Carnet de visites

09/12/2017

Objectif littérature – Les écrivains de Marc Trivier

Musée de la photographie à Charleroi Commissaire(s): Marc Quaghebeur, Marc Trivier, Véronique Jago-Antoine, Xavier Canonne

 

La Lumière et les choses. Marc Trivier

Musée de la photographie de Charleroi

Commissaire : Xavier Canonne et Marc Trivier

9 décembre 2017 – 22 avril 2018

 

Dans l’objectif de Marc Trivier : des écrivains belges

Archives et Musée de la littérature (Bibliothèque royale de Belgique, Bruxelles)

Commissaires : Marc Trivier, Marc Quaghebeur & Véronique Jago-Antoine

13 mars – 31 mai 2018

 

Comment te décrirais-je avec des mots ce qui est avant les mots ?

Marc Trivier

 

Les expositions qui concernent la littérature ne portent pas seulement sur les écrivains et sur les œuvres, ou encore sur les univers auxquels ils ont donné forme à travers leurs écrits. Elles peuvent parfois toucher de façon plus tangente à la littérature, par exemple lorsqu’elles présentent le travail d’artistes qui ont fait de la littérature une matière première de leur propre création sans pour autant souhaiter prendre la plume. Ainsi en va-t-il des photographes qui ont régulièrement tiré le portrait d’écrivains. Marc Trivier fait partie de ceux pour lesquels les créateurs constituent une pierre de touche de son travail.

Durant le printemps 2018, deux expositions organisées en Belgique témoignent de cette inclination, chacune à sa manière. La première est accueillie par le Musée de la photographie de Charleroi, la seconde par les Archives et Musée de la littérature de Bruxelles, institution au sein de laquelle Trivier exerce ses talents de tireur depuis de nombreuses années. Complémentaires, ces deux expositions apparaissaient comme une belle occasion de présenter au public le regard porté sur les écrivains et la littérature par ce photographe singulier, à la patte très identifiable.

 

Une exposition d’auteur

Présenté dans la Chapelle, le plus grand des espaces du musée de Charleroi dévolus aux expositions temporaires, le premier de ces deux événements réunit au sein de cette salle certaines des principales lignes de force de cette œuvre photographique. Divisée en deux principaux espaces, l’exposition s’attèle à la présentation entrelacée d’images qui de trois séries remarquables au sein de l’œuvre de Trivier : d’abord, ses splendides, souvent crues et particulièrement glaçantes, photographies prises depuis les années 1980 dans des abattoirs, à Bruxelles notamment ; ensuite, des images plus intimistes, d’allure presque familiale parfois, d’environnements urbains ou plus naturels (campagne, montagnes…) ; enfin, ses portraits, d’anonymes parfois, mais aussi d’artistes et, notamment, d’écrivains.

Centrée sur des images prises depuis près de quarante ans, cette exposition présente de facto un caractère de bilan relatif. Elle n’a cependant pas vocation rétrospective, au contraire de celle organisée en 2011 à la Maison européenne de la photographie (Paris). Il s’agit d’une proposition à part entière, marquée par des partis pris nets qui rencontrent le caractère tranché des images de Trivier. Sur un plan plastique, les noir et blanc aux contrastes accusés, ainsi que le jeu entre la netteté de certains éléments et l’attrait pour les zones estompées ou noyées de lumière, assurent à l’ensemble une homogénéité forte. Devant ces photographies, le visiteur est convié à assister à une sorte de mariage du ciel et de l’enfer qui ménage toutefois une place déterminante à la sérénité contemplative — tout spécialement lorsqu’il s’agit de fixer un paysage naturel.

