Carnet de visites

12/06/2026

« Georges Perec, archives d’une enfance » : Perec avant l’œuvre

Archives de Paris Commissaire(s): Béatrice Hérold, Claire Zalc

À l’occasion du quatre-vingt-dixième anniversaire de la naissance de Georges Perec, les Archives de Paris proposent, avec Georges Perec, archives d’une enfance, une exposition dont l’ambition dépasse la simple commémoration. Le parcours, conçu à partir des fonds conservés par les Archives de Paris et de nombreux documents familiaux, se concentre sur une période relativement peu documentée de la vie de l’écrivain : les années qui précèdent son entrée en littérature. Il ne s’agit donc pas tant d’exposer l’œuvre que d’interroger les conditions de possibilité de son émergence à travers les traces administratives, photographiques et familiales laissées par l’enfance.

L’un des premiers intérêts de l’exposition réside précisément dans ce déplacement du regard. Là où les expositions littéraires privilégient souvent les manuscrits, les éditions originales et autres pièces liées à l’activité d’écriture, Georges Perec, archives d’une enfance accorde une place centrale à des documents qui ne relèvent pas de la littérature proprement dite. Registres scolaires, fiches administratives, documents d’état civil, photographies de quartier ou plans cadastraux : autant d’archives qui donnent à l’exposition une orientation nouvelle en modifiant profondément la manière dont le visiteur appréhende l’écrivain. Ce dernier s’efface momentanément derrière un enfant dont l’existence se trouve fragmentée dans une multitude d’inscriptions documentaires.

Le visiteur est invité à suivre un parcours à la fois chronologique et spatial. La première section, consacrée à Belleville et à la rue Vilin (quartier et rue de naissance de l’auteur) mettent en évidence le rôle structurant du lieu dans la mémoire perecquienne. La rue Vilin est l’un des douze lieux choisis par Perec pour son projet inachevé « Lieux », qui devait décrire l’évolution, sur plusieurs années, de douze lieux parisiens ayant une valeur particulière pour lui. Les cartes, photographies et plans exposés permettent de mesurer l’écart entre le quartier vivant et populaire des années 1930-40 et les transformations urbaines qui conduiront à sa démolition, dans les années 1980. 

Le visiteur découvre ainsi les lieux évoqués dans W ou le souvenir d’enfance ou dans les textes de l’auteur consacrés à la rue Vilin, mais aussi les mécanismes urbanistiques qui ont mené à la disparition de ces lieux. Au sujet de la rue Vilin par exemple : « La rue Vilin est aujourd’hui aux trois quarts détruite. Plus de la moitié des maisons ont été abattues, laissant place à de terrains vagues où s’entassent des détritus, de vieilles cuisinières et des caracasses de voitures ; la plupart des maisons encore debout n’offrent plus que des façades aveugle » (W ou le souvenir d’enfance, chapitre X).

L’un des aspects les plus intéressants de l’exposition réside précisément dans le dialogue constamment établi entre les pièces exposées et les textes perecquiens. Ainsi des extraits de W ou le souvenir d’enfance ou d’autres fragments autobiographiques accompagnent-ils régulièrement les documents d’archive comme pour faire circuler la parole de Perec écrivain au sein du parcours.

L’intérêt de ces rapprochements apparaît tout particulièrement dans les sections consacrées aux années d’école et aux premiers déplacements du jeune Perec. Les rubriques « Souvenirs d’école » et « Lieux d’une fugue » donnent ainsi accès à des documents dont la valeur ne réside pas seulement dans les informations qu’ils livrent, mais dans le plaisir particulier qu’ils procurent aux lecteurs familiers de l’œuvre. Bulletins scolaires, appréciations d’enseignants, relevés administratifs ou documents relatifs à une fugue de jeunesse permettent de retrouver, sous une forme documentaire, des épisodes que les textes de Perec ont transformés ou réélaborés.

L’exposition invite alors à une lecture à double niveau : les archives éclairent certains motifs de l’œuvre, tandis que la connaissance de l’œuvre confère à ces documents une densité singulière. Sans jamais céder à la tentation de la preuve biographique, le parcours ménage ainsi un espace de reconnaissance où le visiteur découvre, derrière la figure de l’écrivain, les traces parfois inattendues de l’écolier, de l’adolescent ou du jeune homme.

Ce dispositif évite pour autant deux écueils symétriques : il ne s’agit ni de vérifier l’œuvre par l’archive, ni de réduire les archives à un simple rôle d’illustration. Entre les documents et les textes demeure un écart que l’exposition prend soin de maintenir. Il est particulièrement sensible dans les sections consacrées à la guerre et à l’après-guerre. Les archives relatives à la mort du père en 1940 (Icek Perec est mortellement blessé par un obus le 16 juin 1940, veille de l’armistice), à la disparition de la mère, déportée en 1943 (Cyrla Perec est arrêtée et internée à Drancy le 17 janiver 1943 avant d’être déportée vers Auschwitz le 11 février de la même année) ou encore à la reconnaissance de Georges Perec comme pupille de la Nation, documentent des événements dont l’œuvre de l’écrivain porte durablement la marque. Pourtant, jamais les documents ne sont mobilisés comme des clefs explicatives destinées à réduire l’œuvre à ses déterminations biographiques. Les archives demeurent ce qu’elles sont : des fragments administratifs et factuels incapables de restituer dans son ensemble l’expérience vécue.

 

Les documents ainsi exposés demeurent des fragments incomplets, parfois silencieux. Les archives lacunaires entourant la mort de la mère de Perec donnent notamment à voir le caractère nébuleux de sa disparition, béance que l’on retrouve en écho dans l’œuvre du fils, où la date et le lieu de la déportation demeurent souvent incertains ou erronés. Or, sans jamais chercher à combler artificiellement les lacunes de son matériau, l’exposition refuse néanmoins de faire de l’incomplétude des archives son principe organisateur. Elle aurait pourtant, ce faisant, toucher à une question essentielle : celle de la relation entre archive et mémoire. Car là où l’archive promet généralement une forme de certitude documentaire, les pièces présentées ici soulignent au contraire l’étendue des zones d’ombre. En ce sens, l’exposition éclaire – presqu’involontairement – le geste de W ou le souvenir d’enfance, construit précisément sur l’impossibilité d’accéder à certains souvenirs, ce dont témoigne la phrase inaugurale : « Je n’ai pas de souvenir d’enfance » (W ou le souvenir d’enfance, chapitre I).

Dans son ensemble, le principe fondateur de l’exposition apparaît fidèle à la poétique perecquienne, où collectes, classements et autres inventaires ont une place de choix. Georges Perec, archives d’une enfance n’expose pas une biographie achevée mais un travail d’enquête : plus qu’un accès à des éléments biographiques inédits, l’exposition donne à voir les archives comme des dispositifs de transmission qui, mis en regard des textes de Perec, rendent sensible le processus par lequel des traces éparses deviennent matière d’écriture.

Célia Gallina
(Docteure en littérature et langue françaises
Enseignante à l’Université catholique de Lyon
et chercheuse associée au laboratoire STIH
(Sens, texte, informatique, histoire) de Sorbonne Université)

 


Pour citer cet article:

Célia Gallina, « « Georges Perec, archives d’une enfance » : Perec avant l’œuvre », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/georges-perec-archives-dune-enfance-perec-avant-loeuvre/, page consultée le 03/08/2026.