Carnet de visites
Les 200 ans Hachette au palais Brongniart
Palais Brongniart (Paris) Commissaire(s): Hachette Livre en partenariat avec l’IMEC (Institut Mémoires de l’édition contemporaine)
L’histoire du groupe Hachette est l’une des mieux connues au sein des études sur le livre en raison de l’ancienneté de la maison, de son importance au sein de l’histoire de France, des nombreux manuels de la marque que les familles ont eus en main, des bibliothèques de gare que chacun a fréquentées, des livres de poche que tout le monde a lus et des travaux qui ont été donnés à différentes époques lors des célébrations de cette histoire vive (notamment pour les 150 ans). Les archives de cette célèbre maison ayant été déposées au sein de l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine (IMEC), qu’il faut remercier d’avoir su gérer ce très riche apport, un historien actif, spécialiste du XIXe siècle, Jean-Yves Mollier, a pu plonger dans le parcours complexe du fondateur Louis Hachette et offrir une biographie de référence parue chez Fayard, maison du trust, depuis peu passée sous le contrôle d’une éditrice décidée à en faire un CNews de l’édition. Le même chercheur, le meilleur connaisseur de l’histoire d’Hachette, a évoqué l’évolution de « la pieuvre » dans plusieurs de ses parutions dont l’une, Hachette, le géant aux ailes brisées, entièrement dédiée au passage du groupe d’éditeur scolaire à un empire industriel mondialisé. D’autres livres auparavant ont été donnés dont celui de Jean Mistler, en 1964, et un album aussi paru pour les 150 ans.
D’aucuns auraient donc pu attendre pour les 200 ans d’un tel ensemble un bouquet de commémorations, une grande exposition, des publications — un festival d’actions pour célébrer en fanfare un bicentenaire d’autant plus éclatant que la réussite de la marque est sans égale. Quelque chose sur le mode de ce que la NRF a pu faire pour son centenaire, irréprochable, mené de main de maître, avec pour Gallimard, cette année-là, encore, en guise de point d’orgue, un succès au Goncourt (pour L’Art français de la guerre d’Alexis Jenni). On imagine sans peine que la BNF, approchée par Hachette, eût imaginé avec joie une grande exposition autour d’un parcours aussi riche, sur l’édition scolaire au XIXe siècle, les kiosques dans les gares ouvertes au fur et à mesure que le chemin de fer a pu progresser, les débuts de la Bibliothèque rose et la comtesse de Ségur, les premiers pas de la distribution de masse fin XIXe, la reprise d’Hetzel en 1914 avec ses cartonnages de Jules Verne, l’entrée au capital d’un pool d’investisseurs dont Paribas au sortir de la Première Guerre, les messageries Hachette et le travail de commercialisation des livres pour le compte d’éditeurs tiers (lesquels seront pour certains rachetés à partir des années 1950, de Grasset à Stock en passant par Fayard), Hachette sous l’Occupation avec le désir des Allemands d’en prendre le contrôle total, le lancement du Livre de poche dans les années 1950 avant la chute entre les mains de Lagardère puis Vivendi-Bolloré… De quoi intéresser largement les foules aux investissements capitalistiques dans la culture et plus globalement aux rapports que la grande presse et l’édition de prestige ont pu entretenir avec la sphère politico-économique.
Au lieu de quoi finalement le public n’a eu que trois petites journées pour assister à une sorte de foire dans un lieu de prestige parisien. En forme de salon du livre avant l’heure puisque le groupe ne sera pas présent au Festival du livre de Paris (si l’on excepte Calmann-Lévy) pour éviter les troubles déplaisants de l’année 2025 de la part de ceux qui ne goûtent guère la présence d’auteurs prorusse par exemple sur le stand Fayard pendant que les Ukrainiens se font tuer. Rien d’autre n’est prévu. Ni exposition, ni grand livre historique, ni événement de nature à faire parler du groupe et de son exceptionnel développement.
