Carnet de visites
Lorand Gaspar photographe
Espace Andrée Chedid (Issy les Moulineaux) Commissaire(s): Danièle LeclairFoisonnante trajectoire que celle de Lorand Gaspar (1925-2019), avec une vie menée entre Transylvanie, France, Cisjordanie, Grèce et Tunisie, une œuvre poétique partagée entre les recueils (Sol absolu en 1972, Égée et Judée en 1980, Patmos et autres poèmes en 2001), les essais (Approche de la parole en 1978, Feuilles d’observation en 1986, Feuilles d’hôpital en 2024) ou les carnets (Carnets de Patmosen 1991, Carnets de Jérusalem ou Arabie heureuse en 1997), et une triple activité d’écrivain, de chirurgien et de photographe.
C’est cette dernière facette que se propose d’explorer l’exposition Lorand Gaspar photographe, organisée en mars 2026 à l’Espace Andrée Chedid d’Issy-les-Moulineaux et placée sous le commissariat de Danièle Leclair, spécialiste de l’œuvre du poète et éditrice de ses Feuilles d’hôpital posthumes. Certes, l’œuvre photographique de Lorand Gaspar n’est pas inconnue. Certains de ses clichés ont été publiés en revue, dans ses carnets ou ses journaux de voyage, tandis que des expositions ont pu, du vivant de l’auteur, donner un aperçu de son travail photographique : à la Bibliothèque Municipale de Marseille en 1984-1985, au musée Niepce de Chalon-sur-Saône en 1989 et à la Bibliothèque du Centre Georges Pompidou à Paris en 1996, pour un itinéraire « Chines-Arabies » en compagnie de Victor Segalen. L’exposition d’Issy-les-Moulineaux donne toutefois une dimension nouvelle au Gaspar photographe : non seulement par le nombre de clichés réunis (une soixantaine, dont beaucoup de tirages inédits issus des archives familiales), mais aussi par l’intensité remarquable de ces images attentives aux cadrages ou aux contrastes entre noir et blanc, et enfin par la résonance profonde entre les paysages photographiés et les lieux de l’œuvre littéraire – à tel point qu’on en viendrait presque à se dire que les clichés rassemblés proposent moins une illustration qu’une autre version, indicielle et lumineuse, des paysages dont Sol absolu, Égée Judée ou Patmos proposent la monstration poétique.
Les trois salles dans lesquelles sont réparties les photographies de Gaspar sont en effet consacrées à trois grandes aires, à la fois géographiques, intimes et culturelles, qui structurent l’œuvre : la Judée, la Tunisie, la mer Égée. La relative modestie de chaque espace est ici bienvenue : les visiteurs peuvent à la fois regarder dans le détail les magnifiques tirages exposés, les relier aux cartouches qui présentent à la fois les lieux et leurs échos dans les textes de Gaspar, et embrasser d’un seul coup d’œil une atmosphère, des lignes et des figures caractéristiques de chacun de ces espaces de vie.
La première partie du trajet nous conduit dans les paysages arides et rocheux de Cisjordanie et de Jordanie, que Gaspar a arpentés avec fascination pendant ses années d’exercice à Jérusalem-Est et à Bethléem (de 1954 à 1970), et qui sont à l’horizon de recueils comme Judée et Sol absolu. La préface de ce dernier recueil (dans l’édition Poésie/Gallimard de 1982) évoque de manière éloquente cette expérience fondatrice du désert : « C’était lui, par ses grès, ses marnes, ses calcaires, qui donnait et donne encore, comme à Jérusalem, son toucher charnel à la lumière. » Les clichés font presque saillir ce « toucher charnel » de la lumière, à travers des concrétions rocheuses, des collines pelées, des espaces asséchés ou travaillés par l’érosion qui retiennent chaque grain de lumière et chaque trace d’ombre. Et dans cet environnement qui dénude les éléments, Gaspar cherche aussi à capter des traces de vie : présence ou portraits de bédouins, maigre végétation éparse sur une colline, silhouette d’un enfant au bord d’une source rafraichissante.
