Carnet de visites

Les livres de Morandi

Musée Morandi (Bologne, Italie) Commissaire(s): Mary Ellen Bentley

 

La huitième planche du premier livre jamais publié orné de photographies, Le Crayon de la nature de William Henry Fox Talbot (1844), s’intitule « A Scene in a Library ». C’est une vue de quelques-uns des livres, savamment arrangés sur deux rayons, présents dans la bibliothèque personnelle de l’auteur. Les détails techniques et chronologiques de cette photo, qui deviendra vite célèbre, sont fascinants : Talbot avait commencé à photographier son salon de lecture dès 1839 et on a vite découvert que les livres de la photo de 1844 avaient été mis en scène « dehors », pour des raisons d’éclairage insuffisant à l’intérieur de la maison. Mais l’essentiel est ailleurs. Plus suggestive est en effet l’interprétation qui s’est tout de suite greffée sur cette doublé rangée de volumes subtilement reliés, où on a pu voir un autoportrait de Talbot, l’affirmation aussi de son statut social, discrètement teintée d’un souvenir moral venu de la tradition des natures mortes, genre plutôt négligé au dix-neuvième siècle.

Nés en même temps que la photographie, du moins dans sa version « reproductible » (celle de la calotypie anglaise, très différente de la daguerréographie française, d’une résolution supérieure mais non reproductible), les rapports entre livre imprimé et photographie sont infinis. Une (grande) bibliothèque ne suffirait plus à accueillir les livres de photographies contenant des photographies de livres. Un exemple récent de ce dialogue peut s’admirer jusqu’à l’été dans quelques salles du musée Morandi – à ne pas confondre avec l’atelier du peintre, reconstitué dans un des musées du centre historique de la ville.

En 2020, la photographe américaine Mary Ellen Bentley, déjà très connue pour ses recherches sur la représentation photographiques du monde des bibliothèques, a bénéficié d’une résidence à Bologne qui l’a conduite à imaginer une nouvelle manière de convertir en images l’espace de la bibliothèque de Giorgio Morandi (1890-1964), maître bolognais du paysage et de la nature morte au vingtième siècle. Bentley n’est pas la première à faire entrer la photographie dans l’univers de Morandi. En 2016, son collègue Joel Meyerowitz s’était déjà attaché à montrer les « objets » banals mais envoûtants de l’atelier du peintre.

La pandémie et les retards afférents aidant, un projet aussi simple qu’original a vu le jour : photographier les livres personnels de Morandi, d’abord en eux-mêmes, puis « montés » sur une table à l’instar des compositions du peintre, enfin mêlés à quelques accessoires – un verre, un pot, une bouteille – provenant de l’atelier de l’artiste et qui lui ont permis de faire surgir des lignes et des couleurs dépliant le plus immobile des vertiges du temps comme de l’espace.

Il ne suffit pas de lire ici le catalogue de l’exposition ou le volume d’accompagnement, mi-journal et mi-carnet de notes visuel. Pour voir Morandi, il faut le toucher des yeux. Seul le contact direct permet par exemple de mesurer l’importance des dimensions des tableaux : elles sont évidemment parfaites. Il en va de même pour les photographies de Bentley, qui ne cherchent pourtant jamais à se faire prendre pour des tableaux : leur réalisme est total, tout comme leur fidélité au médium photographique, mais ces qualités ne ressortent vraiment qu’à la comparaison avec les cadres de Morandi, qui alternent avec les créations de Bentley sur les murs du musée, occupés aussi sobrement et avec la même précision que les peintures de Morandi même (la différence entre l’atelier et le musée, soit entre la genèse et l’œuvre, est radicale : le tableau fini, Morandi tire le rideau sur le chaos de ce qui l’a rendu possible).

Tout est juste dans ce projet et son exposition : le choix des livres (notamment des monographies sur Cézanne ou Giotto), la décision de s’en tenir à montrer seulement les couvertures (elles ne sont pas illustrées, c’est-à-dire monochromes comme les objets de Morandi), l’inclusion d’un effet de profondeur exploitant une propriété singulière des volumes de la bibliothèque mise en images (Morandi ayant recouvert ses livres de papier cristal, Bentley a superposé à l’écran une pareille feuille mi-transparente trouvée dans sa propre bibliothèque), enfin la rencontre des livres et des accessoires dans des compositions in situ, réalisées dans l’atelier du peintre pour parachever la transformation des livres en objets et susciter leur résurrection sous formes de verres, bouteilles et pots.

Jan Baetens

 

Catalogue de l’exposition, édité par Alessia Masi, éd. Montanari, 25 euros, ISBN : 9791280750372.


Pour citer cet article:

Jan Baetens, « Les livres de Morandi », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2024.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/les-livres-de-morandi/, page consultée le 14/04/2024.