Carnet de visites

02/11/2021

« Venez, je vous prie dans la maison où je suis né… » ou la renaissance de la maison natale de Jean Giraudoux (Maison d’écrivain)

Maison natale Jean Giraudoux (Bellac) Commissaire(s):

Du 5 juillet au 29 août 2021, la maison natale de Jean Giraudoux a fait l’objet de toute une série de transformations et d’animations qui ont redynamisé cette maison-musée. Ces propositions préfigurent une refonte complète de la scénographie de ce lieu de valorisation et de transmission de la mémoire de l’écrivain labellisé « Maison des Illustres » par le Ministère de la Culture. Située sur la commune de Bellac à 40 kilomètres de Limoges, propriété de la municipalité et gérée par l’Académie Giraudoux en lien avec la Fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux,  cette grande demeure est en effet en train de renaître sous l’impulsion du collectif Or Normes, dirigé par Christelle Derré, metteure en scène et artiste transmédia.

Cette proposition scénographique, qui est en réalité la première phase d’un projet plus global de modernisation muséographique attendue pour la saison 2022, fait suite à un financement obtenu en 2020 par le Collectif Or Normes auprès de la Région Nouvelle-Aquitaine et la Drac Nouvelle-Aquitaine dans le cadre de l’appel à projet « Cultures Connectées », dont l’objectif est justement de soutenir la créativité et l’innovation numérique dans le secteur culturel. Les aides européennes LEADER portées par le Pays du Haut Limousin via le FEADER, ont également été sollicitées pour mener à bien ce projet. L’évènement « Venez je vous prie dans la maison où je suis né… » a ainsi invité pendant plusieurs semaines les habitants et touristes du territoire à redécouvrir la figure de Jean Giraudoux, son œuvre et plus largement le patrimoine littéraire propre à Bellac et au Haut-Limousin. Ce projet a été soutenu sur le plan scientifique par la Fondation Jean et Jean-Pierre Giraudoux ainsi que par l’Académie Giraudoux. La municipalité de Bellac, ainsi que l’office de tourisme du Haut-Limousin ont par ailleurs été de précieux relais, notamment sur les plans logistique et communicationnel.

 

Giraudoux et Bellac, une mémoire à réactualiser

La maison natale de Jean Giraudoux, seul espace d’exposition qui conserve et valorise aujourd’hui la mémoire du dramaturge, a connu différents propriétaires après le départ de la famille en 1883-1884 et n’a donc rien de la maison-musée conservée comme par enchantement dans le dernier état connu par l’auteur. Alors qu’un monument commémoratif est inauguré en 1951 par la commune de Bellac et qu’est créé deux ans plus tard un festival de théâtre en l’honneur de l’enfant du pays, ce n’est en effet qu’en 1960, soit 16 ans après la mort de Giraudoux, que cette demeure est rachetée par la collectivité sous l’impulsion et grâce à l’aide financière de son fils, Jean-Pierre Giraudoux. Désireux de faire vivre la mémoire et l’œuvre de son père, celui-ci souhaite ainsi renouer avec les origines limousines et la ville natale du dramaturge, Bellac et le Limousin étant régulièrement évoqués dans ses créations, tel un paradis lointain que l’on retrouve par exemple dans Les Provinciales, Suzanne et le Pacifique, Siegfried et le Limousin ou encore L’Apollon de Bellac. De fait, la muséographie reposait jusqu’à présent sur des expositions temporaires montées annuellement par l’Académie Giraudoux à partir notamment des collections de l’Académie et des fonds Giraudoux et Louis Jouvet conservés à la BnF.

L’Académie peinait toutefois, depuis plusieurs années, à soutenir un tel rythme et à poursuivre son investissement dans une maison n’accueillant en moyenne que 300 visiteurs par an, pas chauffée et donc ouverte seulement en période estivale faute de moyens humains dédiés à l’animation du lieu. Le désintérêt grandissant face à l’œuvre du dramaturge n’est sans doute pas étranger à cette désaffection vis-à-vis d’un lieu qui méritait donc un renouveau muséographique. Et si les premières communications publiques autour du projet que nous relatons ici insistaient sur la création d’un « musée numérique », expression à tout le moins ambiguë et sujette à de multiples appropriations et interprétations, l’expérience que nous avons eue les 15 et 16 juillet 2021 dépasse largement la simple acquisition de dispositifs numériques, à l’image des tables interactives ou encore des applications mobiles de visites qui viennent désormais compléter les offres de médiation des établissements culturels et actualiser ainsi des parcours muséographiques existants.

Concrètement, c’est suite à une invitation du Collectif Or Normes par le Théâtre du Cloître de Bellac en 2018 et grâce à un patient travail d’intermédiation que cette structure de production transmédiatique est parvenue à réunir toutes les parties prenantes autour de ce projet de modernisation de cette maison et, plus largement, de sa programmation culturelle. Avec comme objectif principal une plus grande mise en visibilité de la figure de Jean Giraudoux sur le territoire, le projet s’est en effet déployé au-delà des seuls murs de la maison et s’est également matérialisé à travers toute une série d’événements culturels et de performances itinérantes, La Tournée des Monts, qui a permis de rendre accessibles les créations théâtrales inspirées de l’œuvre du dramaturge sur un vaste espace rural. Pendant deux mois, des troupes de comédiens ont ainsi déambulé à vélo sur les communes du territoire, jouant ici et là des extraits des pièces de Giraudoux…

 

Une scénographie théâtrale

En ce qui concerne la maison natale, véritable coquille vide depuis que le fonds documentaire qu’elle conservait fut transféré à la Médiathèque intercommunale Jean-Giraudoux, 5 salles ont été plus particulièrement investies par le collectif.

