Carnet de visites

30/11/2019

La Fabrique du Père Castor (1931-1967). Paul Faucher, éditeur d’avant-garde

Médiathèque Jacques Demy (Nantes) Commissaire(s): Marion Chaigne, Françoise Chaigneau

 

Une expo pour petits et grands pour découvrir ou redécouvrir la collection du Père Castor

L’exposition qui se propose de faire découvrir ou redécouvrir les livres jeunesse de la collection « Père Castor », créée et développée par Paul Faucher et éditée par Flammarion, s’adresse en premier lieu à un public d’enfants, accueillis douillettement au cœur d’une joli cabane ou sous un tipi en bois blanc pour des moments d’écoute en petits comités de ces histoires publiées de 1931 à 1967 et qui figurent encore sur les rayonnages des bibliothèques enfantines d’aujourd’hui. Les petits visiteurs sont également invités à se promener dans l’univers du Père Castor un livret de jeux à la main, à s’arrêter pour reconstituer des puzzles sur une tablette, à participer à des ateliers libres de découpage ou de coloriage, à s’assoir sur des coussins ou des rondins de bois pour feuilleter d’autres ouvrages en libre lecture, ou à écouter, casque sur les oreilles, d’autres histoires tirées des nombreuses séries que contient la collection. La déambulation et la découverte se font au rythme des grognements de l’ours, ceux du sanglier ou encore du chant des oiseaux jusqu’à la rencontre dans la salle à l’étage avec les personnages en volume de la série du « Roman des Bêtes ».

La découverte de ces ouvrages ne se limite pas à cette visite dans la salle d’exposition attenante à la médiathèque Jacques Demy, mais déborde largement sur les autres bibliothèques de la ville et même à l’École des Beaux-Arts. Pendant le temps de la durée de l’exposition en effet, les plus jeunes sont également invités à participer à un programme d’animations : lecture théâtralisée des grands classiques du Père Castor par une conteuse, adaptation d’un conte en théâtre d’ombre, rencontre avec l’artiste en résidence Gaby Bazin et ateliers créatifs.

Les nombreux documents d’archives accrochés à hauteur d’adultes ou présentés dans les vitrines de la salle d’exposition montrent que le grand visiteur n’est pas oublié. Photos de famille, lettres signées de la main de Paul Faucher, le père fondateur de la collection, maquettes d’ouvrages et livres provenant du fonds patrimonial de la bibliothèque de Nantes, de la famille de Paul Faucher ou de celle de Nathalie Parain, de la Médiathèque Intercommunale du Père Castor à Mauzac, de la maison d’édition nantaise MeMo ou encore de la médiathèque Françoise Sagan à Paris s’intercalent entre les planches originales et satisfont la curiosité des plus grands, passionnés de littérature jeunesse ou curieux de découvrir les coulisses d’une collection d’ouvrages entrée au patrimoine mondial de l’Unesco en 2018.

 

« Je n’ai pas voulu de livres entonnoirs, j’ai rêvé d’albums étincelles »

Le parcours qui est proposé s’ouvre sur une introduction rapide sur l’édition pour la jeunesse du début du XXe siècle avec la présentation de quelques beaux albums publiés à destination d’une clientèle aisée. Dans la grande vitrine placée dès l’entrée, le visiteur peut ainsi redécouvrir des éditions originales ou rééditions des Drôles de bêtes d’André Hellé (1911), du célèbre Macao et Cosmage (1919) d’Edy Legrand, qui révolutionne la mise en page et le rapport texte-image, mais également un des premiers Babar de Jean de Brunhof. Dans cette même vitrine, quelques ouvrages russes de Lissitzky, Rodtchenko et Lebedev rappellent que les techniques d’illustrations avant-gardistes soviétiques ont à l’époque influencé la production de nouveaux livres pour enfants.

Les accrochages présentent ensuite Paul Faucher (1898-1967), le fondateur de la collection du Père Castor. Quelques photographies tirées des archives familiales rappellent ses liens avec les mouvements d’éducation nouvelle et notamment son amitié déterminante avec le pédagogue Fratisek Bakule. Paul Faucher va s’inspirer de ses idées et construire, à l’image du Castor, une collection d’ ouvrages pensés d’abord pour les enfants, c’est-à-dire maniables, peu chers, et surtout non intimidants, contrairement à la littérature traditionnelle. S’il utilise le terme de « Père » , c’est bien pour rappeler que l’adulte doit s’assurer du bien-être de l’enfant. Celui-ci est au centre de ses préoccupations d’éditeur-bâtisseur. Il énumère d’ailleurs ses principes dans sa Déclaration des droits de l’enfant, écrite en 1926, dans laquelle il rappelle que « [l]’enfant est une espérance à respecter à protéger à aider ». Il contrôle avec une grande vigilance la création de ses ouvrages, comme le prouvent les différentes lettres adressées à ses illustrateurs : « Pour l’enfant il faut que tout soit compris il ne doit y avoir ni contresens, ni obscurité, tout doit être compris et explicité ». Ses ouvrages connaitront un succès fulgurant et les lettres d’enfants destinées au Père Castor témoignent bien de l’engouement des lecteurs pour le Castor.

 

Un éditeur des avant-gardes

Le parcours proposé permet ensuite de découvrir les premières planches de l’imagier du Père Castor, devenu mythique, ainsi que ses produits dérivés. À celui-ci succèdent ensuite ces ouvrages qui invitent les enfants à s’emparer de ciseaux et de crayons pour se déguiser, créer des animaux en volume et colorier des légumes. La visite se poursuit à l’étage avec les ouvrages qui renouvellent le documentaire à l’image des panoramas d’Alex Exter publiés en 1937 mais aussi les livres de la collection des « Romans des Bêtes ». La déambulation se termine avec les planches de Baba Yaga, conte importé du folklore russe par son illustratrice Nathalie Parain et édité en 1932. Ces publications et planches originales sont accompagnées des courriers échangés entre le directeur Paul Faucher et son équipe d’illustrateurs fétiches Nathalie Parain, Gerda Muller et Féodor Rojankowsky. Il faut absolument s’arrêter sur les étonnantes lettres de ce dernier, toutes illustrées de la main de leur auteur.

Les connaisseurs regrettent sans doute de ne pas retrouver la collection « Enfants du monde » qui invitait à découvrir les enfants d’ailleurs ou encore la collection du « Montreur d’images », une collection de documentaires illustrés par la photographie, ce qui aurait fait le bonheur du site dédié aux ouvrages photolittéraires pour la jeunesse, Miniphlit. On souhaiterait aussi découvrir quelques documents d’archives sur les albums qui ont marqué notre enfance : Michka, La Vache orange , Roule Galette et Marlaguette… Sans doute les concepteurs ont-ils dû faire des choix dans l’abondance d’archives. Les adultes sont sans doute également un peu frustrés de sortir sans catalogue. C’est que l’’exposition est conçue à l’image de ce que voulait Paul Faucher pour ses ouvrages, d’abord à destination des enfants, qui se réjouissent de repartir avec leur livret-jeu et leurs propres productions. L’exposition connaît d’ailleurs un franc succès puisque dès les deux premières semaines elle accueillait 400 visiteurs, dont une majorité de classes enfantines.

 

Laurence Le Guen

Docteure en littérature française, Cellam-Université de Rennes 2


Pour citer cet article:

Laurence Le Guen, « La Fabrique du Père Castor (1931-1967). Paul Faucher, éditeur d’avant-garde », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Nov 2019.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/la-fabrique-du-pere-castor-1931-1967-paul-faucher-editeur-davant-garde/, page consultée le 07/12/2021.