Carnet de visites

24/01/2018

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator (Paris)

BPI (Bibliothèque publique d’information) Commissaire(s): Isabelle Bastian-Dupleix, Emmanuèle Payen, Gérard Berthomieu, Isabelle Diu

 

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator, Bibliothèque publique d’information / Centre Pompidou (Paris), du 29 novembre 2017 au 5 mars 2018

 

La Bibliothèque publique d’information du Centre Pompidou réalise, pour la troisième fois, une exposition monographique. Après Claude Simon en 2013 et Marguerite Duras en 2014, c’est au tour de Jean Echenoz d’être mis à l’honneur. C’est dire combien cette exposition marque la consécration d’un romancier aujourd’hui âgé de 70 ans, auteur de dix‑sept livres aux Éditions de Minuit, récompensé par le Prix Goncourt en 1999 et par le Prix de la BNF en 2016. L’événement est d’autant plus important que les écrivains vivants sont encore rares à être exposés, à l’exception de quelques-uns comme Michel Houellebecq dont l’exposition Rester vivant (2016), mise en scène par ses soins, était cependant moins une rétrospective qu’un prolongement de sa production artistique.

Jean Echenoz. Roman, rotor, stator ne cherche pourtant pas à retracer un parcours chronologique ou biographique. L’originalité de l’exposition – menée par les commissaires Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen, et accompagnée par les conseillers scientifiques Gérard Berthomieu et Isabelle Diu – consiste à regrouper les romans en synchronie : elle entend rendre visible la dynamique de l’œuvre. Si c’est le visage d’Echenoz qui est affiché dans l’ensemble du Centre Pompidou, tel est cependant l’enjeu central : restituer quelque chose du mouvement narratif et de l’inventivité stylistique propres aux romans.

 

Exposer la fiction et surtout la diction

Organisée de manière thématique, l’exposition est pensée en trois parties. La première d’entre elles, « La fiction et ses rouages », dévoile l’atelier de l’écrivain de manière inédite. Pour la première fois depuis qu’il a déposé ses manuscrits et tapuscrits à la Bibliothèque Jacques Doucet en 2011, ceux-ci sont donnés à voir au public, suggérant ainsi de nouvelles possibilités d’approches génétiques. Si l’on sait qu’Echenoz se documente beaucoup avant de procéder à un recyclage minimaliste des données – comme il l’explique dans une visite-entretien à la Bpi –, il est surtout instructif de découvrir concrètement les nombreuses scènes de film (extraites de La Règle du jeu de Renoir ou de Kiss Me Deadly de Robert Aldrich), les photographies ou encore les archives du journal L’Équipe qui ont servi de stimulateur fictionnel à ses textes. D’un livre à l’autre, cependant, le romancier retrouve les mêmes thèmes ; et la troisième partie de l’exposition – « Sur la scène du roman » – souligne l’unité de l’univers echenozien par une typologie qui met en avant les inventeurs, les machines, les animaux. Le fil de l’exposition veut ainsi montrer que l’on a bien affaire à une œuvre patiemment élaborée et profondément cohérente.

Quant à la seconde partie – « La diction et ses jeux » –, elle est sans doute la plus intéressante car elle relève un pari particulièrement délicat : rendre visible ce qu’on appelle ordinairement le « style ». Comment en effet, sans lourdeur académique, exposer des zeugmes, des métalepses, des paronomases ? Comment rendre tangible des jeux de rythmes, des contrastes de tons ? Comment en somme révéler l’aventure de l’écriture ? Sous l’impulsion de Gérard Berthomieu, professeur de stylistique à la Sorbonne, les commissaires ont décidé de donner à lire plusieurs courts extraits de l’œuvre, qui (il est vrai) se prête merveilleusement bien au prélèvement citationnel. Il y a ainsi beaucoup de textes à lire, ce qui n’est pas incongru au centre de la Bpi. Une paroi propose par exemple une savoureuse « petite encyclopédie du gag verbal » en rassemblant des « néologies cocasses », des « défigements de locutions » ou des « jeux sur les sons en écho », alors qu’un autre échantillon souligne les usages du parallélisme chez Echenoz. Les citations, cependant, sont disposées selon une typographie particulière qui met en relief le travail sur la langue : cette étonnante disposition graphique – qui décompose la prose originale et lui donne une allure poétique, mais l’auteur l’a approuvée pour l’occasion – a le mérite de rendre immédiatement visible le mouvement de l’écriture, de manière séduisante et analytique.

