Carnet de visites

Catherine Meurisse, La vie en dessin (Paris)

BPI (Bibliothèque publique d’information) Commissaire(s): Isabelle Bastian-Dupleix, Caroline Raynaud

 

Catherine Meurisse, La vie en dessin, Bibliothèque publique d’information, Paris, du 30 septembre 2020 au 25 janvier 2021

 

Affiche exposition Catherine Meurisse, reproduction avec l’autorisation de la BPIInitialement présentée au Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en février 2020, l’exposition proposée par la Bpi réinterprète le parcours biographique de Catherine Meurisse avec une scénographie construite dans l’intérêt de s’adapter à ses œuvres. Complétant ce pari avec des pièces non présentées dans la précédente exposition, la Bpi donne une nouvelle lecture à cette vie en dessin. L’exposition se structure en quatre parties, toutes reliées par une trame chronologique permettant de situer la construction artistique et identitaire de cette créatrice, à la fois dessinatrice, scénariste, caricaturiste et même reportrice.

 

 

 

 

 

 

De l’enfant prodige à la création d’un style personnel

La première partie, « La passion du dessin », mise sur une approche hagiographique, montrant l’essor d’une artiste prodigieuse. Cette partie commence la présentation de l’autrice (son origine, ses débuts artistiques ainsi que son parcours académique) et permet d’observer l’évolution du trait de Catherine Meurisse : à côté de son premier autoportrait, très naïf, fait à l’âge de cinq ans, s’affiche un dessin, réalisé à sept ans, très riche en détails. En parallèle, on voit des esquisses réalisées durant sa formation à l’École Estienne puis aux Arts Déco, des planches d’albums qui ont influencé ses débuts comme dessinatrice, quelques-uns de ses premiers travaux pour la littérature jeunesse, et cette omniprésence de la faune et d’un univers d’inspiration bucolique qui caractérisent son style. Cette partie du parcours explique également l’émergence de sa culture littéraire, qui se forge entre l’humour sagace du dessinateur Gotlib, l’approche sociologique de la dessinatrice Brétecher et les réflexions littéraires de Proust ou politiques de Simone de Beauvoir. Pour l’illustrer, une série de planches originales de l’autrice (avec des ratures, des corrections et des annotations), issues de ses premiers travaux pour un public adulte, montrent le dialogue entre les différentes formes de culture qui l’ont marquée. Trois cimaises vont être habillées par les planches issues des travaux tels que Mes hommes de lettres (2008) ou Le Pont des arts (2012), mais aussi par des œuvres qui illustrent son parcours initiatique dans les arts. Bien que paraissant anecdotique, ceci demeure significatif puisque cela permet de comprendre la manière dont a évoluée celle qui est devenue la première bédéaste membre de l’Académie des Beaux Arts.

 

Rire de l’ordre établi

La deuxième partie, « Un regard acéré », nous plonge au cœur des problématiques qui traversent les œuvres de Catherine Meurisse. C’est l’occasion de (re)découvrir une certaine sensibilité féministe avec des albums tels que Drôle de femmes (2010) ou Moderne Olympia (2014). Le mélange de planches en noir et blanc, avec celles remplies de couleur, montrent la maîtrise de Meurisse sur des techniques diverses. Il en va de même avec l’alternance qu’elle fait entre ses différents traits et la précision (notamment dans ce qui relève de la nature) ou l’imprécision assumée de certains éléments (en particulier au travers du cartooning et de la caricaturisation). La suite de cette partie permet de revisiter son dessin de presse ainsi que son travail de presque quinze ans auprès de Charlie Hebdo, où elle affine sa réflexion critique. L’ensemble des 18 couvertures (unes) dessinées par Meurisse sont exposées, à l’angle du parcours scénographique, dans un aparté qui vient recentrer le regard du public. Loin de toute revendication idéologique, son travail auprès de cet hebdomadaire lui fait expérimenter une forme de liberté discursive, où elle exprime son libre arbitre, son besoin de « rire de l’ordre établi » et surtout d’une prise de recul qui lui est possible au travers de l’humour. Ce volet de l’exposition évoque, depuis une position qui assume son besoin de légèreté, l’attentat terroriste perpétré contre l’équipe de Charlie Hebdo en janvier 2015. Aussi sombre soit ce passage dans la vie de Catherine Meurisse, cette partie de l’exposition se clôture sur une note optimiste à partir de ce qui semble un appel à la réflexivité.

 

Un besoin de légèreté

La troisième partie, « Revenir à soi », se développe principalement sur deux albums autobiographiques, La Légèreté (2016) et Les Grands Espaces (2018). Deux phrases, écrites sur la première cimaise de cette partie du parcours, nous plongent dans le contexte (à la fois mélancolique et porteur d’espoir) qui a contribué à la reconstruction de l’autrice : « Je voudrais être submergée par la beauté ».

