Carnet de visites

En quelques mots… (Bruxelles)

Maison des arts (Bruxelles) Commissaire(s): Lucile Bertrand

 

En quelques mots…, La Maison des Arts (Bruxelles), du 19 février 2022 au 30 avril 2022

 

En quelques mots réunit « douze artistes plasticien·ne·s » autour de « quelques mots » peints ou écrits, projetés, dits, lus ou encore cachés. Les œuvres montrées ne sont pas celles de poètes ou d’écrivains, mais d’artistes visuels pour qui les mots sont un « matériau de recherche ». Cette exposition, modeste par son format, ambitionne pourtant de donner à voir une série d’interactions possibles entre texte et art contemporain, selon plusieurs modalités que la commissaire (et artiste elle-même) Lucile Bertrand, qui travaille ces questions depuis longtemps, appelle « l’art de l’emprunt », « l’art du récit » et « l’art du recouvrement ». Elle entend aussi susciter le désir de jouer avec les mots, comme en témoigne le riche programme d’ateliers créatifs pour jeune public ou la soirée de performances autour de l’édition d’artiste.

 

Des mots sur le devant de la scène artistique

Le titre de l’exposition dit exactement ce qu’il en est. Il s’agit bien d’une exposition de mots et non de livres, voire de textes, et il y a en effet seulement « quelques mots » à voir et très peu de choses à lire. Quant aux points de suspension, ils tendent à la dissolution et à la disparition du mot, qui est l’horizon de l’accrochage présenté sur les deux étages de la Maison des arts. Le texte de présentation explique ainsi que les œuvres montrées relèvent soit « la valeur et la puissance » soit la « faiblesse » et « l’inconsistance » des mots. Le minimalisme est ici pleinement assumé et contraste avec d’autres expositions mettant des livres en avant qui ont pu jouer la carte de l’accumulation et de l’imaginaire babélien (La Bibliothèque, la nuit à Montréal en 2015 et Paris en 2017, ou Babel à Lille en 2012 et Bruxelles en 2013, par exemple).

Les mots apparaissent donc isolés, sortis de leurs contextes et de leurs phrases désarticulées. Des termes au sens proche mais à la connotation opposée, comme « étranger / touriste » ou « migrant / backpacker » sont classés deux à deux et présentés en miroir dans Question de perspective de Lucile Bertrand. Les deux mots « Frontière visuelle » fondent littéralement sur un rouleau de papier vertical dans l’œuvre de Godelieve Vandamme, l’expression « What’s new » recouvre une page d’agenda noircie dans Mémento épigraphe de Pierre Buraglio. Et ce sont à peine quelques mots insérés très finement dans des filets à cheveux qui sont visibles dans l’œuvre de Stefana McClure a certain Slant of light. Les mots sont parfois réduits à de simples lettres que l’on peut lire dans un sens ou dans l’autre, comme dans les lattes de verre que Florian Kiniques a disposées contre les murs de l’exposition, où les lettres N et O apparaissent en transparence.

L’approche des mots en art peut être formelle, conceptuelle, voire sémioticienne, ou plus ouvertement politique (allant vers un dévoilement critique ou une déconstruction du sens des « mots de la tribu », comme disait Mallarmé). L’accrochage de la Maison des arts joue sur les deux tableaux, qui ne s’excluent pas forcément.

