Carnet de visites

24/08/2026

Colette Deblé. Jeux de dames

Archipel Butor (Lucinges, France) Commissaire(s): Aurélie Laruelle

Du 20 juin au 23 septembre 2026, le Manoir des livres, à Lucinges, présente l’exposition « Colette Deblé. Jeux de dames », dont le commissariat est assuré par Aurélie Laruelle. Bien que la première partie du titre de l’exposition ne fasse référence qu’au nom et prénom de l’artiste, Colette Deblé (née en 1944 à Coucy-lès-Eppes), cette exposition n’est pas une simple exposition monographique. Car l’œuvre de Deblé est, avant tout, une œuvre du dialogue : dialogue avec les écrivains et les poètes, dialogue avec l’histoire de l’art, mais aussi dialogue entre différents médiums et différents régimes de représentation.

Le dialogue avec les écrivains et poètes est une dimension essentielle de sa pratique. Dans le cadre de ses collaborations autour du livre d’artiste, qu’il semble plus juste ici d’appeler « livre de dialogue » selon le terme forgé par Yves Peyré, et qui désigne un livre dans lequel un plasticien et un écrivain « se répondent dans l’élan d’une fascination réciproque ». C’est précisément cette relation qui est mise en avant dans l’exposition, notamment à travers Jeu de dames, livre réalisé avec Michel Butor, dont le titre constitue de manière éponyme celui de la seconde partie du titre de l’exposition. À travers ces collaborations, Deblé ne se situe donc pas simplement du côté de l’illustration d’un texte : il s’agit plutôt d’interroger ce que peuvent produire ensemble deux langages, l’un verbal et l’autre plastique. Le rapport entre poésie et peinture peut ainsi être envisagé à partir de la formule « Ut pictura poesis », une relation dans laquelle les deux arts correspondent sans qu’aucun ne soit réduit à une fonction auxiliaire.

À ce premier dialogue s’ajoute celui que Deblé entretient avec l’histoire de l’art. Au début des années 1990, elle entreprend une vaste série consacrée aux représentations féminines dans l’histoire de l’art, dont elle extrait les figures de femmes des œuvres de peintres et sculpteurs, de la préhistoire à l’art contemporain. Cette entreprise émane d’une volonté explicitement formulée par l’artiste : « produire une histoire de l’art par les seuls moyens plastiques ». Là où l’historien de l’art recourt à l’écriture pour organiser, commenter et interpréter les œuvres, Deblé propose une autre forme de lecture de l’histoire de l’art : une lecture visuelle, fondée sur la répétition, la sélection, l’extraction et la mise en série des figures féminines.

Les femmes sont reprises sous différentes formes : dans les livres, sous la forme de lavis, sur toile, mais aussi découpées et présentées directement au mur. Certaines silhouettes semblent se détacher de leur support et flotter dans un espace aqueux, soustraites à la matérialité du tableau dont elles proviennent. Ce geste d’extraction est au cœur du projet de Deblé : elle prélève la figure féminine et la détache de son contexte pour la faire entrer dans une autre histoire, une histoire constituée par les corps féminins qui la traverse.

Ce geste soulève une première tension. En extrayant les femmes de leurs œuvres d’origine, Deblé les rend visibles en tant que motif récurrent de l’histoire de l’art ; mais elle les prive simultanément de ce qui permettait de les identifier : leur contexte narratif, leurs attributs, leur relation aux autres personnages allant même jusqu’à effacer le geste pictural qui les avait constituées. Les figures deviennent alors difficilement reconnaissables. Seul un spectateur familier de l’histoire de l’art pourra (et seulement parfois) identifier l’œuvre dont elles sont issues. L’opération de visibilité contient donc aussi une opération d’effacement : pour faire apparaître une histoire des femmes dans l’art, Deblé doit en quelque sorte les détacher des histoires particulières auxquelles elles appartenaient.

Cette tension semble être constitutive du projet de Deblé. Il ne s’agit pas simplement de restituer aux femmes leur place dans l’histoire de l’art, mais de produire, à partir de leur répétition et de leur déplacement, une nouvelle mémoire des représentations féminines. La figure n’est plus envisagée comme un personnage singulier, défini par une œuvre ou un récit, mais comme une forme susceptible de circuler d’une œuvre à l’autre, d’une époque à l’autre et d’un médium à l’autre.