Pour souligner les fréquentes ruptures syntaxiques de l’écriture, l’exposition recourt à des citations mais cherche aussi à rendre audible le lisible : elle propose d’écouter des morceaux syncopés de Maurice Ravel et de Thelonious Monk. Si de tels rapprochements interesthétiques sont parfois ténus, Echenoz a toujours dit l’impact de ces musiciens sur son travail, et les parallèles ont ici le mérite de suggérer l’importante part rythmique et sonore de son écriture. Cette dimension est de surcroît mise en avant par une lecture-déchiffrage de Ravel faite par Olivier Cadiot, que l’on peut écouter dans un casque au centre du parcours. Lecture bienvenue, à laquelle on aurait pu préférer une lecture d’Echenoz lui-même : n’a-t-il pas enregistré plusieurs livres-audio comme Courir ou Des éclairs ? On mesure en tout cas l’intérêt que présente cette œuvre lorsqu’elle est proférée à haute voix, et d’ailleurs tout se passe comme si elle réussissait mieux que d’autres à être performée hors du livre, à être mise en voix et mise en scène. De fait, et quand bien même l’exposition n’en donne aucun aperçu, pensons aux spectacles auxquels ont donné lieu Ravel (repris en 2013 par Anne-Marie Lazarini) ou Courir (mis en scène par Jean-Luc Annaix en 2014 puis par Thierry Romanens en 2016). Tout en jouant beaucoup de sa propre littérarité, donc, l’œuvre d’Echenoz suscite plusieurs travaux dans le domaine artistique et offre ainsi la chance d’être facilement exposable. La Bpi présente en ce sens quatre variations graphiques du plasticien Jacques Villeglé autour de la couverture de 14, réalisées à l’occasion du centenaire 1914. Dynamitant la blancheur des livres de Minuit et fissurant leur image souvent associée de « littérature pure », ces productions fonctionnent par recyclages, coupures et montages bruts, retrouvant ainsi un processus compositionnel cher à Echenoz.

L’œuvre du romancier n’est donc pas isolée. Et l’exposition le rappelle : à la fin de la visite, plusieurs lettres et photographies témoignent de son réseau amical en le montrant aux côtés de Jean-Luc Benoziglio, de François Bon, de Patrick Deville, de Christian Gailly, d’Olivier Rolin ou de Jérôme Lindon – dont on peut lire un extrait de leur correspondance. Le parcours se termine ainsi en s’ouvrant au contexte extérieur, mais à vrai dire très discrètement. Car l’exposition ne cherche guère à situer l’auteur dans l’histoire littéraire, ni à le relier à la génération des écrivains « impassibles » des Éditions de Minuit, ni même à distinguer les différents « moments » ou « manières » de son œuvre (en réalité plus variée et plus évolutive que ne le suggère l’exposition). La figure de l’écrivain reste elle-même au second plan, et l’on n’y trouve aucun des témoignages-portraits qu’en ont fait Éric Chevillard ou Pierre Michon. Bref : en partie déshistoricisée, la production romanesque d’Echenoz apparaît ici d’abord en synchronie, comme un microcosme autonomisé, comme un « monde » à part visité de l’intérieur. C’est à l’évidence un parti-pris (peut-être lié au fait que l’écrivain soit encore vivant ?), et c’est à coup sûr l’un des traits saillants de la visite : plus que les figurations de l’écrivain ou que son environnement historique, c’est bien l’univers de l’œuvre qui régit la scénographie d’ensemble.

 

Circuler en Echenozie ?

Ce qui frappe, toute l’exposition durant, c’est l’omniprésence du motif du cercle. La visite commence, à son seuil, par un fascinant globe du monde qui retrace les allers-retours des personnages echenoziens. Et tandis que des courbes graphiques stylisent les parois, la scénographie d’ensemble adopte elle-même une structure circulaire, concentrique, où le point d’arrivée rejoint le point de départ.