Cette manière caractéristique se rejoue dans l’élaboration de l’exposition. Les images présentées ne sont nullement groupées par sujets ou selon un ordre chronologique. Leur juxtapositon est même pour le moins détonante et désarçonnante à bien des égards. Toutefois, comme dans les images de Trivier, des transitions s’opèrent en dépit de sujets qui paraissent en première instance n’entretenir aucun rapport : les images de dépeçage, empreintes d’une violence dont le traitement du noir et blanc rend le caractère brutal et glacial, suggèrent ainsi une part de la tonalité de certaines des œuvres que convoquent les portraits de créateurs avec lesquelles elles voisinent. À d’autres moments, le regard de certains animaux sur le point d’être abattus recoupe celui des créateurs, presque systématiquement de face. Leur immobilité et leur tranquillité affichée s’harmonisent avec la tonalité des images de nature présentées dans cet ensemble aux contrastes forts, mais remarquablement équilibré en définitive.

Parmi les écrivains représentés, on trouve Thomas Bernard, Jorge-Luis Borges, William Burroughs, Allen Ginsberg, Iris Murdoch, Bernard Noël, Kenzaburo Oé, Nathalie Sarraute, Claude Simon, Philippe Soupault, ou encore ou encore Jean Genet, assez âgé, pris durant l’un de ses voyages en Palestine. L’accrochage se veut sobre, et n’est pas accompagné de citations des écrivains et des autres créateurs présentés. Écrivains, philosophes, peintres (Francis Bacon, André Masson) et photographes (Robert Frank) sont présentés de façon parfaitement analogue aux autres sujets présentés. Ce choix va de pair avec le caractère particulièrement restreint des textes d’accompagnement. Outre les légendes de chaque photographie, leur présence se résume à la mention, à l’entrée de l’exposition, de la date de naissance du photographe. Toute la place est donnée à l’image.

Édité en collaboration avec la Maison européenne de la photographie, l’ouvrage de 2017 qui accompagne l’exposition, imposant et superbe, est remarquable par sa qualité formelle. Toutefois, il ne se présente nullement comme un catalogue, et celles et ceux qui auraient été désireux d’en savoir davantage sur le photographe en seront pour leurs frais. Réduisant à presque rien, comme l’exposition, la part des textes au profit d’un contact aussi immédiat que possible avec les images, ce fort volume n’accompagne les photographies que de légendes strictement factuelles (nom du sujet, date et lieu) et est dépourvu de toute introduction ou texte d’accompagnement (hormis une citation de Plotin à l’entame et une autre de Deleuze au terme de l’ouvrage). Il s’agit d’un livre de photographe à part entière, comme l’exposition dont il constitue la trace et la déclinaison sous forme imprimée.

 

Visages des lettres belges

Toute autre est l’exposition présentée par les Archives et Musée de la littérature (Bruxelles). Il s’agit là de l’une des premières expositions monographiques organisées aux AML à propos d’un créateur qui n’est pas un écrivain. Sous doute désarçonne-t-elle moins que celle du Musée de Charleroi. Elle n’en revêt pas moins un grand intérêt pour mieux connaître un autre pan crucial du travail de Trivier. Les images présentées sont moins connues parmi celles réalisées par le photographes, et l’on ne peut que se réjouir de l’initiative du dialogue qu’elles induisent avec celles du Musée de Charleroi. Présentant aux visiteurs certains des plus beaux portraits d’écrivains belges réalisés au cours des dernières décennies, l’exposition ne se réduit cependant pas à cette composante portraiturale.

Organisée dans un lieu dévolue à l’écriture et à la mémoire des lettres, elle fait très naturellement davantage de place aux textes. D’une part, elle tire parti et met en valeur des pièces issues des fonds conservés en avoisinant des documents et citations des écrivains en dialogue avec leurs portraits réalisés par Marc Trivier. D’autre part, les commissaires (Marc Trivier lui-même, Marc Quaghebeur & Véronique Jago-Antoine), ont fait le choix de disséminer dans la salle de nombreuses citations du photographe, issues notamment d’entretiens, et relatives à son travail et à sa conception de l’acte photographique. Un double jeu de résonnances signifiantes se trouve ainsi mis en œuvre ce qui place en définitive l’ensemble des pièces et du parcours sous l’autorité de Marc Trivier lui-même, qui a pris part au commissariat de l’exposition.

