Carnet de visites

Paul Strand, l’artisan du livre de photographies, à la Fondation Cartier-Bresson

Fondation Henri Cartier-Bresson Commissaire(s): Clément Chéroux

 

La Fondation Henri Cartier-Bresson à Paris propose de découvrir du 14 février au 23 avril  2023 le travail du photographe américain Paul Strand (1890-1976) sous l’angle de son engagement politique, de ses collaborations avec les écrivains et du « choix du livre comme vecteur de diffusion de ses images » à côté de ses expositions et de leur publication dans des revues. C’est ce dernier point qui retient mon attention, à titre de pierre à l’enquête menée dans le cadre du projet MELL (Mémoire expographique de la littérature et du livre) consacrée à l’exposition du livre de photographie.

La Fondation HCB a jadis accueilli d’autres expositions mettant en valeur la diffusion imprimée de la photographie, notamment à l’occasion d’une exposition consacrée à Whright Morris. Avant même de franchir les portes de l’exposition Paul Strand ou l’équilibre des forces, la biographie en dates clefs de l’artiste rappelle qu’il publia au retour de chacun de ses voyages des ouvrages photolittéraires : 20 photographs of Mexico, un portfolio de 20 héliogravures publié en 1940, suivi dix ans plus tard de Time in England, de La France de Profil en 1952, d’Un paese en 1954, de Tir A’Mhurain : Outer Hebrides en 1962, de Ghana : An African Portrait de Living Egypt en 1969, et enfin de sa monographie rétrospective Paul Strand : A Retrospective Monograph, The Years 1915-1968 en 1971. Un voyage-un livre, même si l’ouvrage qui devait accompagner le retour de ses voyages  en Roumanie en 1960 puis 1967 ne resta qu’à l’état de projet.

La première salle, « Devenir photographe », couvre les années 1915-1929. Elle rappelle que cette période est celle des expérimentations formalistes de Strand et de son intérêt pour le pouvoir de documentation de la photographie. Le visiteur redécouvre ainsi ses portraits de la mendiante aveugle ou de l’homme sandwich photographiés dans les rues de New-York. La projection de son court métrage et portrait de ville  Manhatta, réalisé avec le peintre Charles Sheeler en 1921, nous remet en mémoire que Paul Strand consacra une large partie de sa carrière à des expériences cinématographiques.

C’est dans la seconde partie de l’exposition que le visiteur va découvrir la production photolittéraire de Strand. Il a d’abord le choix entre les tirages encadrés de ses photographies du Mexique qui alimentèrent son portfolio mexicain et les portraits réalisés dans la France rurale des années 1950 et rassemblés dans La France de profil, dont Claude Roy signe les textes et qui est publié à La Guilde du livre à Lausanne Au fond de l’espace, l’immense portrait d’une jeune femme portant des livres sur la tête et imprimé sur un wall paper, semble incarner une autre porte d’entrée pour cette exposition qui accorde une large place au livre et à la littérature photographique.

À partir de cet instant, le visiteur va circuler autour d’un carrousel à livres, dont les murs bleus accueillent de façon chronologique les ouvrages photolittéraires de Strand. Ceux-ci sont présentés de face, sous un plexiglass et au-dessus d’un grand cartel. Cinq ou six tirages de taille variable parmi ceux qui ont précédé à la réalisation d’un ouvrage sont accrochés de part et d’autre. Il s’agit de portraits de femmes, d’enfants, d’hommes posant ou saisis dans leurs activités quotidiennes, de détails d’habitations, d’intérieurs de boutiques, de paysages, autant d’éléments caractéristiques des lieux traversés et constitutifs de l’identité d’un pays.

Times in England (Oxford University Press) est présenté comme son premier « livre-portrait », un « photobook destiné à devenir son mode d’expression privilégié ». Il est réalisé à l’initiative de Nancy Newhall, la commissaire de son exposition au MoMa en 1945. On le présente comme le « portrait d’une communauté » et le premier ouvrage du « genre canonique qui va être dominant dans les décennies suivantes, celui du recueil de photographies accompagnées de citations littéraires ». Le livre est un en effet un recueil de ses photographies des habitants de Nouvelle Angleterre, accompagnées de textes d’écrivains natifs de cette région, tels Herman Melville, Emily Dickinson, Nathaniel Hawthorne.

Les textes des cartels rappellent que les auteurs qui signent les textes de ses ouvrages, Claude Roy, Cesare Zavattini, Basile Davidson, James Aldridge entre autres, sont engagés à gauche et partagent les convictions du photographe Paul Strand, membre de l’American Labor Party et qui a fui le maccarthysme pour s’installer en France. Ces livres sont des « portraits de pays » militants, dans lesquels textes et photographies sont mis au service d’un projet politique, collaborent pour raconter la vraie vie des gens, celle des personnes humbles, touchées par la misère, les guerres, les intempéries et les régimes oppressifs.

Des tirages qui accompagnent l’ouvrage La France de Profil se détache le portrait du jeune homme en colère, une des images proposées dans le dossier de presse et une des  vitrines du contenu de l’exposition. Elle est accompagnée de la citation de Claude Roy : «  Mais quand la France se met en colère, c’est pour de bon. Quand la France se met en colère, le monde se met en mouvement […] » et cette dernière résonne étrangement dans la tête du visiteur avec les revendications entendues dans les rues de France ces dernières semaines.

Certains textes de cartels accordent une place à l’analyse photolittéraire, aux échos entre les pages, entre les images et le texte. D’autres reviennent sur les difficultés du photographe pour trouver un éditeur. Dans un angle de la salle, les six ouvrages au cœur de l’exposition sont fixés sur un présentoir incliné et s’offrent au tournage de pages et au feuilletage du visiteur, qui découvrira avec regret qu’il n’existe pas de catalogue d’exposition.

 Paul Strand ou l’équilibre des forces. Cette exposition est construite autour de dualités : dualité des couleurs des murs, dualité entre la photographie documentaire et artistique, entre l’engagement politique et l’art, entre les mots des textes et le langage des images, entre  l’exposition photographique et le livre de photographies. Les forces s’équilibrent.

Laurence Le Guen , U. Rennes 2/ KU Leuven & RIMELL

 

 

 


Pour citer cet article:

Laurence Le Guen, « Paul Strand, l’artisan du livre de photographies, à la Fondation Cartier-Bresson », dans L'Exporateur. Carnet de visites, May 2024.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/paul-strand-lartisan-du-livre-a-la-fondation-cartier-bresson/, page consultée le 18/05/2024.