Rotor, stator : la formule est empruntée au Méridien de Greenwich pour dire à la fois le dynamisme et l’immobilité. Elle cristallise ce mouvement paradoxal qui caractérise l’œuvre d’Echenoz, où tout bouge mais de manière circulaire. Les romans se terminent presque toujours comme ils avaient commencé, et les personnages font l’expérience d’une tension entre échappée et désillusion : toujours en partance, ils reviennent au final toujours à leur point de départ, incapables de s’en aller pour de bon. Or telle a été l’idée originale des commissaires : donner à l’exposition la forme symbolique de l’œuvre et, comme l’explique Gérard Berthomieu, faire en sorte que le lecteur-spectateur fasse « concrètement sienne l’expérience du parcours spatio-temporel que conte le roman ». Ainsi, immergé dans une sorte de chronotope typiquement echenozien, le visiteur fait l’épreuve du mouvement diégétique et narratif qui préside aux récits. Tout au long de son parcours il évolue en spirale ; il se perd un petit peu, passe d’un cercle à l’autre, revient sur ses pas, croise et recroise parfois des visiteurs qui suivent un autre parcours, à l’image des personnages d’Echenoz qui se retrouvent toujours selon quelques coïncidences. L’espace de la visite n’est certes pas grand (et les livres d’Echenoz sont courts), mais les sollicitations audiovisuelles sont nombreuses et les documents très variés. La quantité prévaut ici, comme chez le romancier, sur la longueur.

Vue de l’exposition. Photo : Hervé Veronese, Centre PompidouDominique Viart, dans un article pour l’ouvrage Exposer la littérature (2015) dirigé par J. Bessière et E. Payen, avance que « l’identité profonde de l’œuvre doit gouverner la forme de l’exposition et lui donner sa cohérence » : c’est « la vocation essentielle d’une exposition littéraire, que de faire apparaître, avec le plus de fidélité possible, quelle conception de la littérature, de sa pratique et de ses enjeux, sous-tend chaque œuvre singulière ». Viart parle avec fermeté d’« identité », et, plus loin, de « justesse ». On n’oubliera toutefois pas que chaque exposition procède d’un choix interprétatif, qu’elle reste tributaire d’une approche subjective, et Echenoz confesse avec son habituelle distance amusée que ce n’est pas lui qui a choisi « l’angle », qu’il se « sent un peu extérieur » devant l’objet mis en scène à Beaubourg (« c’est pas moi, quoi »), quand bien même il en a accompagné avec sympathie la réalisation (entretien avec Marie Richeux, France Culture, 13 décembre 2017).

À l’évidence, l’exposition se présente d’abord comme une lecture ; et si la perspective choisie par les commissaires est forcément partiale, elle n’est guère partielle car elle parvient à englober de nombreux aspects de l’œuvre. Elle construit du moins une scénographie – et même plus : une esthétique – singularisantes. Loin d’être impersonnelle, elle démontre ainsi que l’on n’expose pas forcément Echenoz de la même manière que Balzac, Proust ou Claude Simon, dont les romans inventent des espaces‑temps extrêmement différents. Le motif du cercle convient assurément mieux à Echenoz que celui de l’arabesque, tout comme les couleurs claires (ici : jaune, bleu, blanc) apparaissent plus idoines que le brun boisé qui s’accordait parfaitement à Claude Simon en 2013.

Ce qui est remarquable, en somme, c’est que Roman, rotor, stator parvient à dire quelque chose de l’œuvre de l’intérieur, alors que les expositions littéraires adoptent habituellement un angle extérieur – contextuel, historique, culturel – où l’on reste trop souvent au seuil de la fiction et du texte. Invitant à circuler au cœur de la sphère Echenozie, l’exposition réussit à renforcer le désir de la lecture. Et, de fait, elle s’achève par une paroi à laquelle sont adossés tous les livres de l’auteur en plusieurs langues, revenant ainsi – rotor, stator – à l’objet livre.

 

Émilien Sermier
(Université de Lausanne)
janvier 2018

 

Commissaires généraux (Bpi) : Isabelle Bastian-Dupleix et Emmanuèle Payen

Commissaires scientifiques : Gérard Berthomieu et Isabelle Diu

Scénographie : Valentina Dodi et Nicolas Groult

Graphisme : Barbara Fregosi

Aucun catalogue, mais un substantiel dossier de presse, un dossier dans le numéro 24 de « Ligne en ligne », ainsi qu’une présentation vidéo de l’exposition et un entretien de l’écrivain avec Gérard Berthomieu. Plusieurs événements (lectures, conférences, ateliers,…) marquent l’événement.


Pour citer cet article:

Emilien Sermier, « Jean Echenoz. Roman, rotor, stator (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jan 2018.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/jean-echenoz-roman-rotor-stator-paris/, page consultée le 07/12/2021.