Carnet de visites

05/06/2018

Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux (Montréal)

Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal Commissaire(s): Andrea Oberhuber

Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux, Bibliothèque des lettres et sciences humaines de l’Université de Montréal (Montréal), du 11 avril au 4 mai 2018

 

L’exposition Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux présentait les œuvres hybrides de plusieurs créatrices qui ont longtemps été effacées de l’histoire culturelle, mais s’y voient réintégrées depuis une trentaine d’années, à la faveur des travaux issus des champs des études féministes et des Gender Studies. À l’instar du travail collaboratif des créatrices sur lesquelles elle porte, cette exposition a été réalisée à plusieurs par Andrea Oberhuber, professeure au département des littératures de langue française de l’Université de Montréal, avec les seize étudiantes du séminaire de maîtrise et de doctorat « Écrits des femmes : XIXe-XXIe siècles »

 

Défrichement d’un nouveau champ de recherche : le livre surréaliste au féminin

L’exposition comme le séminaire s’inscrivent dans le cadre d’un projet de recherche éponyme dirigé par Andrea Oberhuber qui étudie le livre surréaliste au féminin, c’est-à-dire un livre conçu en collaboration entre une auteure et une artiste, entre une auteure et un artiste ou par le dédoublement de l’auteure en artiste. Si la critique s’est intéressée aux livres surréalistes créés par des hommes, elle ne s’est guère penchée sur le corpus féminin qui regroupe une quarantaine d’œuvres parues de l’entre-deux-guerres aux années 1970. De ce vaste corpus, l’exposition retient dix livres qui font partie de l’importante collection sur le surréalisme de la Bibliothèque des livres rares et collections spéciales de l’Université de Montréal : Aveux non avenus de Claude Cahun et Moore (1930), La Maison de la peur de Leonora Carrington et Max Ernst (1938), La Dame ovale de Leonora Carrington et Max Ernst (1939), Le Journal de Frida Kahlo (1944-1954), Dons des féminines de Valentine Penrose (1951), Le Poids d’un oiseau de Lise Deharme et Leonor Fini (1955), Sur le champ d’Annie Le Brun et Toyen (1967), Oh ! Violette ou la Politesse des végétaux de Lise Deharme et Leonor Fini (1969), Brelin le frou ou le Portrait de famille de Gisèle Prassinos (1975) et Le Livre de Leonor Fini (1975). Aussi l’exposition et le projet de recherche dont elle est issue sont-ils pionniers dans le champ de la recherche sur le surréalisme et, plus particulièrement, sur l’apport des créatrices, d’une part en dévoilant un pan de l’histoire du livre illustré et, d’autre part, en constituant une première synthèse du livre surréaliste au féminin, souvent abordé de biais dans des monographies ou convoqué à l’occasion parmi les livres surréalistes de leurs homologues masculins.

 

Une exposition multimédia

L’esprit du mouvement avant-gardiste se retrouve dans l’exposition calqué sur les grandes valeurs du livre surréaliste au féminin telles que le végétal, le déguisement, les mannequins, le jeu, l’objet, le collage, la collaboration, de même que l’utilisation de plusieurs arts et de leurs médias. Dès son arrivée dans l’atrium, le spectateur ou la spectatrice, accueilli.e par deux mannequins dont l’un arbore les accessoires que portait Claude Cahun dans l’autoportrait en haltérophile (vers 1927) se sent plongé.e dans l’étrangeté de l’univers surréaliste qui a travaillé le mannequin, en le désarticulant, chez Hans Bellmer, ou en le démembrant, comme le montre le tronc suspendu au-dessus d’une vitrine qui convoque directement par une citation d’Aragon la photographie prise par Man Ray (La Centrale surréaliste, 1924). Hormis les mannequins, plusieurs objets sont incorporés dans l’exposition (notons des pièces de puzzle, des dominos, des plantes, des masques et une mappemonde), reprenant de la sorte le mot d’ordre du mouvement qui voulait « réintroduire l’art dans la pratique de la vie » (Peter Bürger, Théorie de l’avant-garde, trad. de Jean-Pierre Cometti, Paris, Éditions Questions théoriques, coll. « Saggio Casino », 2013, p. 94).

