Carnet de visites

Le Sommeil de Rimbaud

Maison Losseau (Mons, Belgique) Commissaire(s): Les Éts. Decoux

Les amateurs de livres rares et précieux le savent : peu de livres ont été plus discutés que la première édition d’Une Saison en enfer—pour plus de détails sur les fluctuations de la cote de l’objet, un bon guide reste la chronique des ventes d’Histoires littéraires, qui se fait régulièrement l’écho de la mise aux enchères d’un exemplaire « très rare » de l’édition originale du seul livre voulu et composé par Arthur Rimbaud, imprimé à Bruxelles en 1873 par L’Alliance Typographique. Le reste de l’histoire est connu, du moins aujourd’hui. Le poète a reçu six exemplaires, sur un tirage de cinq cents, qu’il a offerts à des amis ou ex-amis, dont Verlaine, alors en prison à Mons, après quoi il aurait détruit ou fait détruire tous les autres volumes en signe de rupture avec la littérature, geste symbolique et fondateur du mythe Rimbaud et, plus généralement, du mythe typiquement français de l’écrivain « contre la littérature » (c’est la tradition « terroriste » analysée par Paulhan dans Les Fleurs de Tarbes, dont la forme extrême est évidemment le silence volontaire comme forme sublime de l’écriture). Cette destruction de l’œuvre, ou si l’on préfère ce suicide littéraire (notion reprise à Jean-Benoît Puech), s’est avérée une pure fiction quand un avocat et bibliophile montois, Léon Losseau (1869-1949), a découvert, quelque dix années après la mort de Rimbaud et plus ou moins par hasard (mais peu importe), la totalité des exemplaires non diffusés dans les caves de l’imprimeur, où Rimbaud les aurait tout simplement abandonnés à un doux sommeil.

Les mythes ayant la peau dure, l’exhumation d’environ quatre cents exemplaires en bon état, c’est-à-dire montrables et vendables (on ne sait pas trop où sont passés la centaine de livres trop abîmés pour rendre service aux bibliophiles et aux collectionneurs), a mis du temps à produire un impact, du reste bien relatif. La reconnaissance de la véritable signification de la découverte de Losseau a été freinée par les milieux de la bibliophilie (la valeur marchande de l’édition originale s’est d’abord effondrée, mais le marché a bien repris depuis !) ainsi que par certains exégètes du poète, dont certains, après l’authentification du tirage soi-disant perdu, ont proposé de le… brûler par fidélité au souhait profond de Rimbaud. Mais le fond même du mythe Rimbaud et la signification du « silence » en littérature en sont sortis indemnes. Les faits historiques n’ont pas suffi à ébranler la fiction littéraire.

L’exposition à la maison Losseau combine le meilleur de deux mondes : patrimoine et création. Elle est d’abord patrimoniale, donnant accès à de beaux extraits des archives de l’avocat-bibliophile, qu’elle complète par un aperçu judicieux de la postérité éditoriale de la Saison. Le parti pris de l’exposition est d’une simplicité admirable. L’histoire du livre de Rimbaud, aventures et mésaventures confondues, les pièces d’archives, les articles de journaux et de périodiques de l’époque, sont présentés comme des objets en eux-mêmes, non comme des instruments à vocation herméneutique. L’exposition n’entre pas dans les querelles interprétatives du texte de Rimbaud, mais se limite à détailler la vie de l’objet-livre qu’est Une saison en enfer. La disposition très sobre des pièces écrites et imprimées, aussi utilement didactique qu’agréable à l’œil, prouve qu’une exposition littéraire peut être parfaitement visuelle sans l’aide d’aucune photographie. La restriction de champ (non le texte à lire mais le texte à voir) est d’une efficacité hors du commun : le visiteur peut se concentrer sur l’essentiel et admirer la beauté aussi bien que la complexité de ce qu’il risque de ne plus voir en trop se penchant sur d’interminables problèmes d’interprétation.

