Carnet de visites

Ce que la Palestine apporte au monde – Les valises de Jean Genet

Institut du monde arabe (Paris) Commissaire(s): Élias Sanbar, Albert Dichy

 

Le Musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine, qui possède une « collection solidaire » de quatre cents œuvres provenant de dons d’artistes, réunie à l’initiative d’Elias Sanbar, poète, historien, essayiste, ancien ambassadeur de la Palestine auprès de l’Unesco, et coordonnée par Ernest Pignon Ernest, artiste plasticien, précurseur de l’art urbain en France, ne possédant pas de structure pérenne, expose cette collection depuis 2016 à l’Institut du monde arabe (IMA).

 

 

L’exposition « Ce que la Palestine apporte au monde » possède pour vocation de faire connaître ces œuvres et de les placer en situation de dialogue avec d’autres créations provenant tant du monde arabe que de la scène internationale. Elle se fixe ainsi un double objectif, montrer la Palestine au monde et apporter le monde en Palestine. Au centre des œuvres exposées, figure un gigantesque dessin, « L’Avenir du nuage » réalisé par le collectif Hawaf, qui « a pour ambition de rebâtir une communauté à Gaza, partie prenante dans la construction de ce musée [le musée Sahab, « nuage » en arabe] par le biais d’ateliers réunissant artistes de toutes les disciplines et habitants ». Aux niveaux -1 et -2, sont accrochés des tableaux puisés dans la collection du musée qui relèvent de choix esthétiques diversifiés, allant de l’abstraction la plus dépouillée à l’hyperréalisme le plus flamboyant. Dans une petite salle, est diffusée une vidéo émouvante, celle de la récitation par Mahmoud Darwich de son poème « Éloge de l’ombre haute » devant le parlement palestinien en exil à Alger, en février 1983. Il est regrettable que sur le document le poème ne soit pas traduit, mais le souffle du poète, la gravité de ses auditeurs témoignent de l’émotion qui habitait chacun lors de ce moment mémorable. La force des mots, la plasticité des images du poète ont constitué une source d’inspiration féconde pour nombre d’artistes qui à leur tour ont témoigné par la puissance de leurs œuvres la nécessité de restituer au peuple qui en a été dépossédé la terre de ses ancêtres.

La salle -2 est tout particulièrement consacrée à la photographie. Un ensemble qui comprend une trentaine d’instantanés, restituant les paysages de la Palestine, le portrait de ses habitants ainsi que diverses scènes de la vie quotidienne, date du XIXe siècle. Les photographies sont ici présentées sous la forme de tirages effectués en recourant au procédé Photochrom qui permet de coloriser des clichés originellement pris en noir et blanc. Un second ensemble est constitué par l’œuvre de quatorze photographes palestiniens contemporains qui témoignent, souvent avec beaucoup d’humour, de la vie dans leur pays. Faisant recours au sport, à la musique, créant ex nihilo une station de métro à Gaza, ils conçoivent leurs gestes créatifs comme autant de performances au travers desquelles ils revendiquent leur droit à l’identité.

La traversée des salles, l’attention portée aux œuvres, chacune prise isolément ou l’ensemble considéré synthétiquement, ne s’effectuent pas sans une certaine émotion. Ce musée privé d’existence, en exil sur les cimaises de l’IMA, témoigne exemplairement de l’existence du peuple dont le geste de l’artiste sacralise en quelque sorte la dignité dont il fait montre face à l’adversité. Il le sacralise, car ce geste est authentiquement artistique et confère pleinement sa signification au titre de l’exposition, « Ce que la Palestine apporte au monde ».

Si l’on se rend au niveau 5 du musée, sans abandonner totalement la Palestine, on pénètre plus spécifiquement dans l’univers d’un « amoureux » du peuple palestinien, l’auteur français Jean Genet. Cette section de l’exposition, sobrement intitulée « Les valises de Jean Genet », présente le contenu de deux valises que l’écrivain transportait sans cesse avec lui lors de ses diverses pérégrinations et qu’il remit en avril 1986, quelques jours avant sa mort, à Roland Dumas, qui fut son avocat et qui demeura son ami. Trente quatre ans plus tard, l’homme de loi transmit ce précieux dépôt à l’IMEC (l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine), et Albert Dichy, spécialiste de l’œuvre de Genet, qui sur l’invitation de Dumas en avait déjà plusieurs années auparavant examiné le contenu dans son bureau, en fit l’inventaire complet et détaillé.

