Carnet de visites
Nicolas Bouvier. Voyages au Levant
Musée d’art contemporain de Montélimar Commissaire(s): Nicolas Crispini
L’exposition Nicolas Bouvier, voyages au Levant, présentée au Musée d’art contemporain de Montélimar du 12 mai au 31 octobre 2026, regroupe tirages originaux et extraits de textes produits par l’écrivain-photographe genevois durant ses voyages qui l’ont conduit de la Suisse au Japon, en passant par la Yougoslavie ou encore l’Afghanistan. Ces travaux sont mis en perspective avec des œuvres de photographes anciens et contemporains mais aussi avec des estampes japonaises et divers documents, correspondance, extraits de revues, articles de journaux, carnets, enregistrements audio et vidéo, etc.
Écriture et photographie
Figurent également en bonne place les dessins réalisés par Thierry Vernet, qui a accompagné Nicolas Bouvier dans son périple initiatique en Asie entre juin 1953 et décembre 1954. Nicolas Bouvier ne réalise que peu de prises de vue lors de ce voyage, se consacrant pleinement à en faire le récit qui donnera lieu à la publication de L’Usage du monde, illustré par les dessins de Thierry Vernet. Apparaît déjà un intérêt pour le dialogue entre le texte et l’image qui tente de retranscrire l’expérience vécue et, à travers elle, quelque chose des personnes, des paysages et des modes de vie rencontrés. À partir de 1955, l’artiste se passionne pour le Japon et gagne sa vie en vendant ses clichés. Dès lors, l’appareil photographique deviendra un moyen d’expression privilégié pour Nicolas Bouvier, mais toujours conjointement à l’écriture ; les deux fonctionnant comme des « égaux mutuellement indépendants et qui entièrement collaborent », pour reprendre une phrase de l’écrivain James Agee dans l’ouvrage Louons maintenant les grands hommes, réalisé avec le photographe Walker Evans.
Comme ce dernier, qui rapprochait la photographie de la littérature plutôt que de la peinture, Nicolas Bouvier déclare que « les exigences de la photo sont exactement les mêmes que celles de l’écriture : il faut se mettre en état de vision […] ». D’ailleurs, certains clichés de Nicolas Bouvier rappellent les images d’Evans, et d’autres photographes (comme William Klein, présenté dans l’exposition), qui se sont intéressés aux affiches publicitaires, aux enseignes et autres signes présents dans l’espace urbain. Une petite série de trois photographies de Nicolas Bouvier détaille ainsi en gros plans les écritures et les pictogrammes de l’enseigne décatie d’une clinique ophtalmologique à Tokyo. La frontalité de l’angle de vue accentue la correspondance entre la planéité de l’écriteau et celle des clichés qui le montrent. Pour une majorité de spectateurs en France qui n’a pas appris le japonais, les caractères ne signifient rien, mais la photographie les donne à voir comme des formes dont il est loisible d’apprécier la calligraphie. En retour, dans l’image photographique, précise et indicielle, les objets apparaissent comme des signes à décrypter. Le pictogramme figurant un œil met en abyme le regard du photographe et du spectateur tous deux attentifs aux éléments signifiants.
Autoréflexivité
Dans l’exposition, les choix de commissariat et de scénographie font la part belle à l’interaction du visible et du lisible en rapprochant les photographies de Nicolas Bouvier des mots tirés de ses différentes publications (reproduits en grand format sur un papier épais), mais aussi de documents personnels tels que sa correspondance avec ses amis ou éditeurs. Les propos de l’artiste tentent d’éclairer sa propre démarche en même temps qu’ils en sont le produit. Conscient des écueils de l’exotisme, l’artiste se débat, comme ses prédécesseurs, James Agee, Walker Evans ou Claude Lévi-Strauss avec la centralité de son propre regard, déclarant qu’un « voyage se passe de motifs » et « se suffit à lui-même » ou encore qu’il faut « être invisible pour rendre compte du monde tel qu’il est ».