Sur le plan de la scénographie, malgré les moyens limités des AML , les options retenues permettent de mettre en œuvre de façon à la fois sobre et attrayante le travail du photographe. Outre les tirages de ses portraits, qui constituent bien entendu le principal fil rouge de la visite, plusieurs planches contacts et des tirages réalisés par ses soins sont présentées : la genèse du travail du photographe en sort accentuée dans mise en dialogue avec les documents littéraires qui sont montrés. Ces montages de documents invitent le spectateur à opérer des rapprochements signifiants, à la faveur desquels se profile une forme de reconnaissance de ce qui se joue de commun entre texte et image, et peut-être au-delà des mots et des images.

D’Henry Bauchau à Eugène Savitzkaya en passant par François Emmanuel, Pierre Mertens ou encore Dominique Rolin, certaines des principales figures des lettres belges de langue française des dernières décennies font leur apparition sous l’objectif de Marc Trivier. S’agissant de ces écrivains et du regard que nous sommes invités à porter sur leurs traits, en dialogue avec certains de leurs écrits et ceux de Trivier, les rapports établis entre les pièces choisies – ici un manuscrit, là un dessin, une lettre ou encore une édition d’œuvre – façonnent des sortes de portraits composites, qui font de cette exposition une belle réussite, susceptible d’intéresser aussi bien les passionnés de ces auteurs que ceux que retient l’esthétique photographique de Trivier.

Indéniablement, cette exposition complète utilement, en particulier pour ceux qui s’intéressent à l’art de portraitiste de Trivier, celle organisée par le Musée de la photographie de Charleroi. Elle n’est malheureusement pas accompagnée d’un catalogue. C’est d’autant plus dommage que ces portraits sont un peu moins connus que ceux que le photographe a consacrés à d’autres écrivains. Selon la bonne habitude prise par les AML, l’exposition a toutefois donné lieu à un fascicule qui accompagnait la visite, et qui est consultable dans notre bibliothèque. Pour de biens compréhensibles raisons de droits, il ne reprend aucun des portraits de Trivier. Cette situation pourrait générer (et génère, c’est vrai…) une certaine frustration. Mais elle donne dans le même temps lieu à un objet étrange, et suggestif pour l’imagination en ce qu’il donne corps à une forme de disparition qui n’est pas étrangère au travail de Trivier.

*

Impliquant l’une comme l’autre le photographe dans leur conception, ces deux expositions ont été élaborées comme des propositions à part entière. Toutes deux présentent des partis pris tranchés, mais distincts et complémentaires, qui découlent à l’évidence des lieux où elles ont été organisées. Si toutes deux mettent Trivier à l’honneur, la première se présente comme une exposition de photographies, tandis que la seconde se situe davantage à la croisée de la photographie et de la littérature, et imprime aux images une lecture sous-tendue par un dialogue avec l’écriture, celle des écrivains portraiturés se confrontant avec la conception que le photographe se fait de son travail. Cette double focale permet ainsi de découvrir plusieurs facettes d’une œuvre à la cohérence particulièrement frappante. Au final, ce duo d’expositions a constitué une superbe opportunité de découvrir ou de redécouvrir un photographe dont l’œuvre, rare, est assez unique en son genre.

 

David Martens

(KU Leuven – MDRN & RIMELL)

 

 

Catalogue : Marc Trivier, Photographies (2), Paris/Charleroi, Bruits éditions, Maison européenne de la photographie & Musée de la Photographie de Charleroi, 2017, 360 p.


Pour citer cet article:

David Martens, « Objectif littérature – Les écrivains de Marc Trivier », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2017.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/objectif-litterature-les-ecrivains-de-marc-trivier/, page consultée le 29/11/2021.