Carnet de visites

26/10/2021

Jean-Michel Alberola dans le lit du fleuve Kafka

IMEC Commissaire(s): Jean-Michel Alberola

 

Jean-Michel Alberola dans le lit du fleuve Kafka

Jean-Michel Alberola est, si je ne m’abuse dans mon décompte, le huitième commissaire invité à concevoir une exposition à l’Imec dans le cadre du programme « Le Lieu de l’archive », initié par Nathalie Léger lors de sa prise de fonction à la direction de l’institution en 2016. Inscrite dans un mouvement de plus large ampleur qui a concerné d’autres lieux d’exposition non spécifiquement dédiés à la littérature et à la vie des lettres, de façon ponctuelle (Palais de Tokyo, MUCEM, Musée Delacroix…) ou plus systématique (Le Louvre…) et qui a fait l’objet d’une rencontre organisée par les RIMELL), ces cartes blanches confiées ont pour fin, outre leur dimension événementielle, de proposer un regard sur des collections et les lieux qui les conservent. La finalité de telles initiatives vise à sortir quelque peu les institutions de leur ordinaire et, ce faisant, à les éclairer d’un jour nouveau.

À en croire le texte de présentation de l’exposition Le Fleuve, le commissaire invité a entamé son exploration des archives de l’Imec avec en tête une idée bien précise, ou plutôt un écrivain. « L’artiste Jean-Michel Alberola est entré dans les archives, inventaires en main, comme un héros stevensonien ne lâchant ni la carte de l’île au trésor ni la lampe sourde ». Et d’ajouter que, « [p]endant des mois, ce grand lecteur a soigneusement exploré les réserves et […] a dit : Kafka ». Kafka ? Sachant qu’il n’est pas de fonds Kafka conservé à l’Abbaye d’Ardennes, qui accueille pour l’essentiel des archives liées à la vie littéraire, artistique et intellectuelle de langue française, à quoi tient un tel choix ? Le fait est que ce n’est nullement un exposition monographique consacrée à l’écrivain praguois que le visiteur se voit proposée…

 

Kafka en éclats

Si Kafka n’est pas le sujet de cette exposition, il a cependant bel et bien fait le lit de ce projet curatorial. L’approche choisie par l’artiste a consisté à envisager une perspective multifacette touchant à l’une de ses prédilections de lecteur. Dans ce lieu dédié à la conservation et à la mise en valeur de la mémoire de plus d’un siècle de vie littéraire, Alberola s’est doté en la personne de l’auteur du Procès d’une sorte de fil d’Ariane. Loin de proposer une exposition présentant l’œuvre et la vie de Kafka en donnant à voir la panoplie attendue de telles expositions patrimoniales (manuscrits, objets personnels, photographies…), l’exposition adopte une approche pluridimensionnelle et parfaitement cohérente à la fois. Elle consiste à prendre le parti d’une mise en valeur des mille et une façons par lesquelles Kafka se manifeste dans les cartons de l’Imec, à la faveur des traces que son nom propre et l’adjectif (« kafkaiën ») qui en est issu y ont laissées.

Kafka, un absolu littéraire auquel toute la pensée du XXe siècle s’est confrontée. Kafka, inépuisable objet de nos lectures. Kafka, partout dans les collections de l’Imec — nous l’avons découvert sur les pas de Jean-Michel Alberola. Entre Vialatte et Lacassin, entre Guattari et Kofman, entre Bollème et Mosès, entre La NRF et les romans d’aventure, ce sont plus de 600 documents identifiés par l’artiste au cours d’une fougueuse recherche.

Ainsi est-ce à travers une exploration de l’impact de Kafka dans la vie littéraire, artistique et intellectuelle, et des alluvions qu’elles ont déposées dans les archives de l’Imec que Jean-Michel Alberola a récolté les documents qu’il a disposés dans la salle mise à sa disposition. Un tel choix se révèle particulièrement judicieux. Kafka a en effet tant et si bien occupé les esprits et les plumes des écrivains et intellectuels français qu’en inventorier les traces au sein d’un lieu tel que l’Imec constitue une excellente façon de se faire une idée concrète et sensible de la diversité et de la richesse proprement étourdissantes et toujours grandissantes des fonds conservés en lisière de Caen. On ne cesse d’en prendre la mesure en visitant cette exposition qui parvient à jouer subtilement entre le foisonnement et la sobriété, en ne perdant jamais de vue le fil de son propos.

 

Protée de papier

Comme si le fleuve qui, issu d’une citation de l’écrivain mis en vedette, donne son titre à l’exposition, se ramifiait en méandres dont Jean-Michel Alberola nous propose un aperçu, les résonnances de Kafka, de ce que ce nom coiffe comme œuvre et représente dans la culture de langue française, sont abordées selon deux angles principaux. Après une entrée en matière qui explicite l’enquête dont l’exposition est le fruit, une citation de Philip K. Dick coiffe un plan du site de l’Abbaye d’Ardennes jouxtant un portrait de Kafka. Derrière ce mur, à la gauche de la superbe salle centrale, nous est présenté l’aval de l’œuvre kafkaïenne, ce à quoi Kafka a donné lieu dans la littérature française ; en fond de salle, l’amont, une bibliothèque reconstituée de l’auteur, soit ce dont il est lui-même le produit, passablement éclectique ; enfin, dernière composante de cette équation à trois termes, plusieurs œuvres d’Alberola ainsi que des archives qui documentent le processus d’élaboration de l’exposition.