Une telle timidité interpelle s’agissant d’un ensemble qui prétend être l’un des tout premiers au monde par sa taille dans le domaine du livre. Les actionnaires sont-ils vraiment fiers ou heureux d’avoir fait main basse sur un tel trésor ? Ou bien veulent-ils éviter un bad buzz si trop de personnes glosent sur le fait qu’un aussi bel ensemble est par malheur tombé entre les mains de propriétaires peu respectueux de la diversité des idées et de la richesse des marques acquises au fil des décennies ? Il n’y a pourtant pas grand-chose à redouter quand on voit l’empressement avec lequel Livres Hebdo a de son propre chef coupé des propos bien sages de Jean-Yves Mollier quand il a été interrogé au sujet du bicentenaire Hachette…
Ces trois jours en soi ne sont pas mauvais du tout, l’idée s’est révélée bonne. (Il est même possible que ces trois journées aient été une sorte de galop d’essai pour donner naissance à une sorte de salon bis, gratuit, où chacun pourra venir serrer la main d’auteurs de Grasset comme d’autres maisons du groupe…) Faire venir du monde à un salon bis, permettre à tous de rencontrer des auteurs, dialoguer avec des professionnels, il n’y a rien à redire, au contraire, c’est même un tour de force d’avoir su mettre sur pied cela en quelques mois à peine, dans un lieu qui dit tout du goût pour l’argent qui est au cœur de cet empire. Nombre de jeunes, de familles sont venus, il n’y a aucun doute que cet événement populaire a été une réussite, toutes les productions du groupe les plus goûtées des jeunes publics ont été plébiscitées, on peut même faire l’hypothèse que cela rapproche du livre des personnes sans doute intimidées par ailleurs et des vocations de libraire ou d’éditeur seront peut-être nées ici durant ces trois jours. Mais pourquoi se limiter à cette seule foire de prestige ?
Car pour le reste la manifestation organisée, l’exposition dressée à la diable à l’étage du palais Brongniart n’a ressemblé que très peu aux codes en vigueur dans le monde muséal. Quelques panneaux disséminés dans un lieu clos, deux ou trois livres présentés, un discours très général au ton volontiers lénifiant, aucune perspective historique dressée, précisée, détaillée… Le promeneur égaré là en ressort sans comprendre comment le fils d’une lingère né sous le règne de Napoléon a pu donner naissance à un groupe mondialisé devenu puissant à l’époque de Steve Jobs ou Jeff Bezos. Il est vrai que c’est souvent en jouant des accointances politiques que le groupe a pu faire valoir ses intérêts mais enfin tout cela appartient à l’histoire et les actuels propriétaires n’en sont ni responsables ni comptables. D’autant que personne ne remet en cause le savoir-faire des équipes, le talent éditorial du groupe depuis ses origines, ses bons choix stratégiques, ses rachats judicieux.
Faire croire, tout de même, que c’est magie si tout a fonctionné comme par enchantement, vraiment, cela paraît peu digne de ce qu’est ce groupe ou de ce qu’est le bicentenaire d’une marque ou d’un label aussi connu des Français que peuvent l’être les biscuits Lu, l’eau d’Evian ou les automobiles Renault. Tous ceux qui attendaient cet anniversaire pour voir célébrer tant de choses, de la démocratisation du savoir à l’extension des lectures en passant par la multiplication des littératures pour la jeunesse, en seront pour leurs frais. Faut-il comprendre que c’est la peur qui l’a emporté ? que l’actionnaire ne se soucie que modérément des marques récupérées ? est-ce le signe d’une revente à brève ou moyenne échéance ? Bien malin qui peut le dire. Il n’est pas interdit d’espérer que les fêtes pour le tricentenaire de la marque soient un peu plus fastes — l’auteur de ces lignes se propose de corriger le présent texte si pour les 300 ans l’organisation des événements cette fois-ci préparés avec enthousiasme conduit à des résultats plus marquants ou plus spectaculaires. Rendez-vous est pris.
(Université Bordeaux Montaigne)
Pour citer cet article:
Olivier Bessard-Banquy, « Les 200 ans Hachette au palais Brongniart », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/les-200-ans-hachette-au-palais-brongniart/, page consultée le 03/08/2026.



