Carnet de visites

20/06/2016

Henri Michaux, face à face (Bruxelles)

Bibliotheca Wittockiana Commissaire(s): Jean-Luc Outers, Jacques Carion

 

Bibliotheca Wittockiana (Bruxelles), du 2 mars au 12 juin 2016, et au Centre Wallonie Bruxelles (Paris), du 22 février au 21 mai 2017

 

Affiche MichauxLovée dans les plis sinueux d’un quartier résidentiel de Bruxelles, la paisible Bibliotheca Wittockiana, musée de la reliure et des arts du livre, relève le défi d’exposer en textes et en images le non moins secret Henri Michaux, notoirement hostile à la représentation de sa personne et à la momification de son oeuvre.

Les commissaires Jacques Carion et Jean-Luc Outers ont choisi d’aborder de front cette réticence de l’artiste, qui semblait pourtant condamner par avance tout projet d’exposition. D’une certaine façon, on pourrait même considérer qu’ils ont fait de cette contrainte le fil rouge de l’exposition, qui se propose d’aborder le poète non pas frontalement mais par trois biais successifs : Michaux « face à ce qu’il crée », « face à d’autres oeuvres », « face aux autres et à lui-même ».

 

Narrer la vie de qui « crache sur [s]a vie » / « Quand vous me verrez, allez, ce n’est pas moi. »

Le parcours offert au visiteur révèle le constant souci de concilier les exigences pédagogiques et muséales et le respect de la volonté de l’écrivain. L’ouverture de l’exposition reflète bien ce compromis. Le mur d’entrée donne à lire trois citations imprimées affirmant sans détour le refus de l’auteur des portraits photographiques et son mépris pour l’entreprise biographique (« Il n’y aura pas de photo de moi, ni seul ni en groupe […]. Mes livres montrent une vie intérieure. Je suis, depuis que j’existe, contre l’aspect extérieur, contre ces photos appelées justement “pellicules”, qui prennent la pellicule de tout. »). La salle qui suit nous offre cependant les deux : des photographies et une biographie… mais pas n’importe laquelle, celle que Michaux, acculé par les éditeurs, s’est finalement résolu à écrire, intitulée « Quelques renseignements sur cinquante-neuf années d’existence », aujourd’hui reprise en Pléiade. C’est donc une biographie autorisée qui nous est ici livrée, imprimée sur les murs et illustrée de divers documents : acte de naissance, passeport, agenda et photos de l’auteur (notamment les plus célèbres réalisées par Claude Cahun), mais aussi cartes postales des lieux qu’il a fréquentés. C’est surtout un premier contact avec l’esprit si singulier du poète que nous offre cette biographie, qui décrit notamment, de manière laconique, scientifique et non dépourvue de drôlerie, son manque d’appétence et sa frêle constitution (« sa moelle ne fait pas de sang. Son sang n’est pas fou d’oxygène »), ses nombreux voyages et, pour finir l’ostéoporose qui le privera de l’usage de sa main (« ses os, sans s’occuper de lui, suivent aveuglément leur évolution familiale, raciale, nordique… »). Bouclant la boucle, cette même biographie reviendra au terme de l’exposition, servant de colonne vertébrale à un documentaire projeté en fin de parcours. Elle y sera cette fois lue en voix off, et ponctuée d’entretiens et de lectures de poèmes.

 

La main qui écrit et la main qui trace / Michaux peintre et poète

Vue de l'exposition Henri Michaux Bruxelles. Photo N. CohenExposer la littérature n’est pas chose facile. Exposer un poète qui s’est obstinément refusé à l’être (le portrait raturé, qui sert d’affiche à l’exposition, en dit long à cet égard) peut sembler encore plus hasardeux. Paradoxalement, ce n’est pas le cas de Michaux et cette exposition en est la preuve. Si le poète a voulu laisser son œuvre parler pour lui, la chance du curateur est que cette dernière soit d’une infinie richesse, tant sur le plan littéraire (la poésie se prêtant, mieux que les genres narratifs, au découpage d’extraits autonomes, ici abondamment livrés au spectateur) que pictural, Michaux étant reconnu comme peintre presque autant que comme poète. Des photos de la main qui écrit et de la main qui peint, deux figures métonymiques traditionnelles désignant l’écrivain et le peintre, sont d’ailleurs mises en dialogue dès la première salle.