 

De manière autonome, l’exposition consacrée aux valises de Jean Genet avait déjà été présentée à l’abbaye d’Ardenne du 30 octobre 2020 au 31 janvier 2021. Cette « reprise » possède un éclairage spécifique, en ce sens où elle s’inscrit en relation étroite avec la Palestine, les Palestiniens, l’art palestinien. Or, Genet le savait pertinemment, pas plus qu’il ne saurait se considérer comme un afro-américain, il ne pouvait se revendiquer palestinien. Privilège de l’homme blanc, de l’Occidental, du Français de naissance. Humblement, dès les premières pages d’Un captif amoureux, lui, le paria, l’humilié, l’apatride, évalue la distance qui le sépare de ce peuple de parias, que l’on humilie et que l’on prive de sa patrie :

Aussi pauvre fût-il alors, j’étais un homme ayant eu le privilège de naître dans la métropole d’un empire si vaste qu’il ceinturait le globe, et dans le même temps on arrachait les Palestiniens à leurs terres, leurs maisons, leurs lits. (Un captif amoureux, Gallimard, coll. « Folio », 2001, [1986], p. 21)

Cette histoire de valises revêt de fait un intérêt tout particulier. Après la publication en 1961 des Paravents, Genet rompt avec la littérature et décide de demeurer « la bouche cousue ». Certes, il écrit des textes de circonstance, en soutien aux Black Panthers, à la Rote Armee Fraction, à l’OLP, mais rien qui relève proprement de l’activité littéraire, du moins telle qu’il la conçoit. Et, un mois après sa mort, paraît Un captif amoureux, fort ouvrage dont on apprendra plus tard qu’il en a entrepris la rédaction dès l’été 1983 en s’appuyant sur un ensemble de notes accumulées quinze ans durant. Comment concilier ce silence apparent et cette œuvre longuement mûrie, rédigée avec art et achevée avant sa mort ?

En pareille circonstance, l’exégète explore la maison de l’écrivain, fouille les moindres recoins de son bureau, recueille les confidences de ses proches. Mais, Genet vit d’hôtel en hôtel, ne possède pas de bureau et se refuse à livrer tout commentaire sur son œuvre. Alors, il convient de chercher ailleurs, précisément à l’intérieur de ces valises dont il ne se dépossède jamais. Et, l’ayant fait, Albert Dichy parvient à cette conclusion : « En réalité, si l’on excepte les trois années qui suivent la mort d’Abdallah [Abdallah Bentega, pour qui Genet éprouva une passion intense et écrivit en 1957 Le Funambule. Il se suicide le 27 février 1964, conscient à la suite de deux chutes d’être incapable de poursuivre son activité artistique. Genet demeurera longtemps inconsolable de la perte qu’ainsi il a subie], où il s’est effectivement tu, Genet n’arrête pas d’écrire et, à partir de 1970, de multiplier les projets de livre. (Albert Dichy, Les valises de Jean Genet, IMEC, coll. « Le Lieu de l’archive », 2020, p. 13). Ce sont ces écrits, ces projets de livre que l’on peut retrouver dans le fatras de papiers que contiennent ces valises. Ces « documents » couvrent une période conséquente, puisqu’elle s’étend de 1967 à 1982. Mais, le fouillis qui règne à l’intérieur de chaque valise décourage par avance celui qui désire dégager un ordre quelconque, établir une chronologie précise, distinguer avec certitude l’essentiel de l’accessoire. Certes, il y a quelques chemises, quelques dossiers, mais la majeure partie de ce fouillis non organisé consiste en des bribes de papiers de différents formats – enveloppes, pages arrachées à des livres ou des magazines, sachets de sucre – contenant indifféremment des adresses postales, des numéros de téléphone, des bribes de texte rédigés à l’encre bleue, noire ou rouge sans que le choix de la couleur révèle quelque intention précise.

