Carnet de visites

27/05/2021

Des fantômes photosensibles. Philippe Herbet – Albert Dadas

Contretype (Bruxelles) Commissaire(s): Emmanuel d’Autreppe

 

Faut-il croire que la galerie de photographie bruxelloise Contretype deviendrait un espace propice à susciter des fantômes, voire serait une maison hantée ? On en viendrait à le penser en découvrant l’exposition de Philippe Herbet, et après avoir visité quelques semaines auparavant celle de Federico Clavarino, dont j’avais rendu compte dans L’Exporateur. À nouveau en effet, c’est sous le signe de la hantise que se place cette exposition, et le superbe livre qui a été édité conjointement par Contretype et L’image sans nom. Confiée aux soins d’Emmanuel d’Autreppe, cette exposition se place sous le double signe… du dédoublement et de l’évanescence, ainsi que sous le patronage d’Alan Kardec, auteur qui au cœur du XIXe siècle, a contribué à lancer la vogue du spiritisme.

D’emblée, le titre même de l’exposition sème quelque peu le trouble : « Philippe Herbet – Albert Dadas ». De ces deux noms livrés à la perplexité, lequel au juste est celui du photographe, lequel le titre du travail qui nous est proposé ? Sur le livret qui, comme pour toutes les expositions de Contretype, décrit les expositions en cours, la présentation de l’exposition parallèle – La part visible de Nathalie Amand, également confiée au commissariat d’Emmanuel d’Autreppe – ne distingue pas la police du nom de la photographe de celle du titre de son exposition. Difficile donc de trancher. Mais, au fond, pourquoi le faudrait-il ? Rien n’est moins sûr, surtout s’agissant d’une exposition qui s’emploie à court-circuiter certaines de nos supposées certitudes.

 

Reflets fuyants

Sise au sous-sol de la galerie, l’exposition joue d’un ressort de la technique photographique qu’on pourrait penser relativement convenu au premier abord. La presque intégralité de ces images joue en effet du principe de la surimpression et nous donne à voir des individus à la consistance évanescente, pris de plus ou moins près, mais systématiquement placés au centre de l’image. Le « truc » peut donner une impression de facilité. Ce fut ma première impression, en toute franchise… Toutefois, l’effet hypnotique que génère la mise en série de ces photographies a tôt fait de dissiper cette réticence devant un l’adoption du procédé, originaire en ce qu’il remonte aux origines de la photographie, mai aussi parce qu’il a donné lieu à la riche tradition de photographie de spectres et autres ectoplasmes dont se sont délectés les amateurs de frissons issus des mystères de l’occulte, donnant ainsi consistance au fantasme de la persistance.

Le fait est qu’en effet, c’est d’un feuilletage de la trame du temps que sont faites ces photographies de Philippe Herbet qui nous sont présentées. Leur mise en série l’accentue et se révèle propice à l’instauration d’une atmosphère invitant à la contemplation, voire au recueillement. Paysages de vapeurs et de brumes, intérieurs ruinés ou abandonnés, environnements urbains ou champêtres situées à la croisée de chemins (sentiers, escaliers, rails de trams…) qui paraissent ne mener nulle part en particulier… Cette série, qui résulte d’une inclination proncoée au déplacement, façonne une invitation aux voyages : non seulement dans des espaces divers, mais aussi dans le temps. Dans le texte par lequel il ouvre le livre accompagnant l’exposition, Philippe Herbe rapporte sa découverte d’un personnage de dromomane, marcheur fou du XIXe siècle dont il relève les coïncidences avec sa propre personne :

J’ai rencontré Albert Dadas plus de cent trente ans après sa mort. Le premier contact a été établi en lisant la thèse du docteur Philippe Auguste Tissié intitulée « Les Aliénés voyageurs, essai médico-psychologique », thèse qu’il avait soutenue publiquement le 16 février 1887 à la Faculté de Médecine de Bordeaux. […]

Après ma première lecture, j’avais relevé quelques points communs entre Albert et moi : un traumatisme crânien ; le sens de la propreté vestimentaire ; une mémoire défaillante ; la larme facile ; un champ visuel restreint ; le goût pour l’errance, la marche sans but, le voyage et les grands espaces ; un rapport spécifique à Liège [….]. Oui, il y avait bien d’étranges coïncidences.

Ainsi Philippe Herbet suggère-t-il (enfin, c’est du moins ce que je suppose…) que l’auteur de ces lignes pourrait bien apparaître comme une sorte d’incarnation, ou plutôt de réincarnation, d’un individu ayant vécu jadis, à la fin du XIXe siècle, tout se passant comme si sa vie constituait l’écho d’une autre, vécue en d’autres temps et en d’autres lieux. Il en va d’un questionnement sur l’incarnation et ses paradoxes, qui conjuguent consistance et précarité, présence et effacement. Ce sens de l’éphémère et cette persistance du disparu, la photographie n’est pas seule à lui donner corps. L’écriture est également de la partie, et confère à cette fascination une autre forme, non seulement au sein l’exposition, mais aussi dans le livre qui l’accompagne. Au demeurant, que Philippe Herbet commence par rapporter la façon dont sa découverte de celui qu’il présente comme un étrange alter ego d’un autre temps n’est-il pas une invite au visiteur à se doubler d’un lecteur ?

 

Fantômes de papier

S’il s’agit bien de montrer des photographies, une fois n’est pas coutume dans un lieu qui, comme Contretype, montre presque exclusivement des tirages, le plus souvent fixés au mur, les images ne sont, cette fois-ci, pas seules à figurer dans l’exposition. Deux vitrines – à titre personnel, c’est tout simplement la première fois que j’en vois à Contretype… – sont en effet disposées, dans la seconde et la troisième des trois salles dont se compose ce parcours en trois temps. Toutes deux font la part belle au livre, et plus largement à l’écrit.