Mais l’exposition est aussi une plateforme de création, en elle-même bien entendu (en circulant dans l’espace, on a vraiment l’impression, en raison justement de l’extrême transparence des choix de scénographie, de « lire un livre », si j’ose dire), mais aussi et surtout par le biais d’une publication des « Ets. Decoux », soit Didier Decoux, éditeur d’art et commissaire d’une exposition qui devrait servir d’exemple à d’autres initiatives en ce domaine. La seconde salle de l’exposition étend la réflexion sur le sommeil du livre de Rimbaud au champ de la création. En effet, au lieu de faire un catalogue, chose à ses yeux inutile étant donné qu’aucun des documents présentés ne peut être qualifié de totalement inédit, Didier Decoux a préféré produire un tout autre livre, plus exactement une interprétation typographique de ce qui est au cœur de la polémique autour de la Saison : les volumes découverts par Léon Losseau sont-ils ou non une contrefaçon ? Les experts de l’époque, qui ne disposaient pas encore de la datation au carbone 14, se sont prononcés sur la question en fouillant ce qu’on pourrait appeler l’inconscient typographique des six exemplaires passés par les mains du poète lui-même (et partant jugés authentiques), puis en les comparant avec ce qu’on pouvait observer dans les livres exhumés par Losseau (d’abord tenus pour douteux). Ils ont donc scruté les coquilles, l’occupation du pavé imprimé, le brochage, les spécificités typographiques, les pages blanches insérées entre les proses, et ainsi de suite. Le livre conçu et élaboré par les Ets. Decoux « restitue fidèlement les indices permettant d’identifier l’édition originale » (jaquette intérieure du volume). Il s’agit donc d’une édition en fac-similé, mais qui loin de reprendre le texte original contient uniquement les éléments mentionnés par les spécialistes pour authentifier ces volumes qu’on croyait brûlés par l’auteur. Vu le thème de l’exposition, le « sommeil » de Rimbaud, une attention particulière est donnée aux mystérieuses pages blanches qui se trouvent en grand nombre dans l’édition originale de la Saison. Aussi la seconde salle offre-t-elle, à côté du nouveau livre, un échantillon de textes et d’auteurs qui créent en raturant. Une fois de plus : l’exposition ne se prononce pas sur la « signification » de ces pages blanches, elle en fait le point de départ d’un travail à la fois muséal et éditorial, de manière à suggérer que la poétique de l’uncreative writing (qui crée en copiant) et celle de l’erasure art (qui crée en soustrayant) se rencontrent de multiples manières. Exécuté dans l’esprit des Ets. Decoux, dont le catalogue se compose de publications de type « ATR » (archives typographiquement repensées, si on me permet de risquer cet acronyme). L’objet est superbe. Il est tiré à 60 exemplaires et vendu au prix de 30 euros. Il faut espérer que sa fortune sera tout aussi fascinante et extraordinaire que celle du recueil de Rimbaud.

De cette exposition, on peut tirer au moins trois leçons, que je résume cavalièrement. Un : le geste de patrimonialisation littéraire peut emprunter d’autres voies que celle de l’approche visuelle et biographique, les deux piliers du storytelling contemporain. Deux : une exposition littéraire gagne à suivre le sage conseil antique : non multa sed multum. Trois : il est utile, voire nécessaire, de songer à de nouvelles formes de catalogue d’exposition, qui devraient pencher davantage vers la création. Certes, rien n’interdit de vendre aussi des soucoupes ou des mouchoirs à l’effigie de Rimbaud, mais cela ne fait pas lire, alors que cette création des Ets. Decoux, en synergie avec une exposition qui s’interdit de séduire par le recours à toutes sortes de gadgets non littéraires, peut vraiment aider à lire et relire autrement, Rimbaud et d’autres. Cette édition en fac-similé n’exploite pas, elle invente, quitte à prendre de vrais risques. Si Rimbaud avait su qu’il y aurait un jour cette exposition et ce livre, sans doute serait-il retourné à Bruxelles pour vraiment tout brûler.

Jan Baetens


Pour citer cet article:

Jan Baetens, « Le Sommeil de Rimbaud », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2024.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/le-sommeil-de-rimbaud/, page consultée le 21/02/2024.