Carnet de visites
Épopée graphique. Bande Dessinée, Comics, Manga
Musée de Grenoble Commissaire(s): Sébastien Gokalp, Lucas Hureau
Il est des espaces dont on entend les voix. Ces espaces que l’on pourrait qualifier d’« autres », au sens où Foucault les décrivait, nous portent vers un ailleurs, et dont les rituels, les enchantements, ouvrent vers de nouvelles perceptions. Dessinant un rapport au monde profondément ancré dans et pour le sensible, décloisonnant les systèmes et dispositifs politiques et culturels en place, ces espaces produisent et sont produits par un ailleurs. C’est peut-être là, précisément dans cet ailleurs, que la bande dessinée rencontre le mieux la spatialisation muséale.
Les musées deviennent, dans une démarche contemporaine (Agamben, 2008), des zones critiques où s’articule un pouvoir institutionnel (local et global) tout en proposant une ouverture : un champ du possible réactualisant et fertilisant les potentialités de notre propre actualité. Nous pourrions pratiquer (Lefebvre, 1974) les musées comme des espaces utopiques, dans l’ambition de faire vivre des expériences sensibles au contact d’œuvres et d’artistes : une respiration, un intervalle dans le quotidien, au devenir « autre ».
L’espace utopique est profondément lié à la société qu’il abrite et reflète. Il ne s’agit pas d’un lieu purement imaginaire : il est chargé de sens, révèle une vision du monde, et témoigne des modalités sociales de son appropriation.
« Se produire et se reproduire […] caractérise la formation de la ville […] dans le modelage quotidien de cet espace organisé, métaphorisé » (Duvignaud, 1997, p. 17). La ville est un langage. Dans l’espace de la ville utopique, les signes occupent une place définie dans la trame d’un discours (Ehrhardt & Fleury, 2002, p. 3).
La bande dessinée, en tant qu’art de la pratique spatiale, possède un territoire structuré pour une narration dont on doit penser comment elle se raconte (de la même manière que l’on doit imaginer comment arpenter un musée). À l’image d’une ville, le langage s’y construit dans l’espace et par ses agencements pratiqués, par des corps, des textures, du texte, des signes. La bande dessinée se propose au-delà de ses propres bordures et de ses supports. Au-delà d’être systémique (Groensteen, 1999), elle est vibrante, émotionnelle et corporelle (Le Coarer, 2022), et possède à cet endroit une architexture propre qui peut et doit être révélée dans un contexte similairement utopique : l’espace muséal.
C’est cette ambition que nous souhaitons interroger à travers l’exposition temporaire Épopée graphique : bande dessinée, comics, manga, accueillie au Musée de Grenoble du 22 novembre 2025 au 19 avril 2026.
L’histoire d’une architecture pratiquée
Nous allons chercher dans l’épopée « une suite d’événements extraordinaires, d’actions éclatantes qui s’apparentent au merveilleux et au sublime ». Ces événements sont accueillis à Grenoble dans une salle dont les espaces d’exposition se disposent comme une planche de Chris Ware : en volume, entrecollés, architecturés. Le visiteur ou la visiteuse traverse ces espaces, chacun pourvu d’une thématique, dont le cadre explicitement présenté laisse peu de place au doute quant à ce qui s’y déploiera. Les blocs d’exposition se succèdent les uns après les autres, adoptant chacun des tonalités, des sujets et des langages qui les opposent ou les distinguent. L’ensemble forme l’artère principale de la bande dessinée envisagée comme histoire culturelle. Le visiteur ou la visiteuse y saisit rapidement les évolutions de styles et de narrations, ainsi que les impacts des différents ancrages artistiques, culturels et géopolitiques selon les auteurices et les époques.
Pour rendre visible cette déambulation – c’est-à-dire parcourir librement les salles d’exposition et inviter à lire l’exposition comme on parcourt une planche – des visuels, des œuvres, des images sont disposés. Et c’est là que l’utopie rencontre sa propre frontière.
La bande dessinée est un objet muséographique complexe. En tant qu’œuvre en soi, elle est attendue au même endroit qu’une œuvre institutionnellement reconnue, un tableau, une sculpture. En tant que trace, elle n’est qu’un instant d’une production artistique, un geste ramené à sa simple réalisation technique, l’ébauche et son épure. En tant que stuff (Jenkins, 2020) ou de rétention tertiaire au sens de Stiegler (2018), elle est un objet mémoriel complexe, conservant à la fois la trace signifiée de l’artiste et l’incorporation affective de la lectrice ou du lecteur. À la manière du porte-bouteilles de Duchamp, la bande dessinée, en entrant dans le cadre muséal, s’ouvre sur des stratifications complexes et une mixité de potentiels exposés : elle s’expose dans sa matière propre et son ombre portée, simultanément – l’ombre portée de la planche de bande dessinée est son propre hors-champ, le reste de l’album non exposé, les traits effacés, la mise en réseaux avec les planches environnantes.