 

Si la salle principale du rez-de-chaussée propose une expographie somme toute assez « classique », des séries d’archives personnelles et familiales étant disposées dans des vitrines centrales en regard d’affiches de représentations théâtrales, les quatre salles des premier et second étages font preuve d’une inventivité particulièrement intéressante. Loin de proposer aux visiteurs un discours didactique sur une œuvre tombée en désuétude et peu enseignée aujourd’hui, le collectif a ainsi imaginé des dispositifs de médiation présentiels, interactifs et ludiques reprenant les codes du spectacle et du théâtre.

Dans le cabinet de « consultations giralduciennes », inspirées des « consultations poétiques et musicales » proposées par le Théâtre de la ville de Paris depuis le confinement lié à la crise sanitaire de 2020, des comédiens jouent le rôle de médecins et reçoivent à heure fixes les visiteurs. Après quelques minutes de discussion autour des pratiques culturelles des visiteurs, ces derniers repartent ainsi avec des ordonnances proposant des conseils de lecture personnalisés de l’œuvre de Giraudoux. Dans la salle qui évoque le bureau personnel de l’écrivain, seul meuble ayant véritablement appartenu à l’auteur, les visiteurs doivent, selon les principes désormais bien connus des escape games, chercher des indices et trouver des documents secrets sur son décès survenu brutalement en pleine période d’Occupation… La manipulation de ces objets est d’autant plus libre qu’hormis le bureau, toutes les autres pièces de mobilier proviennent de trouvailles effectuées en brocantes, et forment donc un décor qui ne peut être considéré comme authentique et donc être « muséalisé ».

Ainsi les publics sont immergés dans un univers et des décors de théâtre qui semblent donner vie et corps à l’œuvre de Giraudoux. Le numérique est d’ailleurs réduit à sa seule utilité de médium, la pervasivité des technologies numériques rendant invisible la diffusion des contenus visuels et sonores développés par le collectif. Une adaptation audiovisuelle et immersive du monde aquatique d’Ondine (pièce de 1939) est ainsi proposée dans la troisième salle tandis que dans la quatrième salle, dédiée aux femmes qui ont joué un rôle important dans la vie de l’écrivain, les publics peuvent écouter des commentaires audio. Ici en décrochant les téléphones rouges, le visiteur accède à des extraits, lus et interprétés par des comédiennes, de la correspondance que l’auteur a entretenue avec ces différentes femmes …

Pensée comme une phase d’expérimentation d’un programme plus large qui permettra, par exemple, de consulter via une table interactive des documents numérisés issus du fonds Giraudoux conservé à la BnF, cette première période d’exploitation initie une série de réflexions sur la scénographie que peut développer une maison d’écrivain qui ne conserve pas à proprement parler de collection patrimoniale. Compte tenu des propositions faites ici on peut d’ailleurs s’interroger sur le recours à l’expression de « musée numérique » dans les documents initiaux de présentation du projet, le numérique étant, à l’heure actuelle, bien invisible aux yeux de visiteurs qui découvrent en réalité des contenus audiovisuels et multimédias programmés numériquement depuis des postes informatiques en coulisses. Si une telle appellation a le mérite d’attirer l’attention des financeurs, en répondant notamment aux injonctions d’innovation qui accompagnent désormais toute politique publique culturelle, reste à savoir si, dans la suite du projet, nous assisterons à la mise en œuvre d’une véritable stratégie de valorisation numérique de l’œuvre giralducienne (site web, application de visite, exposition virtuelle, etc.) qui intégrera ces pratiques de médiation plus inspirées du théâtre que des dernières avancées technologiques. Restera dès lors, pour les parties prenantes et les pouvoirs publics, à apporter des réponses idoines quant à la future institutionnalisation de cette maison…

 

Jessica de Bideran (Université Bordeaux Montaigne)

 

PS : Le compte-rendu publié ici fait suite à une enquête de terrain qui a pu être réalisée dans le cadre d’une recherche-action menée depuis septembre 2019 avec la plateforme de valorisation scientifique UBIC et l’Université Bordeaux Montaigne dans le but d’identifier et d’accompagner les expérimentations locales de valorisation numérique des patrimoines littéraires de la région Nouvelle-Aquitaine.

 

Pour aller plus loin

On pourra consulter la présentation du projet sur le site de la Fondation de France.

En ce qui concerne la mémoire giralducienne à Bellac, on pourra consulter le travail suivant : Bonniot Aurore et Fournier Mauricette, « Regard sur l’héritage littéraire de Jean Giraudoux à Bellac. Réflexions autour de la valorisation de sa maison natale », dans Simona Jişa, Diana-Adriana Lefter, Yvonne Goga, Silvia-Adriana Apostol, Alexandrina Mustăţea. Jean Giraudoux : Écrire/décrire ou le regard créateur, Editions Casa Cărţii de Ştiinţă, p. 251-262, 2013.

Sur la question des dispositifs numériques dans les maisons d’écrivains, voir par exemple Inga Walc, « Évaluation d’une application dans le cadre de visites scolaires », dans La Lettre de l’OCIM, n°188, 2020.

Sur l’acception de musée numérique, on pourra consulter par exemple Jessica de Bideran. « L’extension numérique du musée », dans François Mairesse (dir.). Colloque international de l’ICOFOM – Définir le musée du XXIe siècle, 9-11 juin 2017, Paris, France, 2017.


Pour citer cet article:

Jessica de Bideran, « « Venez, je vous prie dans la maison où je suis né… » ou la renaissance de la maison natale de Jean Giraudoux (Maison d’écrivain) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Nov 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/maisongiraudouxnumerique/, page consultée le 07/12/2021.