S’il a pratiqué différentes formes d’art, passant souplement de l’une à l’autre, notamment dans ses livres illustrés, il a toujours défendu une poétique du « passage ». Commentant ses propres œuvres picturales, il constate ainsi, à son corps défendant, le retour inévitable de figures humaines qui viennent peu à peu peupler l’espace de la toile : « Menant une excessive vie faciale, on est aussi dans une perpétuelle fièvre de visages. Dès que je prends un crayon, un pinceau, il m’en vient sur le papier l’un après l’autre dix, quinze, vingt. Et sauvages la plupart. Est-ce moi tous ces visages ? sont-ce d’autres ? De quel fonds venus ? ». Dans d’autres cas, les commissaires choisissent d’associer librement des passages d’un recueil à certaines toiles avec lesquelles elles entrent en résonance. Parmi les pièces exposées dans cette section, l’on trouve évidemment les gouaches, aquarelles et dessins mescaliniens de Michaux, exposés sur des cimaises, mais aussi des pépites bibliophiliques présentées en vitrines, comme Poésie pour pouvoir, livre-objet à vocation d’exorcisme associant Michaux à Michel Tapié. La qualité et la quantité des œuvres exposées, provenant pour la plupart de collections privées, sont impressionnantes et justifient le choix des scénographes de morceler l’espace par l’insertion de cloisons mobiles d’aspect brut permettant d’agrandir la surface d’exposition. Toujours s’y affirme la volonté de faire dialoguer les arts. Elle est notamment sensible dans le dispositif adopté par les commissaires qui consiste à légender les œuvres picturales par des citations de l’auteur venant ainsi substituer le discours inspiré aux cartels d’œuvres. Le visiteur zélé, en quête d’informations tangibles, devra se reporter au carnet distribué à l’entrée du musée, ce qui, certes, allège la présentation des œuvres mais s’avère parfois un peu laborieux.

 

Michaux face aux autres : un poète atrabilaire ?

Enfin, l’exposition aborde la question du face à face entre Michaux et les autres, peintres, écrivains ou éditeurs. Ces échanges ont pris des formes multiples : œuvres commentées par Michaux (Zao Wou-Ki, Paul Klee ou René Magritte, dont un tableau est exposé dans cette optique), portraits du poète par d’autres artistes (Jean Dubuffet), essais d’autres auteurs comme le Découvrons Henri Michaux d’André Gide en 1941, dédicaces, révélant les liens privilégiés avec René Char ou Michel Leiris, tapuscrits rageusement raturés, mais surtout … nombreuses lettres de refus cinglantes et définitives adressées par Michaux à divers destinataires. L’un des commissaires, Jean-Luc Outers, les a même reprises en volume chez Gallimard, paru en mars 2016 sous un titre sans équivoque : Donc c’est non. De fait, le face à face présenté dans cette section de l’exposition est souvent conflictuel. Le poète du « contre » s’y affirme ainsi contre la réédition de ses textes de jeunesse parus dans Le Disque Vert (malgré l’insistance de Franz Hellens), mais aussi contre l’idée de devenir un personnage public. Contre les conférences, donc, contre les photographies de lui sur la couverture des livres (à nouveau) et donc aussi, logiquement contre l’idée de s’exprimer à la radio (« Ne me transmettez jamais plus de pareilles propositions. Que toutes les radios sautent plutôt. Vous savez bien pourtant que je ne parle jamais au micro »), ces deux refus étant essuyés par le même Robert Bréchon.

S’ouvrant et se fermant sur les imprécations de Michaux contre toute forme d’exhibition de l’écrivain et de patrimonialisation de son œuvre, l’exposition fait ainsi le choix de se mettre au diapason de son auteur, en limitant au maximum le discours de l’institution au profit des œuvres, tout en offrant au visiteur un parcours informé de l’univers singulier du poète.

Nadja Cohen (FWO/ KU Leuven)
juin 2016

 

catalogue expo MichauxCatalogue : Henri Michaux, face à face : Textes, peintures et dessins réunis et commentés par Jacques Carion et Jean-Luc Outers, Bruxelles : La lettre volée / Bibliotheca Wittockiana, 2016, 157p., 22€.

Objet soigné, publié par « La lettre volée », le catalogue met l’accent sur la double qualité de peintre et de poète d’Henri Michaux, dans le sillage de l’exposition qui faisait la part belle à son œuvre peinte. Jacques Carion et Jean-Luc Outers y reprennent le principe du face à face entre les textes de Michaux et les œuvres picturales avec lesquelles ils dialoguent. Partant de la remarque d’un critique selon laquelle « autant [Michaux] s’efface dans son entourage, autant il se déploie souverainement dans ses œuvres », l’ensemble des documents ici compilés laisse une large place aux mots de l’auteur afin que s’en dégage un autoportrait diffracté et mouvant. L’insaisissable poète est ainsi appréhendé essentiellement à partir de l’« espace du dedans », de sa naissance à la crémation de sa dépouille, évoquée en fin de volume par Jean-Luc Outers dans un texte aux accents personnels.

Commissariat : Jacques Carion (professeur émérite à la faculté de Philosophie et Lettres de l’UCL) et Jean-Luc Outers, écrivain.

Scénographie : Jean-Michel Ponty et Monique Pauzat.

Ecouter aussi l’émission radio : interview de Jacques Carion par Pascal Goffaux, RTBF, 7 mars 2016.


Pour citer cet article:

Nadja Cohen, « Henri Michaux, face à face (Bruxelles) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2016.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/henri-michaux-face-a-face-bruxelles/, page consultée le 29/11/2021.