Le Musée de Grenoble propose ainsi une épopée de l’objet muséographique « bande dessinée ». Entre les murs et les tables en tant que supports-signifiants muséographiques communs, tout donne une allure de cabinet de curiosités rassurant. Les planches y sont exposées comme on exposerait un tableau : prélevées, isolées, encadrées. Elles sont disposées comme des tirés à part d’un ensemble dont elles ont été déliées. Là où chacune était conçue comme un nœud dans la trame plus ou moins subtile d’une narration, la voilà qui se suffit simplement à elle-même. Et c’est précisément là que les passant·es s’attardent : iels font la lecture aux enfants, décortiquent le comique ou le drame, en font des traductions discrètes. La planche de bande dessinée est revue, relue, réfléchie dans quelque chose qui n’est plus livre, qui est expérience, espace dans l’espace, pratiqué concrètement par des corps pour des corps. L’épopée se vit. La voix n’est plus contrainte à la spatialité narrative littérale et sémantique (Genette, 1963) : elle est provoquée par un agent, un corps désirant.
Une Histoire en 4 Actes
L’exposition s’articule en quatre thématiques que se partagent linéairement les blocs d’exposition. La première invite le public à faire l’expérience des planches fondatrices dans l’histoire occidentale de la bande dessinée (McCay, Herriman, Pinchon, Rabier) autour des figures de l’humour et du voyage. On y retrouve un imaginaire collectif occidental fort, avec une production riche de la première moitié du XXe siècle. Ces œuvres appellent une relecture postcoloniale que l’exposition laisse à la liberté de l’auteur d’y faire son opinion. N’aimerions-nous pas voir dans la muséalité (Scheiner, 2007) de la bande dessinée marquée par une histoire et des acteurs parfois critiquables, se tourner fièrement vers une approche décoloniale des collections (Mbembe, 2020) invitant alors à renouveler le regard porté sur ces imaginaires.
Les productions orientales, majoritairement japonaises, arrivent très vite (deuxième salle d’exposition). L’imaginaire eurocentré y découvrira des œuvres graphiques dynamiques, riches, presque expérimentales dans leur relation texte-image. Les deux thématiques suivantes s’axent sur des genres littéraires et narratifs : science-fiction, polar, horreur, érotisme. L’espace y est dédié à des auteurs précis. Un bloc entier consacré à Philippe Druillet (dont nous renvoyons vivement le lecteur ou la lectrice à sa biographie), un autre à Enki Bilal. Ces espaces monographiques fonctionnent comme des respirations dans le parcours : après la succession thématique des planches, le visiteur ou la visiteuse se trouve soudainement plongé·e dans un univers singulier, cohérent, signé. Cela participe aussi grandement à l’exposition d’un ancrage d’un imaginaire ou d’une connaissance collective sur l’héritage et les grandes références dans la bande dessinée (en particulier française). Cela peut satisfaire le.la connaisseur.e comme fasciné.e la personne découvrant les auteurs et l’ampleur de leur travail La dernière partie est dédiée aux récits centrés sur l’expérience individuelle : autofiction, biographie, et ce que l’on pourrait définir comme la pratique dessinée du récit de soi (Butler, 2007).
Histoire d’être contemporain
Qui suis-je face à une planche de bande dessinée ? Que cette question se pose du point de vue de l’auteur·ice ou du·de la visiteur·se, nous avons tou·te·s la capacité d’entendre un chant — au sens premier du terme : celui de l’épopée, de la voix qui nous précède et nous traverse. L’exposition ne s’appelle pas autrement. Ce chant, qui sera propre a tout un chacun, prend ici la forme d’un champ d’images : une planche de Druillet qui réveille un souvenir d’adolescent, une case de Bilal qui heurte une sensibilité politique, les rêveries autour d’un Moebius. Déjà vues ou nouvelles, ces images se réfèrent à une connotation purement mémorielle ou à un signifié culturellement ancré. Ces ensembles de signes, nous devons les recontextualiser par rapport à nous, et par rapport à nous aujourd’hui. Cette recontextualisation n’est pas seulement intellectuelle : elle est physique, positionnelle, ancrée dans ce même espace autre muséal où nous nous trouvons.
La notion de corps et de contexte est ici centrale. Corps, d’abord : l’exposition impose une physicalité de la lecture. On se penche sur les tables, on lève les yeux vers les grands formats, on tourne autour des blocs. La bande dessinée, habituellement tenue entre les mains, devient ici une affaire de posture, de déplacement, de distance. Contexte, ensuite : une planche de Herriman ou de Pinchon ne se lit pas de la même façon selon qu’on en connaît la circulation historique, les publics d’origine, les rapports de domination qu’elle véhiculait ou subvertissait. L’exposition ne le dit pas toujours, mais elle crée les conditions pour que le visiteur ou la visiteuse le ressente, ou du moins s’interroge.
(IUT d’Angoulême)
Pour citer cet article:
Gaëtan Le Coarer, « Épopée graphique. Bande Dessinée, Comics, Manga », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Sep 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/epopee-graphique-bande-dessinee-comics-manga/, page consultée le 22/09/2026.