 

Un parcours allant vers la disparition du texte

En quelques mots… entend montrer la puissance imaginaire du mot, y compris dans sa disparition, paradoxe mis en lumière par le parcours de l’exposition. Celui-ci s’ouvre sur le plus accessible, la question du récit, avec deux salles en forme de « corner », tendance « period room » vue la lourde décoration boisée et carrelée ainsi que le mobilier très présent (les cheminées en particulier). Dans le premier « corner », deux vidéos de Daniel Locus, Roland et Jérusalem (2019), sont présentées côte à côte comme une grande installation en dialogue avec la pièce imposante, une salle à manger XIXe siècle aux décors animaliers, très haute sous plafond et pourvue de vitraux. Sur un écran défilent parmi les extraits les plus sanglants des scènes de bataille de la célèbre chanson de geste La Chanson de Roland, comme sur un télécripteur, tandis que des scènes de bataille de tapisseries médiévales (du Musée de la Tapisserie à Tournai) sont rythmées de dates clés de l’histoire militaire, en particulier celles des villes assiégées. Dans le deuxième « corner », une seconde salle à manger elle aussi lourdement décorée, Daleko de Marcelline Delbecq (2008) invite à s’asseoir devant ce qu’on prend d’abord pour un écran et à écouter, au casque, un récit presque susurré en scrutant un paysage en partie occulté. « C’est par l’oreille que l’œil se met en mouvement », suggère le texte de présentation à propos de cette œuvre intrigante qui déjoue les attentes.

L’espace principal du rez-de-chaussée met ensuite en avant la matérialité du texte, d’abord avec de la poésie persane imprimée sur un carnet et ornée de perles (Stefana McClure, Silenced Voices : Forough Farrokhzad, 2021), puis avec les mots inscrits sur des lames de verre de Florian Kiniques qui évoquent le travail de Peter Downsbrough. La pièce suivante, occupée intégralement par une superbe bibliothèque peinte en noire, met en valeur les mots comme traces en traitant de l’archive, notamment de l’archive de performances, avec la fascinante œuvre d’On Kawara, I Went (1968-1979), un ensemble de douze livres composés de photocopies de plans où l’artiste a marqué l’ensemble de ses déplacements quotidiens, mais aussi avec la vidéo de Godelieve Vandamme représentant un texte qui fond : les deux mots composés d’encre de Chine congelée (Frontière visuelle, 2004-2021) évoquant cette fois certains travaux de Marcel Broodhaerts.

À l’étage, le matériel de cette performance est dévoilé lorsqu’on monte l’escalier, dans un après-coup un peu monumental. Sur le palier, l’œil s’arrête surtout sur l’œuvre de Lucile Bertrand, Question de perspective (2016), confrontant, sur le dessin d’une carte imaginaire les mots utilisés selon que l’on se trouve ou non du bon côté des frontières. Dans les cinq petites salles de l’étage, à l’ambiance beaucoup moins feutrée qu’en bas, c’est sur le sens des mots que l’on s’arrête. Sens politique d’abord, avec par exemple la salle consacrée au projet de Barbara Geraci autour du cahier de son grand-père italien qui, à son arrivée en Belgique, a appris le français en même temps que son métier de contremaître (Pour remonter à la surface, 2021), mais aussi la vidéo de performances de When the Revolution Comes d’Eirene Efstathiou, à Athènes en 2014. Sens poétique également, avec les petits mots de la poétesse Emily Dickinson, qui empruntait elle-même beaucoup, mots très forts car porteurs d’images (a certain Slant of light).

La dernière salle est consacrée à la disparition des mots et met en avant la notion de caviardage, en filigrane dans l’ensemble de l’accrochage (notamment dans le travail de montage de Sylvie Eyberg à partir de magazines anciens). On y voit des cartes postales coloniales dont les mots ont été recouverts (Pierre Buraglio, 4 août, 1989), une intrigante œuvre minimaliste de Florian Kiniques – deux fils d’or mimant le froncement de sourcil de sa compagne (dont le cartel fait office de déclaration d’amour) – et perpetratio de Lucile Bertrand, série d’images sans mot aucun.