Sur le mur de droite sont projetés des extraits de documentaires, de documents d’archives et de films (film monté par Hugo P. Gladu). Telles les portes qui s’ouvrent en enfilade au début du film, les images des œuvres et des artistes saisies en action dans leur pratique s’enchaînent, entremêlées avec des images oniriques et des citations. À l’instar de la « disrythmie » (Danièle Méaux) qui existe entre la lecture du texte et la spectature de l’image, la partie audiovisuelle de l’exposition force des moments d’arrêt, le temps d’écouter les extraits présentés sur grand écran ou sur ordinateur (dans le fond de la salle).

La créativité est à l’honneur dans cette exposition tandis que les responsables nous invitent à toucher un livre surréaliste qu’elles ont elles-mêmes confectionné, tel un recueil, à partir d’extraits d’images et de textes tirées des œuvres hybrides en ornant sa couverture d’un corps sans tête brodé au fil rose qui rappelle le noir et rose fuschia dominant de Sur le champ. Le travail manuel se poursuit de l’autre côté de l’atrium où se trouvent de grands panneaux placés de façon à évoquer les doubles pages d’un livre ouvert sur lesquelles sont collées des citations d’ouvrages critiques qui dialoguent avec les œuvres dont des synopsis sont affichées. Afin d’intégrer la dimension ludique chère aux surréalistes, le spectateur est en outre invité à répondre au questionnaire métaphysique tiré d’Aveux non avenus.

 

Mise en scène des objets livres

Ainsi entouré sur trois côtés par la projection, les ordinateurs, la carte et les panneaux doubles, le cœur de l’exposition consiste en dix livres surréalistes montrés sous vitrine dans un montage s’apparentant à la mise en scène d’objets telle que la pratiquait Claude Cahun dans le livre surréaliste conçu avec Lise Deharme Le Cœur de Pic ou encore dans les photographies réalisées en collaboration avec Moore. Le processus du montage est d’ailleurs mis en abyme dans la vitrine d’Aveux non avenus où se trouve des ciseaux, outil indispensable de la technique du collage qui préside à la création des photomontages. Dans cette mise en scène du livre de Cahun-Moore, sur un fond noir qui répercute l’iconographie des photomontages, la double page présentée permet de prendre la mesure de l’écriture fragmentaire tout en interagissant avec les photomontages dont quatre exemples sont donnés. Chaque montage en vitrine est rehaussé par des objets qui mettent en relief divers aspects de l’œuvre. À titre d’exemple, Le Livre de Leonor Fini est accompagné d’impressions de doubles pages, de même que d’un masque vénitien (l’artiste était d’origine italienne), de dominos, d’une sculpture de chat – l’alter ego de Fini – et de pièces de puzzle qui recomposent un autoportrait. En écho à l’acte de création, cette exposition encourage le partage entre les créatrices, dont les œuvres hybrides s’interpellent d’une vitrine à l’autre, et entre les médias.

 

Le « pouvoir magique très étendu » du livre surréaliste au féminin

La production des créatrices surréalistes incarne les valeurs de l’avant-garde tout en déclinant ses propres enjeux identitaires sur le mode de l’hybridité. L’exposition Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux réussit donc à imposer leurs œuvres dans le champ des recherches sur le surréalisme. Au terme de la visite, force est de constater que le « pouvoir magique très étendu » que Breton attribuait à l’auteure-artiste Claude Cahun (lettre d’André Breton à Claude Cahun, 21 septembre 1938, collection particulière, dont un extrait est inclus dans la mise en scène d’Aveux non avenus) flotte sur l’ensemble du corpus exposé qui semble tout aussi magique et mystérieux que le « Portrait de famille » des Bergsky dans Brelin le frou de Prassinos.

Alexandra Arvisais
(Université de Montréal et Université de Lille)

 

Commissariat: Andrea Oberhuber et les étudiantes du  séminaire de maîtrise et de doctorat « Écrits des femmes : XIXe-XXIe siècles », Université de Montréal, 2017-2018

Pas de catalogue, mais voir le site du programme de recherches, Le Livre surréaliste au féminin, à l’origine de l’exposition.

© Hugo P. Gladu


Pour citer cet article:

Alexandra Arvisais, « Le Livre surréaliste au féminin : faire œuvre à deux (Montréal) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2018.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/le-livre-surrealiste-au-feminin-faire-oeuvre-a-deux/, page consultée le 06/12/2021.