Carnet de visites
« Joyce : Une odyssée mondiale », exposition présentée dans le cadre des Rencontres littéraires irlandaises, Nantes, 5-7 décembre 2025.
Espace Cosmospolis (Nantes, France) Commissaire(s): Museum of Literature Ireland avec Dr Angela Byrne pour le Department of Foreign Affairs ; avec l’aide de James Maynard et la Poetry Collection – University at Buffalo, la Zürich James Joyce Foundation, la National Library of Ireland, Dr Katie Mishler, Professeur Anne Fogarty, Professeur Margaret Kelleher, Katherine McSharry, Suzanne Lopez et Glenn Johnston
C’est à l’occasion des « Rencontres littéraires irlandaises », dans l’Espace Cosmospolis à Nantes, du 5 au 7 décembre 2025, qu’on a pu récemment apprécier l’exposition intitulée « Joyce : Une odyssée mondiale ». Ces « rencontres » ont réuni différents écrivains irlandais contemporains, pour des discussions publiques autour de la littérature, l’identité, la culture et la politique. Le samedi 6 décembre, l’exposition sur Joyce, composée de 17 panneaux avec textes et photos qui longeaient le couloir à l’entrée de la grande salle de conférence, servait de toile de fond à une discussion bilingue entre la romancière irlandaise Eimear McBride et le romancier français Philippe Forest, tous deux fortement influencés dans leurs productions littéraires par la lecture de Joyce. Le sujet de discussion était les « épiphanies » de Joyce, textes courts qui captent des moments des plus délicats et fugitifs. Conçue par le Department of Foreign Affairs, Ireland, et le Museum of Literature Ireland, Dublin, et augmentée par le musée Joyce à Saint-Gérand-le-Puy, l’exposition inaugurée à la Bibliothèque municipale de Lyon Part-Dieu pour célébrer la journée mondiale de Joyce, « Bloomsday », en 2025, prenait vie devant le dialogue sur les épiphanies.
Les panneaux de cette exposition nous racontent non seulement la biographie et la vie familiale de l’écrivain (panneau 14 : « La famille d’un gentleman »), mais également les aventures, les obstacles, et les pérégrinations de son œuvre et de sa réception. Dans son livre Ulysse, Joyce voulait donner une « image de Dublin si complète que si un beau jour la cité venait soudainement à disparaître de la surface de la Terre, elle pourrait être reconstruite grâce à [son] livre ». L’œuvre de Joyce est en effet inséparable des détails de sa vie, pas seulement de sa vie en Irlande, mais de ses maints séjours européens. Les premiers panneaux nous aident à comprendre son parcours compliqué depuis sa naissance à Dublin en 1882 jusqu’à sa mort à Zurich en 1941, passant par ses courtes études de médecine à Paris avant sa décision de devenir écrivain.
Les panneaux intitulées « Une histoire internationale » et « À travers toute l’Europe » nous montrent une œuvre ancrée dans la vie dublinoise, et en même temps marquée par la migration à travers une « vaste géographie culturelle », de Dublin à Paris, Trieste, Pola, Rome, Zurich… Ils nous parlent de ses premières lectures d’auteurs européens ; de ses rencontres littéraires à Paris. Incompris en tant qu’artiste, les débuts de la carrière de Joyce sont difficiles.
Les panneaux « Critiques et pamphlets » et « Poésies » nous montrent l’importance multidimensionnelle de la forme poétique dans l’œuvre de Joyce. Elle est humoristique et tranchante quand il critique l’Église catholique ou la politique insulaire de ses contemporains irlandais (The Holy Office, Gas from a Burner) ; elle est musicale quand il explore la forme lyrique dans ses recueils de poèmes (Chamber Music, Pomes penyeach). La musique traverse l’œuvre de Joyce, qui avait une voix de ténor admirable. En contrepoint à cette musicalité, le panneau « Un siècle de conception de livres » énumère les artistes inspirés par les images évoquées dans Ulysse et qui ont voulu illustrer les couvertures des différentes éditions.