L’attentat contre Charlie Hebdo a été une expérience traumatisante qui conduit Catherine Meurisse à s’éloigner de la création, puis à l’abandon du dessin de presse. Pourtant, c’est au travers de la création qu’elle retrouve de nouvelles forces et une légèreté qui s’avèrent, en quelle sorte, résilientes. C’est ainsi qu’elle reprend cette forme d’expression, plastique et littéraire, et par le biais de la bande dessinée dans une écriture à la première personne, elle va mobiliser des approches coloristes subjectives, axées sur les émotions et les sensations. Cette partie présente non seulement des planches originales et quelques reproductions, mais surtout le carnet utilisé par Meurisse pour construire son histoire. Si l’exposition est enrichie des archives de l’autrice, c’est à partir d’une projection vidéo que l’on peut consulter ce carnet, dont les pages sont tournées par une main (que l’on suppose être celle de Meurisse, puisqu’elle tient à conserver ce carnet toujours auprès d’elle). Le parcours se poursuit avec une plongée sur une des planches de l’album Les Grands Espaces, reproduits sur une cimaise, où l’on voit Meurisse, enfant, enlaçant un arbre. Le phylactère qui y est associé n’est pas sans lien avec des éléments marquants de la vie de l’autrice. On clôture cette partie sur des extraits de cet album, qui insiste sur la force de la nature et la place qu’elle a dans son œuvre. L’alternance entre des planches ou des reproductions en couleur ainsi qu’en noir et blanc permettent de saisir le double discours de cet album. Un discours qui se double du fait du dialogisme entre l’autrice, Meurisse (qui crée son œuvre sous la technique du crayon graphite) et sa collaboration avec une coloriste, Isabelle Merlet (qui plaide pour la reconnaissance des coloristes), et qui vient livrer une interprétation très intimiste sur le propos quasi onirique de l’album.

 

Un ailleurs familier

La quatrième et dernière partie de La vie en dessin à la Bpi, « Vers la couleur et ailleurs », présente d’autres modes d’expression moins exploitées par l’autrice. Ainsi, au travers de différentes expérimentations, elle mobilise les effets de texture, les couleurs denses, parfois la juxtaposition de couleurs et la gouache pour travailler son dialogue, jamais interrompu, avec certains grands noms de l’histoire de l’Art. C’est ainsi qu’une série de planches de son album Delacroix sont exposées, permettant d’identifier la réappropriation de l’œuvre du peintre français, sans perdre ce qui caractérise le style graphique de Meurisse. Une explosion de couleurs, qui contraste avec la cimaise bleue foncée, donne plus de force à l’intensité des planches exhibées. Il s’ensuivront des planches originales et des reproductions parues dans la revue Zadig ou issues de sa récente résidence d’artiste au Japon. Deux thèmes ressortent de cette fin de parcours : la reprise du dialogue avec le social, qui part de sa réconciliation avec le dessin de presse (Zadig), mais aussi le dialogue avec d’autres expériences esthétiques qui la conduisent vers une « familière étrangeté ».

La scénographie, conçue et pensée par Valentina Dodi, et discutée avec les commissaires de l’exposition, propose un parcours original, qui peut faire penser à une structure labyrinthique, qui mène à la découverte d’une artiste riche, sensible et complexe. Des pièces audiovisuelles, sur différents dispositifs, complètent cette immersion dans le monde de Meurisse : deux interviews (une au début et l’autre à la fin du parcours) menés par les commissaires de l’exposition d’Angoulême, conseillers scientifiques de cette itinérance ; la projection (déjà citée) du carnet conceptuel de La Légèreté et la vidéo d’une performance dansée/dessinée (Vois-tu celle-là qui s’enfuit, 2017) avec la chorégraphe DD Dorvillier. Si on regrette la présence d’une reproduction audio de ces vidéos, présente en continue et qui tend à interrompre la contemplation des œuvres, cette mise en contexte donne plus de matière à l’exposition et à la mise en valeur d’un parcours hybride, entre biographie et récit de vie.

 

Marys Renné Hertiman
Doctorante en InfoCom, centre EXPERICE (Paris 8) & enseignante à l’Académie de Versailles

 

Commissariat: Isabelle Bastian-Dupleix et Caroline Raynaud, d’après l’exposition à Angoulême (Jean-Pierre Mercier et Anne-Claire Norot)
Scénographie: Valentina Dodi
Pour plus d’informations sur cette exposition :

Pour citer cet article:

Marys Renné Hertiman, « Catherine Meurisse, La vie en dessin (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Dec 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/catherine-meurisse-la-vie-en-dessin-paris/, page consultée le 06/12/2021.