C’est ici que la question de l’eau prend une importance particulière. Le lavis, technique privilégiée par Deblé, donne aux figures une matérialité instable : les contours se diffusent, les corps semblent apparaître et disparaître avec l’eau. Jacques Derrida, dans le texte qu’il consacre en 1993 aux lavis de Deblé, formule cette relation entre femme, peinture et eau en demandant : « pourquoi une histoire de la peinture serait-elle […] une histoire de la femme peinte […] elle mérite d’être retrempée » (Derrida Jacques, Prégnances – Lavis de Colette Deblé – Peintures, Brandes, Paris, 1993). Le terme « retrempée » est particulièrement suggestif : il renvoie à la fois à l’acte de replonger la figure dans l’eau et à celui de la soumettre à une transformation.

Deblé affirme elle-même que, si elle était un élément, elle serait « liquide » et que, si elle était un animal, elle serait une baleine. L’eau apparaît ainsi à la fois comme une réalité matérielle – celle du lavis – et comme une logique conceptuelle de l’œuvre : elle permet aux figures de circuler, de se transformer, de perdre leur fixité et leur identité première. La femme peinte devient une figure fluide, constamment susceptible d’être déplacée, reprise et réinscrite dans un autre contexte.

Cette dimension peut entrer en résonance avec la pensée de l’hydroféminisme développée par Astrida Neimanis, qui envisage les corps comme des corps traversés par des flux, des circulations et des relations. Il ne s’agit évidemment pas de faire de Deblé une artiste « hydroféministe » avant la lettre, mais cette notion permet de mettre en lumière une propriété essentielle de son travail : chez elle, le féminin n’est jamais complètement stable. Les corps passent d’une œuvre à l’autre, d’une époque à l’autre, du tableau au livre, du livre au mur ; ils sont littéralement fluidifiés par le lavis et conceptuellement fluidifiés par le processus d’extraction et de répétition.

L’exposition permet de prolonger cette réflexion à travers sa scénographie. Présenter l’œuvre de Deblé au Manoir des livres, au sein de l’Archipel Butor, n’est pas neutre. Le lieu inscrit nécessairement son travail dans une histoire du livre de dialogue. Mais il opère aussi un déplacement : le livre, qui est normalement un objet que l’on tient, que l’on ouvre, que l’on feuillette et dont la lecture suppose une temporalité individuelle, devient ici un objet exposé. Les vitrines, les pages ouvertes, et les œuvres accrochées au mur donnent à voir ce qui, dans le livre, était destiné à être découvert progressivement par le feuilletage.

Cette transformation est particulièrement intéressante dans le cas de Deblé, puisque son travail repose précisément sur la circulation des figures entre différents supports. Le passage du livre au mur, du lavis à la silhouette découpée, de la page à l’espace d’exposition, reproduit en quelque sorte le principe même de son œuvre : celui d’une figure qui ne cesse de changer de contexte et de statut. La scénographie ne se contente donc pas de présenter les œuvres ; elle rend visible, à son propre niveau, la logique de déplacement qui les structure.

L’exposition ne montre donc pas seulement une artiste peintre de figures féminines ou qui réalise des livres avec des écrivains. Elle donne à voir une pratique fondée sur l’extraction, la répétition et la circulation : circulation des figures féminines dans l’histoire de l’art, circulation entre peinture et poésie, entre page et mur, entre mémoire et oubli. C’est peut-être dans cette tension entre visibilité et effacement que réside l’un des enjeux les plus féconds de son travail : comment faire apparaître les femmes dans l’histoire de l’art sans simplement reproduire les formes de représentation qui les ont déjà constituées comme objets du regard ?

Zoé Touzanne
(Université Paris 8 | Vincennes – Saint-Denis)


Pour citer cet article:

Zoé Touzanne, « Colette Deblé. Jeux de dames », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Aug 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/colette-deble-jeux-de-dames/, page consultée le 22/09/2026.