exposition).

Le parcours nous guide de pays en pays, de ville en villes et de régions en régions, avec les arrêts obligatoires en Grèce, à Venise, à Paris, en Provence (pour ne citer que ceux qui sont le plus mis en avant). L’imagerie que présentent ces livres est souvent stéréotypée, les textes s’attardent sur des lieux communs, tout en voulant dépeindre sur le mode du portrait la supposée identité immuable des lieux représentés. Le fond de la salle, tel un sanctuaire, est réservé aux « pépites ». En effet pour les admirer il faut se rapprocher de près et se pencher au-dessus de plusieurs vitrines tables. Ces ouvrages se distinguent de ceux à finalité touristique soit par les photographies, soit par les textes d’auteurs reconnus qui les accompagnent, soit encore par la qualité de l’impression et un montage innovant. Ainsi retrouvons nous dans cette section les photos de Brassai, d’Izis, de Strand, de Doisneau, les textes de Cendrars, Prévert ou Cocteau, les éditions de la Guilde du livre à Lausanne et la collection « Petite Planète », dirigée par Chris Marker aux éditions du Seuil à Paris.

 

Fonctions et enjeux

L’histoire des rééditions éclaire les fonctions attribuées à ces ouvrages, ainsi que la reconnaissance et la popularité de leurs auteurs et photographes. Par exemple, la première édition de Paris de nuit en 1933 est présentée comme un ouvrage de Paul Morand avec « 60 photos inédites de Brassaï », tandis que le nom du photographe occupera la place de l’auteur dans les rééditions, mentionnant l’écrivain seulement comme préfacier.

La subtilité du montage, le jeu sur le contraste et la juxtaposition d’éléments iconographiques et textuels, sont présentés entre autres par les trois doubles pages de La Chine dans un miroir (Lausanne, La Guilde du livre, 1953), où l’écrivain Claude Roy se fait monteur et iconographe, comme le fera plus tard Roland Barthes dans L’Empire des signes (Paris, Skira, 1970). La reproduction de lettres échangées avec les éditeurs et les tirages de lecture manuscrits témoignent des partis pris dans la fabrique des livres, mettant à jour non seulement les collaborations, mais le côté financier, les enjeux publicitaires ou politiques de certains ouvrages. Les portraits des États-Unis et de l’URSS pendant la guerre froide ou encore des anciennes colonies déploient une imagerie de propagande, ce qui fait prendre conscience que la prise de parole, ainsi que le regard sont toujours un privilège et un outil de domination.

 

Contextes

Le thème de l’exposition est très actuel, non seulement à cause des récents changements dans le secteur touristique, qui ont provoqué la surfréquentation de certains lieux et sa surreprésentation, mais aussi à cause de la crise climatique qui fait pressentir les changements géopolitiques à venir.

Face à la globalisation, aux paysages changeants par l’agriculture industrielle, à l’uniformisation des lieux et non-lieux, ou encore face à la montée de la migration, l’identité et le territoire demandent à être redéfinis au jour le jour et le thème occupe une place importante dans les discours autant politique qu’artistique. Ainsi une grandiose exposition a été conçue sur le thème du Paysage français vu par la photographie à la Bibliothèque nationale française en 2018, ainsi qu’au Musée d’Art de Denver sous le titre New territory, landscape photography today. La place de la photographie dans le livre suscite tout aussi un intérêt grandissant. Qu’il s’agisse de photobook ou de photolittérature (voir notamment l’exposition le Photobook Belge au FOMU à Antwerpen (commissaire: Tamara Berghmans) ou l’exposition Photolittérature du groupe phlit à la Fondation Jan Michalski en Suisse (commissaires: Marta Caraion et Jean-Pierre Montier) pour ne citer que celles qui ont un lien avec l’exposition Pays de papier). Le fait de retracer l’histoire du support qui offre une certaine pérennité et visibilité à la photographie permet de mieux cerner et comprendre le médium.

 

Gyöngyi Pal (Université de Kaposvár)

 

Catalogue : David Martens & Anne Reverseau, Pays de papier. Les livres de voyage, préface de Xavier Canonne, Charleroi, Musée de la photographie, 2019, 192 p.
Pour le commander : boutique@museephoto.be.

 

Une présentation de l’exposition par ses commissaires :

 

Entretien de David Martens à propos de l’exposition :

 

Ecouter également l’émission Par Ouï-dire (RTBF), qui présente les exposition de l’été 2019 du Musée de la photographie de Charleroi :

 

 

 


Pour citer cet article:

, « Pays de papier. Les livres de voyage », dans L'Exporateur. Carnet de visites, May 2019.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/pays-de-papier-les-livres-de-voyage/, page consultée le 01/12/2021.