Placé à une juste distance d’une photographie frontale du visage masqué d’un escrimeur, un texte de Nicolas Bouvier extrait de son ouvrage Japon (1967) pose la question fondamentale de la photographie comme de l’écriture : « comment décrire ce que l’on voit ? ». Sur le même mur, un cliché montrant deux enfants derrière une fenêtre résonne implicitement avec le contenu du texte. Le premier regarde le second, qui fixe quant à lui le photographe et donc, par procuration, le spectateur, reflétant comme dans un miroir la dialectique renversée du sujet observant et du sujet observé.
Intertexualité
Nicolas Bouvier prône une démarche documentée avant d’être documentaire, déclarant par exemple à propos de son séjour en Afghanistan lors d’un entretien télévisé (diffusé sur un écran cathodique dans l’exposition) que « pour comprendre un vieux pays, il faut s’intéresser à de vieux textes ». En outre, l’artiste-écrivain se réclame d’Hérodote et réfère aussi abondamment à la littérature en relatant ses lectures. Dans un passage de L’Usage du monde, reproduit dans l’exposition, il confie par exemple son désintéressement pour Proust lors de son séjour au Pakistan, les malheurs d’Albertine ne parvenant pas à captiver son attention autant que les distractions qui s’offraient à lui. Selon l’anthropologue Marc Augé le touriste voyage « entre deux séries d’images », celles qu’il a vues avant de partir (qui ont certainement motivé son départ) et celles qu’il a produites sur place et consultera à son retour ; Nicolas Bouvier voyage aussi entre deux séries de textes.
Certaines productions déploient de façon plus ou moins directe une intertextualité ou une intericonicité. La photographie du Train de nuit Tokyo-Sendai de Nicolas Bouvier constitue par exemple un hommage assumé à l’univers du réalisateur Akira Kurosawa, qu’explicite un texte de Nicolas Bouvier placé à côté – rare cas dans l’exposition où les mots se rapportent à une image en particulier. En effet, les productions textuelles de Nicolas Bouvier sont mises en regard de ses photographies dans une forme dialogique plus ouverte qui se construit tout au long de l’exposition. Elles se trouvent en outre confrontées à d’autres travaux artistiques de différentes époques, et aux textes des commissaires qui problématisent les enjeux de l’approche documentaire et du voyage ethnographique par rapport aux pratiques touristiques, conditionnant la réception des œuvres à mesure que le spectateur mène sa propre réflexion pour relier l’ensemble.
Un texte d’exposition et quelques photographies de Werner Bischof font état des conséquences des bombes atomiques que Nicolas Bouvier ne montre pas. Coloriées à la main, en s’inspirant des estampes traditionnelles, les œuvres de Felice Beato et de Kusakabe Kinbei produites au XIXe siècle, renvoient à l’orientalisme qui s’est développé dans un contexte colonial et impérialiste. Enfin, les œuvres contemporaines de Corinne Vionnet présentées en fin de parcours ouvrent un champ de questionnements sur la circulation des images et sur le surtourisme, tandis qu’un texte de Nicolas Bouvier intitulé « L’esprit voyageur », déclare que « tous les voyages sont ethnographiques » et que le « quotidien n’existe pas », enjoignant à porter sur tous les espaces, y compris les plus proches, un regard curieux, comme s’il s’agissait de contrées lointaines et inconnues. Le voyage apparaît alors comme une certaine attention aux choses – imposant la lenteur – qui prime finalement sur la quête du dépaysement géographique héritée du romantisme.
En somme, les textes ne portent pas sur des images précises qu’ils viseraient à expliquer, de même que les images ne viennent pas illustrer tel ou tel élément que les mots décrivent. Les rapprochements entre les œuvres lisibles et visibles, les documents et les différents niveaux de discours relèvent moins du commentaire que de l’approfondissement mutuel. Ils n’imposent pas un sens tout fait mais requièrent de la part du spectateur une réception active. Dès lors, la stimulation intellectuelle participe pleinement de l’expérience esthétique.
Jonathan Tichit
(Université d’Aix-Marseille / Université de Saint-Etienne)
Pour citer cet article:
Jonathan Tichit, « Nicolas Bouvier. Voyages au Levant », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jul 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/nicolas-bouvier-voyages-au-levant/, page consultée le 03/08/2026.