Dans un deuxième temps, l’exposition nous mène à la rencontre du sud de la Tunisie, découvert à travers plusieurs voyages, alors que Gaspar était chirurgien à Tunis et habitait également une maison à Sidi Bou Saïd. À la rudesse minérale de la Judée succède alors un désert en quelque sorte adouci, où le sable et la végétation laissent place à des villages, à des troupeaux, à des habitants qui peuplent davantage les clichés. Cette salle permet également de découvrir, dans une vitrine centrale, quelques clichés intimes de Gaspar lui-même ainsi que les recueils de prose ou de poésie qui se nourrissent des paysages exposés. Des échos circulent ainsi entre les livres et les images, comme en témoigne le vis-à-vis entre Mouvementé de mots et de couleurs, livre de 2003 où les photos de Lorand Gaspar sont accompagnées de textes de James Sacré, et le tirage original qui a servi à sa couverture.
La dernière étape de l’exposition lui apporte un contrepoint maritime : le visiteur découvre là une série de clichés consacrés aux îles grecques des Cyclades et du Dodécanèse, et en particulier à Patmos où Gaspar achète en 1961 une petite maison près du port, y passant ses vacances et découvrant les habitants. Les reflets de l’eau, les éclats de vie du port (barques, filets de pêche), les silhouettes des villageois, les affrontements de la lumière et de l’ombre sur les façades et les arêtes des constructions blanchies à la chaux, composent un ensemble harmonieux où Gaspar cherche cependant de subtils décalages dans le cadre et les perspectives. Les jeux de reflets de la mer trouvent un prolongement particulier dans cet ultime espace où les clichés sont accrochés à des murs composés de grands miroirs.
En somme, c’est avant tout un Gaspar photographe que nous donne à voir l’exposition orchestrée par Danièle Leclair. Un photographe de la matière et des textures (celles du sol, de la surface de la mer ou des bâtiments, de la poussière ou de la pierre) ; un photographe du voyage et du paysage, attaché à saisir l’architecture profonde d’un lieu et le travail du temps et des éléments à son endroit ; mais aussi un photographe humaniste de la rencontre, comme en témoignent quelques portraits saisissants d’habitants ou d’habitantes saisis dans le quotidien de leur geste ou dans la frontalité d’un regard suspendu.
Mais Gaspar l’écrivain n’est pas pour autant absent de cette exposition. Bien au contraire, son œuvre littéraire agit sans cesse en sous-main : en particulier son œuvre poétique intense, marquée par le souci d’une présence charnelle au monde et d’une attention continue à toutes les formes de vie, fussent-elles logées dans les interstices du minéral ou dans les rigueurs du désert. La poésie de Gaspar trouve ainsi toute sa place en des lieux stratégiques du parcours : dans la vitrine centrale de l’exposition qui présente quelques-uns de ses livres, et à travers les extraits de poèmes ou de carnets qui guident la présentation de chaque salle. En ce sens, la poésie de Gaspar rayonne de toute part entre les clichés et leur ouvre un espace d’intelligibilité, en insistant sur la cohérence des motifs qui saturent et suturent les textes sélectionnés autant que les images exposées. Face à des photographies dont les cartouches de présentation sont par ailleurs très neutres et parfois lacunaires, Gaspar n’ayant pas précisément daté ou localisé chacune de ses images, c’est même cet encadrement poétique et textuel qui, pourrait-on dire, sert littéralement de légende aux images : visibles, elles deviennent lisibles par la poésie qui les accompagne et les introduit. À l’échelle même de l’exposition, c’est bien l’adossement des clichés à l’œuvre littéraire de Gaspar qui transforme le parcours iconographique en un récit scandé par trois temps et par trois espaces où, de part et d’autre de la Méditerranée, s’exaltent réciproquement la lumière et les éléments
L’exposition permet ainsi d’entrer dans la poésie de Gaspar par la photographie, et de comprendre sa photographie à la lumière de sa poésie. Car de l’image à l’écriture, et inversement, c’est toujours de lumière qu’il s’agit : « Au fond je suis une question de lumière », écrit Lorand Gaspar à la fin de Egée, invitant ainsi à confondre sujet lyrique et sujet photographique en une même quête d’éblouissement.
Olivier Belin
Sorbonne Université – CELLF
Pour citer cet article:
Olivier Belin, « Lorand Gaspar photographe », dans L'Exporateur. Carnet de visites, May 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/lorand-gaspar-photographe/, page consultée le 03/08/2026.



