Carnet de visites

Les combats de Minuit (Paris)

Bibliothèque nationale de France – site François-Mitterrand Commissaire(s):

 

Les combats de Minuit : dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon, BNF, Galerie des Donateurs (Paris), du 9 octobre au 9 décembre 2018

 

Affiche de l'exposition BNFLes expositions centrées sur un éditeur sont rares. Comment rendre visible l’activité souterraine de cet intermédiaire entre l’écrivain et le public ? Comment montrer qu’il contribue à façonner l’histoire littéraire, surtout lorsqu’il ne recourt guère à la publicité ? Et comment indiquer qu’il est peut-être aussi, à sa manière, un auteur ?

C’est à un tel défi que se confronte l’exposition Les Combats de Minuit : dans la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon, préparée par Séverine Dupuch-Garnier, Anne Renoult et Bérénice Stoll dans la petite salle de la Galerie des Donateurs de la BNF. Cette exposition ne se veut pas directement consacrée à l’histoire des Éditions de Minuit, mais bien à la figure centrale de Jérôme Lindon, à partir des livres de sa bibliothèque personnelle qui ont été légués par ses enfants à la BNF en 2015. Toutefois, et comme le signale d’emblée l’affiche promotionnelle ainsi que les murs bleus et blancs de la salle, la vie de Jérôme Lindon et l’aventure des éditions restent indissociables ; et l’on comprend vite alors que la « bibliothèque » se confond à dessein avec le « catalogue » des Éditions de Minuit. À tel point qu’Annette Lindon, bien que mentionnée dans le titre de l’exposition et évoquée au début du parcours, reste ici relativement absente – des dédicaces de Charlotte Delbo ou de Robert Pinget rappellent toutefois qu’elle a été pour eux une lectrice précieuse.

L’enjeu de cette exposition est donc d’abord de rendre visible le travail et l’œuvre de l’éditeur sur un demi-siècle (de 1948 à 2001), mais aussi de proposer un « récit » d’une maison au fort capital symbolique qui, à l’image de son directeur, n’a cessé d’être résistante.

 

L’œuvre de l’éditeur

Chronologique, l’exposition commence par un portrait de Jérôme Lindon adolescent. Les débuts clandestins des Éditions de Minuit, fondées dès 1941 par Pierre de Lescure et Jean Bruller avec le Silence de la mer de Vercors, sont rapidement évoqués : car l’exposition entend montrer que c’est avec Lindon que l’aventure éditoriale commence véritablement lorsqu’il en devient le directeur en 1948 (à 22 ans !), au moment où la plupart des éditions clandestines disparaissent. Le premier livre exposé est ainsi l’emblématique Jonas, traduit de l’hébreu par Lindon et paru chez Minuit en 1955.

Toute l’exposition se concentre sur ce qui apparaît comme « l’œuvre » de Jérôme Lindon. Elle dévoile en effet les nombreuses dédicaces d’écrivains qui ne cessent d’exprimer leur reconnaissance envers celui qui leur a fait confiance et a fait exister leurs livres, comme l’écrit Gilles Deleuze dans sa dédicace à Pourparlers (« Pour Jérôme, ce livre que vous avez fait exister »). L’exposition tend ainsi, même si elle ne le formule pas de la sorte, à montrer combien Lindon joue véritablement un rôle d’auteur. Son autorité apparaît réellement comme une forme d’auctorialité : il n’écrit pas, mais il découvre les livres, il les favorise, il les « fait », il en assume la responsabilité éthique, il les « défend » tel un « avocat » en cherchant solidairement à « devenir comme l’auteur » (ce sont ses mots dans un entretien de 1986). Or cette proximité entre l’éditeur et ses livres s’illustre ici à travers plusieurs documents parfois singuliers, comme cette couverture du deuxième volume de La Mise en scène de la vie quotidienne d’Erving Goffmann sur laquelle on aperçoit Lindon « mis en scène » à la terrasse d’un café. De même, plusieurs photographies emblématiques rendent visible la complicité entre Lindon et Beckett, Lindon et Robbe-Grillet, Lindon et Duras, Lindon et Echenoz, tandis que les supports audiovisuels montrent par exemple l’éditeur évoquer le Prix Nobel de Claude Simon chez Bernard Pivot en 1985. Lindon a beau être humble, il est omniprésent et ne cesse de hanter l’esprit et les discours des écrivains, comme en attestent les témoignages du documentaire Minuit, l’engagement (2001) de Julien Donada, dont plusieurs extraits sont proposés au visiteur.

 

Minuit en récit : des livres-événements

Comme le laisse entendre le titre de l’exposition, Les Combats de Minuit insiste sur l’abondance et la cohérence des luttes à la fois politiques, sociales et esthétiques de Jérôme Lindon dont l’éthique éditoriale n’a sans doute pas d’équivalent dans l’histoire littéraire. L’éditeur publie des témoignages issus des camps, édite Les Prêtres ouvriers (1954), dénonce la torture durant la guerre d’Algérie (un tableau saisissant donne à voir les publications et les censures relatives à ce sujet), accompagne les grandes pensées des sciences humaines en publiant Bataille, Bourdieu ou Deleuze, défend les mouvements de libération de la femme (les listes majuscules du Corps lesbien de Monique Wittig sont spectaculaires à voir) ou encore favorise les propositions architecturales du Corbusier. Précédée par la découverte de Beckett, l’étape du Nouveau Roman – dont les membres refusent pourtant toute littérature politisée – s’inscrit elle aussi dans la continuité d’une exigence de résistance à un niveau esthétique, comme l’exprime cette métaphore d’Alain Robbe-Grillet (mise en valeur sur un mur de la salle) qui rattache stratégiquement la cause du Nouveau Roman aux luttes originelles des éditions : « L’idée commençait à se répandre qu’un groupe d’agitateurs terroristes sortait soudain de son maquis pour dynamiter la république des lettres ». Quant aux dernières années du siècle, elles sont marquées par l’arrivée d’une nouvelle génération de romanciers inventifs (de Chevillard à Mauvignier en passant par Marie N’Diaye) attirés par le capital symbolique de la maison – on regrette seulement que ne soit pas évoquée la collection « Paradoxe », féconde en essais littéraires novateurs depuis 1993.