« Périodiques » nous explique le rôle, au début de sa carrière, des revues littéraires où l’on publiait les écritures expérimentales des modernistes pour un lectorat restreint. Ensuite, les panneaux présentent l’une après l’autre les œuvres les plus connues, leur contenu, leur style, et leur réception : le recueil de nouvelles Gens de Dublin (1914), le bildungsroman intitulé Portrait de l’artiste en jeune homme (1916), suivi par Ulysse (1922) que T. S. Eliot considérait comme « l’expression la plus importante que l’époque actuelle ait trouvée », et finalement Finnegans wake (1939) et son langage nocturne constitué de jeux de mots et de mots-valises multilingues qui ont provoqué autant de consternation du vivant de Joyce que d’admiration.
Plusieurs accusations d’obscénité, de pornographie, et de blasphème, étaient dirigées contre Ulysse dès la publication, en 1920, d’un des chapitres par la revue américaine The Little Review. Le panneau « Ulysse contre les Etats-Unis » raconte le procès de 1933, célèbre pour l’histoire littéraire et pour la liberté de l’expression, pour déterminer si l’interdiction de publier Ulysse n’allait pas contre le premier amendement de la Constitution américaine. À l’issue du procès, le juge déclarera que le livre peut être publié.
Le soutien des femmes dans la vie de Joyce est montré (panneau 15 : « Les femmes derrière Joyce ») à l’aide de cinq photos superposées. En haut, sa femme Nora Barnacle, avec qui il a quitté l’Irlande à la découverte des facettes multiples et multilingues de l’Europe. Puis, Harriet Shaw Weaver, riche anglaise, femme politique et féministe, qui l’a soutenu financièrement depuis 1917 jusqu’à la fin de sa vie. L’Américaine, Sylvia Beach, connue pour sa célèbre librairie Shakespeare and Company, à Paris, et qui a proposé la première publication d’Ulysse. Enfin, en bas, Margaret Anderson, rédactrice en chef (avec Jane Heap) du magazine new-yorkais The Little Review qui a publié, parmi d’autres textes modernistes, les premiers épisodes d’Ulysse. Et au premier plan, Joyce et Sylvia Beach devant Shakespeare and Company, rue Dupuytren.
L’avant-dernier panneau, « L’Influence de Joyce », explique l’impact de ses écrits, depuis maintenant un siècle et à travers le monde, sur la littérature, les arts, la musique, et le cinéma. Mais le dernier panneau, « La rencontre : Saint-Gérand-le-Puy, 1940 », rédigé par Marion Byrne, présidente de l’association qui gère le musée Joyce, offre des éléments peu connus par les lecteurs. Cela concerne sa dernière année en France, avant sa mort à Zurich. Fuyant la menace nazie, Joyce et sa femme Nora trouvent refuge dans ce petit village de l’Allier en décembre 1939 jusqu’en décembre 1940. D’autres écrivains et intellectuels viennent à Saint-Gérand également – Paul Léon, Samuel Beckett… L’histoire de ce village pendant la guerre, rempli de réfugiés, est encore à écrire. Devant le musée à Saint-Gérand-le-Puy, comme on voit sur le panneau 17, on peut s’asseoir à côté d’une très belle statue de l’écrivain.
L’exposition « Joyce: Une odyssée mondiale » bénéficie d’une ambiance de discussion littéraire, telle que l’on trouvait à Cosmopolis lors des « Rencontres littéraires irlandaises ». Les 17 panneaux, richement illustrés, clairs, et bien présentés, invitent la curiosité et le dialogue, autant chez un public spécialisé que chez des amateurs de littérature, sur ce grand écrivain et sur le monde auquel il appartenait et auquel il appartient encore.
(Nantes Université)
Pour citer cet article:
Shane Lillis, « « Joyce : Une odyssée mondiale », exposition présentée dans le cadre des Rencontres littéraires irlandaises, Nantes, 5-7 décembre 2025. », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/joyce-une-odyssee-mondiale-exposition-presentee-dans-le-cadre-des-rencontres-litteraires-irlandaises-nantes-5-7-decembre-2025/, page consultée le 23/08/2026.


