Carnet de visites

07/03/2017

Après Babel, Traduire (Marseille)

MUCEM Musée des Civilisations de l’Europe et de la Méditerranée Commissaire(s): Sophie Bernillon, Barbara Cassin

 

Après Babel, Traduire, Mucem (Marseille), du 14 décembre 2016 au 20 mars 2017

 

Affiche Traduire MucemLa traduction est au cœur des échanges culturels, religieux, commerciaux qui lient les « civilisations de l’Europe et de la Méditerranée » : l’exposition Après Babel, Traduire trouve dans le Mucem son lieu naturel. Installée dans les 800 m2 du deuxième étage destinés aux expositions temporaires, elle propose un parcours en trois temps, « Babel, malédiction ou chance : politiques de la langue », « Les flux et les hommes » et « Traduisibles / intraduisibles ». On reconnaît dans cette déclinaison thématique la marque de la commissaire, Barbara Cassin, dont les postulats herméneutiques (la traduction et la traductibilité envisagées comme richesse malgré l’impossibilité de traduire) sont au cœur de l’exposition.

La scénographie, due à l’architecte urbaniste Jacques Sbriglio, tire le meilleur parti de la plasticité de l’étage d’exposition, en déployant un espace vaste dans la première salle, en resserrant le parcours autour des livres et installations constituant le deuxième temps, avant de rouvrir finalement l’espace avant la sortie.

Les œuvres, documents et dispositifs audio-visuels et multimédia qu’aura rencontrés le visiteur sont d’une grande variété, tant dans la diversité des supports que dans les époques, les cultures, et bien sûr les langues dont ils sont issus. Une des réussites de l’exposition réside dans la fluidité avec laquelle le visiteur navigue d’un support à l’autres, les dispositifs multimédia étant systématiquement en lien avec les œuvres et documents les entourant, et venant dans le deuxième temps mettre en perspective les livres exposés, qui fonctionnent à leur tour comme une incarnation concrète des objets évoqués par exemple dans « Les routes de la traduction ».

Notons enfin la variété des langues représentées dans l’exposition, aussi bien dans les livres et œuvres présentés que dans les textes explicatifs qui ponctuent le parcours (au sujet desquelles on peut néanmoins regretter que l’identité des traducteurs ne soit pas systématiquement explicite). La polyglossie, plus que la traduction peut-être, est en effet l’objet central de l’exposition ; la richesse linguistique des documents présentés trouve un prolongement bienvenu dans la présence importante de textes, notices explicatives mais également citations relatives aux langues, elles-mêmes en plusieurs langues, français, anglais et une troisième langue (allemand, arabe, chinois, italien…) variant en fonction des cas. Cette présence effective de langues multiples permet à l’exposition de se faire l’incarnation de la Babel heureuse que défend Barbara Cassin.

 

Babel, malédiction ou chance : politiques de la langue

Scénographie avec public – « Après Babel, traduire » – Décembre 2016 – Mucem © Mucem – Agnès MellonLe premier temps de l’exposition gravite autour du mythe de Babel. Au centre du premier espace est disposée l’imposante Maquette du monument à la Troisième internationale, produite par les Ateliers Longépé d’après Vladimir Tatline, qui par sa structure hélicoïdale emprunte des caractéristiques aux représentations plastiques traditionnelles de la Tour de Babel, dont des exemples sont accrochés sur les murs, accompagnant plusieurs gravures inspirées à Érik Desmazières par la nouvelle de Borges La Bibliothèque de Babel. Cette première salle fait la part belle aux œuvres plastiques ; le texte biblique du mythe de Babel est néanmoins présent lui aussi dans un très intéressant dispositif. Tandis que défile le texte de la Genèse relatant le mythe de Babel « traduit de la Vulgate » (il est regrettable qu’on ne sache par qui, puisque la Vulgate est la traduction latine de Jérôme et non le texte français), on entend Daniel Mesguich lire l’une après l’autre trois traductions récentes, celles d’André Chouraqui, d’Henri Meschonnic, et la traduction œcuménique de la Bible. Les variations entre les traductions sont ainsi rendues sensibles, a fortiori par la difficulté pour le spectateur de suivre en même temps la voix et le texte défilant.

Incarnant concrètement une forme de Babel moderne, l’installation Mother tongue de Zineb Sedira que l’on découvre en quittant la première grande salle propose, sur trois écrans, de voir et d’entendre les conversations de l’artiste avec sa mère, arabophone, avec sa fille, anglophone et francophone, et la difficulté de la conversation entre grand-mère et petite-fille, qui n’ont pas de langue en commun. Évoluant à ce moment (à l’occasion d’un changement d’espace, dans des salles plus étroites) vers une dimension plus politique de la figure de Babel, l’exposition semble alors insister sur les problèmes de la polyglossie plutôt que sur la possibilité d’une Babel heureuse. Les documents historiques se multiplient (la Constitution de l’Afrique du Sud, la résolution 242 de l’ONU sur le partage de la Palestine), se référant à des contextes politiques et historiques que l’on comprend comme plurilingues, sans que leur présence soit toujours bien compréhensible.