 

 

Du décor et de la discrétion : une scénographie tout en échos

L’exposition occupe les deux étages de la Maison des arts de Schaerbeek, au Nord de Bruxelles, un bel hôtel particulier bien rénové, trônant dans son écrin de verdure. Cet hôtel particulier impose sa présence et donne nécessairement sa couleur aux expositions qui y sont présentées. Le décor étant impossible à invisibiliser, il oblige les commissaires et les scénographes à jouer avec lui, ce que réussit à faire En quelques mots… dont le propos tend pourtant vers le minimalisme et la discrétion. Le dialogue entre le décor et les œuvres est particulièrement réussi dans cet accrochage qui crée des effets d’écho et des jeux de cadre, comme dans la répétition du motif du cercle dans l’œuvre de Marcelline Delbecq. Le dispositif de Daleko est en effet calqué sur la télévision et, à l’écoute du récit murmuré au casque, le regard se perd sur la photographie en grande partie occultée que lui présente un simulacre d’écran, mais aussi dans la contemplation des vitraux colorés qui viennent prolonger l’œuvre qu’on a sous les yeux. Les effets d’écho sont aussi manifestes dans la première salle où est présentée l’œuvre de Daniel Locus, dans la façon dont les détails des tapisseries filmées interagissent avec les décors peints, dans les mêmes tons.

Dans la salle suivante, l’imaginaire de la disparition prégnant chez Florian Kiniques fonctionne à plein car le décor de la salle de réception, la plus grande salle du lieu et l’une des plus ornées, permet de faire disparaître des lattes de verres déjà transparentes. L’effet n’aurait pas fonctionné dans un white cube. De même, à l’étage, des œuvres se cachent, littéralement difficiles à découvrir, comme a certain Slant of light ou )( du même Florian Kiniques. Il y a donc dans En quelques mots… une grande intelligence dans les modes de présentation des œuvres et dans leur intégration. Toute exposition devrait être conçue comme une collaboration entre un lieu et des œuvres car ils interagissent toujours plus qu’on ne le croit.

L’exposition a en outre le grand mérite de matérialiser certaines questions abstraites qui se posent en littérature, par exemple autour du support et de la lecture. Le rapport à l’intimité, notamment, en jeu dans les différentes théories de la lecture et de la communication littéraire, est ici figuré très concrètement : les poèmes de Dickinson que l’on peut littéralement se mettre sur la tête grâce à des filets invisibles sont une belle image contrastant avec ce qu’on imagine d’une lecture publique de poésie, par exemple. Avec les œuvres de seulement douze artistes, l’accrochage présente une grande diversité des apparitions du texte : texte lu dans une image fixe, texte qui défile, de façon neutre comme au téléscripteur ou non, texte écouté au casque ou diffusé pour tous. Il y a en effet bien des scénarios possibles..

La question de la lecture, trop souvent vue comme naturelle, n’est en effet pas transparente. L’art contemporain peut alors aider la littérature à comprendre comment les mots nous arrivent, en dehors des salles de lecture. C’est en particulier le cas dans une œuvre non évoquée encore, celle de Chantal Maes, dont la vidéo sonorisée occupe une pièce entière à l’étage : Take a look from the inside. Lecture poétique : Christian Dotremont (2004) propose une lecture bégayante, où le mot se lit et s’écoute, avec ou sans casque, même si l’artiste nous conseille le casque pour une « écoute plus fine ».

En quelques mots… n’est donc définitivement pas une exposition de livres. Son objet est le mot dans toute sa matérialité, l’encre, le cahier, le carnet et l’écriture manuscrite qui constituent un autre espace du texte. Loin d’être synonymes, mots et livres semblent prendre des directions bien différentes dans leur utilisation en art contemporain.

 

Commissariat : Lucile Bertrand
Publication: livret d’exposition publié par la Maison des arts (n°21, 2022), 5€
Voir l’article de la RTBF avec les vidéos consacrées à certaines des oeuvres présentées
Anne Reverseau
(FNRS / UCLouvain)

Pour citer cet article:

Anne Reverseau, « En quelques mots… (Bruxelles) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2022.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/en-quelques-mots-bruxelles/, page consultée le 06/10/2022.