La première de ces deux vitrines se divise en deux zones : l’une présente un ensemble de livres, sur le voyage pour la plupart, mais aussi un ouvrage de l’anthropologue David Le Breton au titre pour le moins suggestif – Disparaître de soi. Une tentation contemporaine –, l’autre une série de carnets que, en l’absence de tout cartel éclairant la lanterne du visiteur désireux de savoir de quoi il retourne au juste (il n’y en a pas un seul dans l’exposition), sont manifestement ceux de Philippe Herbet. Ces carnets donnent à lire des pages qui semblent, détachées de la trame des jours, soustraites à la continuité d’une écriture au quotidien et au plus près du présent vécu. La répartition des textes suggère une conversion de la lecture en écriture, d’une hantise des signes (ceux tracés par Herbet dans ses carnets) par d’autres signes (ceux qu’il a peut-être lu dans les livres qui nous sont montrés) ?

La seconde vitrine montre une série de portraits anciens, manifestement datés de l’époque à laquelle Albert Dadas semble avoir vécu. En plus d’une carte, un livre y figure toutefois, à la gauche de la vitrine. Il s’agit du Voyage spirite en 1862 d’Allan Kardec. Ce livre n’est certes pas le plus célèbre de celui qui devint la figure de proue de cette vague de spiritisme qui toucha la France du Second Empire, jusqu’à occuper une part du temps de Victor Hugo et de sa famille en exil à Guernesey. Son Livre des esprits (1857) a davantage marqué. À travers cet ouvrage, dont le titre – la seule chose qui nous en soit livrée – conjugue les deux faces de cette exposition – l’espace et le temps, le voyage et la mémoire -, Allan Kardec, pseudonyme de Hippolyte Rivail présenté comme celui du druide qu’il pensait avoir été dans une de ses vies antérieures, ou plutôt sa pensée, apparaissent comme l’un des fils conducteurs du projet de Philippe Herbet.

Loin de se borner à être un catalogue inventoriant les photographies présentées à Contretype, le livre qui accompagne l’exposition se présente comme une œuvre à part entière. Bien sûr, le principe de dissociation entre l’exposition et le livre produit pour l’occasion est de nos jours presque devenu un attendu du monde des musées et des galeries, comme si l’idée de catalogue était désormais incongrue, et que tout catalogue ne pouvait être qu’un piteux inventaire dont nul ne saurait se contenter. Mais alors que, bien souvent, les « véritables livres » que sont aujourd’hui devenus bien de ces ouvrages qui demeurent, tout de même, en définitive des catalogues d’exposition – augmentés si l’on y tient… -, Herbet Dadas se veut une œuvre en soi, qui rejoue dans son ordre, l’espace d’un livre dont le texte est crucial, l’expérience proposée dans l’exposition.

Le travail de la scénographie ne s’arrête pas à cet élément mobilier que constituent les vitrines. La disposition des images ne laisse pas de surprendre. Rompant avec l’alignement relativement sage de nombre d’expositions de photographie, elle introduit un certain décalage dans leurs positions respectives. En outre, si la plupart sont d’un format standard rectangulaire (la plupart couchées), quelques-unes d’entre elles ont une forme circulaire, comme s’il s’agissait de signifier le retour cyclique des choses à travers les époques.

*

Placée sous le signe du voyage, l’exposition de Philippe Herbet invite ses visiteurs (et les lecteurs de son livre, de même) à une déambulation qui les conduit à poser leurs pas dans les empreintes laissées par le siennes, sur les lieux de ses déambulations multiples, mais aussi à la surface des images réunies par Emmanuel d’Autreppe à l’occasion de cette exposition comme dans les pages du livre qu’il a édité. Mais il s’agit d’un voyage double, forcément… : voyage dans l’espace, à travers une série de lieux non identifiés dans l’exposition (les photographies ne sont ni datées ni titrées), mais aussi dans un temps flottant, peu identifiable.

Quelque peu perplexe au début du parcours, j’ai fini, une fois l’exposition achevée, par la reprendre intégralement depuis le début, revenant avec attention sur chacune de ces images et sur chacun des documents figurant dans les vitrines. Cette exposition et ce livre, qui nous convient à plonger nos regards dans les profondeurs du temps, demandent eux-mêmes de prendre un temps qui fasse droit à ce qu’ils nous proposent.

Au terme de cette déambulation dans les pas d’une paire de fantômes, on ose espérer que le lecteur ne se froissera pas du peu de cas que l’auteur de ces lignes a fait de l’effet produit par l’éclairage de l’exposition sur les photographies qu’il en a prises. Pour le dire sans ambages, compte tenu de la nature des photographies présentées, je n’ai pas jugé utile de m’embarrasser de la présence de mon reflet dans les photographies de Philippe Herbet. N’est-ce pas ainsi que chaque visiteur voit ces images ? Une leçon à en tirer ? S’il le fallait, peut-être celle-ci : que lorsqu’il s’agit de fricoter avec des fantômes, l’on est peut-être toujours en dernière instance renvoyé à soi-même…

 

David Martens (KU Leuven – MDRN & RIMELL)


Pour citer cet article:

David Martens, « Des fantômes photosensibles. Philippe Herbet – Albert Dadas », dans L'Exporateur. Carnet de visites, May 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/des-fantomes-photosensibles-philippe-herbet-albert-dadas-contretypes-bruxelles/, page consultée le 21/09/2021.