Bref : très informative, l’exposition construit un récit en plusieurs chapitres où tout du long les notions de lutte, de résistance, de liberté, de courage, de dignité servent de fil conducteur. L’exposition illustre davantage en cela la perspective socio-historique des livres d’Anne Simonin – Les Éditions de Minuit 1942-1955. Le devoir d’insoumission (IMEC, 1994) et Le Droit de désobéissance. Les Éditions de Minuit en guerre d’Algérie (Minuit, 2012) – que l’approche littéraire d’un ouvrage comme Existe-t-il un style Minuit ? dirigé par Michel Bertrand, Karine Germoni et Annick Jauer (PU de Provence, 2014). C’est l’esprit, et non l’esthétique, de Minuit qui est ici mis en scène. Signalons d’ailleurs que, parmi les émissions diffusées sur France Culture liées à l’exposition, on peut entendre un riche entretien avec Anne Simonin et Anne Renoult (commissaire de l’exposition).

À vrai dire, l’exposition vaut surtout par le récit qu’elle déploie, plus que par la scénographie qu’elle établit. Celle-ci reste assez conventionnelle en exposant des livres en vitrine. Mais elle n’en réussit pas moins à appréhender chaque ouvrage comme un livre-événement, notamment en encadrant dans des vitrines murales certains livres-phares comme La Question de Henri Alleg, Les Gommes de Robbe-Grillet ou le Jérôme Lindon de Jean Echenoz. Rien ne semble donc anodin dans le catalogue de Minuit, comme l’indiquent des notices qui rappellent la portée subversive et le poids historique de chaque ouvrage, en insistant sur la valeur de certaines dates (1957 fait coïncider l’arrivée de Claude Simon et de Robert Pinget, les parutions de La Modification de Butor et de La Jalousie de Robbe-Grillet ainsi que la nouvelle édition de Tropismes de Nathalie Sarraute). C’est d’ailleurs avec efficacité que ces notices citent parfois des phrases marquantes, rendant ainsi lisible l’esprit de Minuit – à l’exemple du « Pas un jour de cette souffrance n’a jamais été compensé », extrait d’Un Camp très ordinaire (1957) de Micheline Maurel.

La vertu de cette exposition est en somme de revenir sur l’image actuelle des Éditions de Minuit qui se réduit bien souvent à celle d’une maison littéraire formaliste, ludique, minimaliste, élitiste, refuge d’une littérature qui serait aussi « pure » que ses couvertures blanches. Rappelant que les couvertures peuvent aussi être blanches et rouges, Les Combats de Minuit redonnent une épaisseur historique et une noblesse éthique à ces éditions qui n’ont cessé de défendre des valeurs de liberté.

 

Une bibliothèque vivante

Une question, inévitable, se pose au terme de l’exposition. Et aujourd’hui ? À quoi ressemblerait la « bibliothèque d’Irène Lindon » ? La fille de Jérôme Lindon, qui dirige les éditions depuis 2001, s’inscrit « dans la lignée des convictions de son père » (disent les commissaires de l’exposition). Remarquons du moins que la maison maintient vivace le catalogue établi par Jérôme Lindon : la collection de poche « Double » réédite de plus en plus les auteurs de la dernière génération (de Toussaint à Viel) ainsi que des textes historiques marquants (Auschwitz et après de Charlotte Delbo ou L’Opoponax de la féministe Monique Wittig ont tous deux été réédités en poche en 2018). Par ailleurs, Irène Lindon continue de lancer au compte-gouttes de nouveaux écrivains parmi lesquels plusieurs femmes (Anne Godard, Julia Deck, Marion Guillot, Pauline Delabroy-Allard), alors que l’histoire de Minuit est longtemps restée « plutôt » masculine.

Il est en tout cas certain, et c’est ce qu’indique la coïncidence de ces rééditions et de l’exposition-hommage de la BNF, que la bibliothèque de Jérôme et Annette Lindon ne prend guère la poussière. Plusieurs livres sont d’ailleurs en vente, quelques pas plus loin, à la librairie de la BNF. Ainsi les combats de Minuit restent-ils, intensément, à l’ordre du jour.

 

Émilien Sermier
Université de Lausanne

Commissariat de l’exposition :
Séverine Dupuch-Garnier, bibliothécaire-adjoint spécialisé, Réserve des livres rares, BnF
Anne Renoult, conservateur, Réserve des livres rares, BnF
Bérénice Stoll, conservateur, Réserve des livres rares, BnF

Régie générale : Lucie Balavoine-Coutel

Régie des œuvres : Laure Quérouil

Identité visuelle : Jérôme Le Scanff et Sara Postaire-Lemarais

Document audio : « La Nuit des Éditions de Minuit », série d’émissions réalisées par Albane Penaranda sur France Culture (21 octobre 2018), en parallèle à l’exposition.

Vidéo : voir « Claude Simon par Jérôme Lindon », entretien extrait de l’émission Apostrophes du 18 octobre 1985, A2/France2 © Ina


Pour citer cet article:

Emilien Sermier, « Les combats de Minuit (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/les-combats-de-minuit-paris/, page consultée le 01/12/2021.