Carnet de visites
La biographie des pierres
L’École des Arts Joailliers (Paris) Commissaire(s): François Farges
« Rêveries de pierres : Poésie et minéraux de Roger Caillois », exposition organisée par L’École des Arts Joailliers, en partenariat avec le Muséum national d’histoire naturelle, présente une perspective inédite de la célèbre collection de pierres de Roger Caillois (1913-1978). François Farges (Professeur au MNHN), son commissaire, a fait le choix de mettre l’accent sur le rapport entre les textes et les pierres, qui est constitutif de l’œuvre de l’écrivain. Les 200 pierres venant de sa collection, dont un certain nombre n’a été correctement identifié que récemment, s’articulent aux écrits de Caillois qui, de son vivant, avait publié plusieurs volumes sur le sujet : Pierres (1966, 1971), L’écriture des pierres (1970) et Pierres réfléchies (1975). Après sa mort, sont parus Songes de pierres (1984) et La lecture des pierres (2014), auxquels vient s’ajouter aujourd’hui Pierres anagogiques (2025) qui contient un nombre important d’inédits découverts aux archives de Vichy par François Farges en 2023.
Les pierres n’intéressèrent pas Roger Caillois en tant qu’objet de science. Il ne souhaitait ni connaître leurs gisements ni leur histoire en tant que minéraux. Ce qu’il cherchait c’était à saisir les correspondances entre le monde de la nature et les productions humaines, artistiques et intellectuelles, tout comme avec d’autres formes naturelles. Venant en partie d’une déception vis-à-vis de la poésie et des constructions de la pensée, faisant suite à un intérêt passionné pour les paysages et à la postulation d’un lien ontologique entre poésie et paysage, sa vision dépasse néanmoins la mise en concurrence entre l’homme et la nature, pour postuler un ordre occulte, qui régirait les deux. En ce sens, en tant qu’objets, les pierres permirent à Caillois de surmonter la scission entre surface et profondeur, et de proposer des concepts susceptibles de confronter ceux de signe et de symbolique, imposés alors par la psychanalyse et par le structuralisme. Dans les figures des pierres le temps s’arrête, passé, présent et futur s’enchevêtrent, les couches intérieures de la terre et ce qui s’étend sous nos yeux s’unit en harmonie et beauté. Tel que Pierres anagogiques (2025) permet de le comprendre, les pierres incarnaient pour Caillois la possibilité de porter les yeux vers le sol, et aussi de lever les yeux vers le ciel, dans une extase où communiaient nature et culture.
Expression d’une passion née lors de son séjour en Argentine pendant la Seconde Guerre Mondiale, les pierres furent pour lui aussi un lien ; la quête, l’achat, les cadeaux formèrent un réseau autour de lui, tout en lui permettant d’établir une nouvelle connexion au monde. Les pierres, disait-il, sont des hiéroglyphes sans messages. Elles se situent entre le figuratif et le non figuratif : Caillois cherchait des « pierres à images », comme André Breton, qui en faisait également collection, mais ces images devaient évoquer des formes à travers leur formation naturelle, sans intervention de l’homme, même si ce qu’elles évoquaient pouvait relever autant de productions humaines (une carte) qu’artistiques (des peintures) ou géographiques (des arbres, des montagnes, des fleurs). Il n’y a donc pas de message dans les pierres. Si elles ne demandent pas à être déchiffrées, en revanche, on peut les décrire, les mettre en rapport avec d’autres objets ou entre elles, réfléchir à leur situation et à leur position géographique (le monde qu’elles habitent) ; elles suscitent des émotions en nous sur lesquelles on peut écrire, et déclenchent des imaginaires, y compris d’autres mondes. Grâce aux pierres Caillois réussit à produire une écriture à mi-chemin entre l’essai savant et la poésie, qui resta souvent inédite précisément pour cette raison. Aujourd’hui ces écrits nous interpellent avec une intensité particulière, puisque nous ne considérons plus le monde de la science et le domaine littéraire comme devant rester impérativement scindés.
En récréant le contexte et la biographie des pierres, leur histoire et les différents avatars qui les ont marqués, l’exposition « Rêveries de pierres » reconstruit ce que Roger Caillois rejetait de façon polémique : l’historicité des objets du monde. Toute l’œuvre de Caillois peut être lue comme une tentative d’offrir des alternatives intellectuelles originales, qui se démarquent des grands systèmes interprétatifs qui lui sont contemporains : une conception de la poésie qui s’écarte du surréalisme ; une perception du fonctionnement du monde qui tourne le dos au marxisme et à la psychanalyse ; une littérature de l’imaginaire qui vient s’opposer à la littérature engagée ; une vision des rapports entre culture et nature qui aille à l’encontre du structuralisme. Dans ce contexte, ses écrits sur les pierres constituent l’emplacement où les différents aspects de sa pensée se fondent, nous permettant d’accéder à leur cohérence.
Annick Louis
(École des Hautes Études en Sciences sociales)
Pour citer cet article:
Annick Louis, « La biographie des pierres », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/la-biographie-des-pierres/, page consultée le 03/08/2026.