 

Les flux et les hommes

Le deuxième temps de l’exposition est le plus érudit, et en un sens celui qui rend le mieux visible le travail effectif des traducteurs. Axé sur les circulations des textes en Méditerranée, il fait en réalité la part belle aux traductions des textes sacrés – Bible juive et chrétienne, Coran. L’amateur de livres a le plaisir de voir, bien éclairés et bien présentés, des exemplaires d’ouvrages anciens extrêmement précieux pour la plupart prêtés par la Bibliothèque nationale de France, partenaire de l’exposition. Non loin d’un magnifique Saint Jérôme par Georges de la Tour, on a ainsi le plaisir de voir un volume de la Bible polyglotte d’Alcala, comprenant sur l’espace d’une même page : le texte hébreu, la traduction latine par Jérôme (Vulgate), la traduction grecque de la Septante elle-même traduite en latin, et enfin la traduction « chaldéenne » (araméenne) des targums disposée à droite de sa traduction latine. Cette édition biblique à elle seule incarne la circulation des textes sacrés : de langue à langue certes, mais également à travers l’espace, puisqu’elle illustre la migration vers l’ouest de textes rédigés au Proche-Orient, traduits en grec à Alexandrie d’Egypte, en latin à Rome et édités en Espagne.

Cette migration des textes dans l’espace fait l’objet d’un très riche (trop riche ?) dispositif interactif intitulé « Les routes de la traduction », permettant de retracer dans le temps et dans l’espace les traductions d’un même ouvrage (ainsi voit-on par exemple la circulation des textes d’Aristote de la Grèce à l’Andalousie arabe puis à l’Europe chrétienne, puis à la Chine via les missionnaires jésuites, etc). On peut regretter que ce dispositif ne soit consultable que sur un unique écran, qui peut rendre l’attente fastidieuse avant de pouvoir le manipuler, et qui ne permet pas de consulter l’ensemble des textes proposés (Aristote, Euclide, Ptolémée, Galien, les Mille et une Nuits, Marx et Tintin !) sans l’accaparer.

 

Traduisibles / intraduisibles

Le dernier temps de l’exposition pose la question des intraduisibles, véritable serpent de mer des réflexions sur la traduction, et objet d’étude important de la commissaire Barbara Cassin, directrice du Vocabulaire européen des philosophies, sous-titré Dictionnaire des intraduisibles.

La scénographie permet de délimiter plusieurs espaces : un cabinet reproduisant supposément « l’atelier » donne à lire plusieurs traductions du Corbeau de Poe, par Baudelaire, Mallarmé, Artaud et Pessoa. L’atelier est tout relatif : si un manuscrit de Mallarmé est reproduit, l’accent n’est pas mis sur le travail traductif à proprement parler (quels choix le traducteur fait-il en amont de la traduction ? Quels sont ses outils ? Rature-t-il beaucoup ? etc.), mais plutôt sur le produit de la traduction, tandis que les textes d’accompagnement insistent sur le fait que ces traducteurs ont traduit « en poètes ». On peut regretter que cette partie de l’exposition, qui déclare vouloir « faire sortir de l’invisibilité » le traducteur, succombe à la tentation de présenter des traducteurs connus du public en tant que poètes, en insistant sur l’aspect de réécriture et d’appropriation de leur travail : si toute traduction comporte nécessairement une part de subjectivité, il aurait été intéressant de le montrer en sortant de l’ombre des traducteurs plus véritablement anonymes que ces grands écrivains.

Ce sont en réalité des interprètes qui sont mis en valeur par les installations vidéos de la dernière salle : une interprète dont le témoignage est projeté au fond de ce qui ressemble à une cabine d’interprète dans un organisme international ; une vidéo de Nurith Aviv filmant l’actrice Emmanuelle Laborit disant les mêmes mots dans les langues des signes de plusieurs nations. L’exposition se termine ainsi somme toute sur un retour à la diversité des langues – et subséquemment la nature intraduisible de certains mots et expressions vernaculaires.

C’est là le paradoxe de l’exposition : intitulée Après Babel, Traduire, elle ne présente pas tant le travail concret des traducteurs que la richesse induite par la diversité des langues, et par l’absence de coïncidence totale de langue à langue. Les traducteurs restent ainsi quelque peu sur leur faim, ce dont témoigne le blog de l’Association des Traducteurs Littéraires de France. Pour autant, considérée comme une exposition sur les richesses du plurilinguisme et de la polyglossie, Après Babel donne à voir et, ce qui n’est pas négligeable, à entendre, une belle pluralité d’objets, de voix et de textes, appuyant le postulat délibérément politique de Barbara Cassin selon lequel la traduction est un « savoir faire avec les différences ».

 

Claire Placial
(Centre Écritures, Metz)
mars 2017

 

Commissariat : Barbara Cassin, commissariat général ; Sophie Bernillon, commissariat exécutif

Scénographie : Jacques Sbriglio

Catalogue : sous la direction de Barbara Cassin, avec des contributions de Souleymane Bachir-Diagne, Jean-Marie Borzeix, Xiaoquan Chu, Patricia Falguières, Yasmina Foehr-Jansen, Thierry Grillet, Jacques Leenhardt, Alain de Libera, Jean-Luc Marion, Marie-José Mondzain, Gisèle Sapiro, Roland Schaer, Olivier-Thomas Venard, Anthony Vidler. Coédition Mucem / Actes Sud, 2016, 272 pages.

 


Pour citer cet article:

Claire Placial, « Après Babel, Traduire (Marseille) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Mar 2017.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/apres-babel-traduire-marseille/, page consultée le 07/12/2021.