Lors de la mise en place de l’exposition comme dans l’ouvrage consacré au sujet, Albert Dichy a regroupé ces éléments épars en fonction de catégories prenant en compte les domaines de la vie quotidienne (les notes d’hôtel, les ordonnances de Nembutal, l’AGESSA), les combats politiques menés durant cette période (les Black Panthers, la Rote Armee Fraction, l’OLP), les lieux chers à son cœur (le Japon, Beyrouth, Istanbul), les réflexions sur différents sujets (la peine de mort, la décentralisation, les contrats d’édition), les scenarii (Divine, La Nuit venue), les affiches conservées (ses conférences aux USA en faveur des Black Panthers), les esquisses de texte (La Sentence, Un captif amoureux, La Lumière et l’ombre demeuré inédit), un numéro de Zoom en date d’août 1971 contenant des photographies de Bruno Barbey sur les Palestiniens et ses propres commentaires à propos de ces photographies… Cet amas de papier, mêlant l’insignifiant et le primordial, constitue « son atelier portatif », car il contient « les matériaux de ses œuvres en cours » (Albert Dichy, p. 8). Aussi rien n’est à négliger, car la moindre phrase tracée sur un morceau de papier peut servir d’amorce à une utilisation ultérieure. Albert Dichy note par exemple qu’une citation de Saint Paul figurant sur un sachet de sucre – « Que je diminue afin qu’il grandisse » – est reprise telle quelle des années plus tard dans Un captif amoureux (Les valises de Jean Genet, p. 158)

Une longue allée flanquée de part et d’autre de vitrines permet de visualiser ces témoignages d’une pensée sans cesse en mouvement, en dépit du silence que conservait l’écrivain sur les perspectives futures de son livre. En effet, ce ne sont pas des mots griffonnés à la hâte, mais des projets de futures créations que recèlent ces surprenantes archives. À l’entrée de la salle, se trouvent les deux valises, puis les vitrines de droite présentent leur contenu. Les vitrines de gauche juxtaposent de grandes photographies en noir et blanc de l’écrivain à diverses époques de sa vie. Des reproductions de couvertures de La Revue d’études palestiniennes, correspondant aux numéros auxquels Jean Genet a participé, occupent une place centrale dans l’exposition. C’est dans cette revue qu’il fit notamment paraître en janvier 1983 Quatre heures à Chatila, témoignage de l’horreur, perpétrée par les phalangistes libanais avec la complicité de l’armée israélienne, qui a prévalu dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila à Beyrouth du 16 au 18 septembre 1982. Il fut l’un des premiers européens à entrer dans le camp de Chatila, et se livra dans son texte à un violent réquisitoire contre la brutalité des assassins et à un vibrant plaidoyer en faveur des victimes. L’exposition se clôt sur un dessin de l’écrivain sur son lit de mort exécuté par l’ami de toujours, Jacky Maglia. Dans l’une de ses valises, Genet avait conservé quelques portraits de lui réalisés par l’artiste – il en fit plus de trois cents ! – ainsi que quelques-unes de ses lettres. Ce dessin côtoie une photographie de sa tombe située dans le vieux cimetière espagnol de Larache au Maroc, ville dans laquelle il avait une dizaine d’année auparavant acheté une maison pour son ami Mohamed El Katrani et où il se rendait régulièrement.

L’exposition montre, au travers de divers textes, ce que la Palestine a apporté à l’écrivain : le partage de sa honte et de sa colère, des souvenirs heureux, l’élégance de leur combat, et surtout la poésie. Genet conclut Un captif amoureux par cette notation qui situe au-delà des mots l’attachement qui le lie à cette terre et à ce peuple : « Cette dernière page de mon livre est transparente (p. 611). Invité à se rendre dans les camps palestiniens par la représentante de l’OLP à Paris, Jean Genet quitte la France le 20 octobre et prévoit de rester huit jours sur place. Il y demeurera six mois et y retournera quatre fois en deux ans. Il collabore avec La Revue d’études palestiniennes, dénonce le massacre de Sabra et Chatila, et publie après sa mort ce chant d’amour adressé au peuple martyr qui est aussi l’un des premiers témoignages occidentaux sur la lutte menée par les Palestiniens contre leurs oppresseurs. Si, comme on peut le souhaiter, le musée national d’art moderne et contemporain de la Palestine ouvre dans un avenir proche, nul doute que Jean Genet, qui n’est pourtant pas plasticien, y aura sa place.

Michel Bertrand

Université d’Aix-Marseille

Pour aller plus loin :

  • Le catalogue de l’exposition « Les valises de Jean Genet » en vente en ligne
  • Une journée d’étude consacrée à Jean Genet le 13 octobre 2023
  • Bande d’annonce de l’exposition sur Instagram

 


Pour citer cet article:

Michel Bertrand, « Ce que la Palestine apporte au monde – Les valises de Jean Genet », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jun 2024.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/ce-que-la-palestine-apporte-au-monde-les-valises-de-jean-genet/, page consultée le 14/06/2024.