Sur le côté gauche de la salle, donc, deux vitrines de sol rectangulaires. La première, la plus étendue, présente un nombre considérables d’imprimés de natures diverses (livres, revues, magazines, journaux…), mais aussi des manuscrits, ainsi que quelques imprimés annotés à la main (dont un brouillon de lettre d’Anne-Marie Albiach curieusement écrit à même un exemplaire de La Muraille de Chine). Il s’agit de proposer un échantillonnage, chronologiquement présenté, des formes prises par la réception de Kafka en France. On y découvre non seulement des traductions de ses œuvres (en particulier celle de Vialatte qui a contribué à révéler Kafka au public francophone, en plusieurs livraisons de la Nouvelle revue française), des essais ou des articles qui lui sont consacrés, de même que des correspondances dans lesquelles il est évoqué. Cette coupe histologique nous offre un aperçu aigu de plusieurs tranches de la vie des lettres et qui permet de mesurer l’empreinte considérable de Kafka sur plusieurs moments et plusieurs figures (Sartre, Deleuze…) de la vie intellectuelle hexagonale.

Sur le mur du fond séparant cet espace étendu de celui qui se trouve au fond de l’exposition, de même qu’à la droite de la première, Jean-Michel Alberola a placé un charriot à étages permettant le transport de documents. À travers ce geste qui recoupe celui posé par Andy Warhol dans la  carte blanche qui a donné lieu à son exposition Raid the Icebox 1, with Andy Warhol, l’artiste propose de voir un de ces ustensiles de logistique qui sont habituellement aussi invisibles qu’indispensables dans les institutions mémorielles. S’agissant du premier, un imposant ensemble d’éditions de Kafka, présenté comme la « Bibliothèque de travail réunie par Jean-Michel Alberola ». L’une des impressions qui ressort de cette masse statique est celle du poids physique des archives, et plus généralement de ce que nous lisons et, dès lors, de la nécessité, pour les déplacer en quantité, de disposer d’un outillage adéquat. À l’inverse, le second charriot, qui présente pour sa part des boîtes de conservation dont ont été extraits certains documents présentés donne plutôt, par contraste, une impression de légèreté.

À la gauche de cet ensemble de boîtes vides (enfin, que l’on suppose telles…) figure, déclinée en deux vitrines et plusieurs étagères fixée au mur, la « Bibliothèque de Franz Kafka partiellement réunie à partir des collections de l’Imec » (dans des traductions françaises, pour la plupart, s’agissant des auteurs non francophones). On y retrouve quelques grands noms de la littérature européenne (Dostoïevski, Flaubert, Kleist…), mais aussi de la littérature populaire, ainsi que des œuvres de la tradition chinoise. Tout se passe en somme comme s’il s’agissait de faire apparaître que si les alluvions du fleuve Kafka ont touché les documents vus auparavant, Kafka a lui-même s’abord été le produit de ses nombreuses et diverses lectures. Davantage, en présentant la bibliothèque kafkaïenne qu’il s’est constituée au fil de l’élaboration de son projet, Alberola ne se borne pas à un travail documentaire, il s’inscrit en outre en tant qu’artiste dans le réseau de points de rencontres dont il nous propose l’habile déploiement.

Non content de faire œuvre de glaneur, le commissaire a également mis la main à la pâte, en proposant plusieurs toiles et installations dialoguant avec Kafka et son œuvre comme l’ont fait celles et ceux dans les fonds desquels il a extrait des documents avec l’aide des équipes de l’Imec. Elles sont disséminées tout au long d’un parcours qui, comme on pouvait l’espérer de la part d’un artiste plasticien, constitue une installation à part entière. Dans le droit fil de ces œuvres dont la plupart semblent avoir été spécialement réalisées pour l’exposition, ainsi que des lectures qu’il exhibe et présente comme ayant servi à la préparation de ce que le visiteur est invité à découvrir, cette implication de l’artiste s’accentue en fin de parcours, en prenant une inflexion différente toutefois. Il s’agit en effet de présenter des documents qui ont servi à la préparation de l’exposition, dans une sorte de making-of fait de notes diverses, de livres lus, mais aussi de films, dont certains extraits sont montrés sur de petits écrans.

 

Portraits filigranés

Sans que la prouesse ne donne l’impression de relever du grand écart ou aie l’air d’être tirée par les cheveux (ou de pousser ses visiteurs du coude), cette exposition réussit à conjuguer avec bonheur et intelligence les missions d’un lieu de connaissance du passé tel que l’IMEC et l’ambition de constituer dans le même temps un ferment de la vie intellectuelle et artistique contemporaine. L’on sort de la visite en ayant l’impression d’avoir pu sensiblement, par l’accumulation de pièces rassemblées, prendre la mesure du retentissement de Kafka dans le monde lettré en France. Plus globalement, à la faveur de l’opération, l’on est convié à une réflexion sur les modes de circulation de la matière littéraire, et les démultiplications et bifurcations difficilement prévisibles auxquelles elle donne lieu, et dont une institution telle que l’Imec porte le témoignage, jusqu’à accueillir un artiste dont le geste curatorial prolonge cette dynamique en la plaçant sous nos yeux.

De documents en documents, on découvre un portrait de l’Imec dont le filigrane est celui de l’artiste en chercheur — minutieux, rêveur.

On ne saurait mieux donner le lieu et la formule de ce qu’une telle programmation de cartes blanches se donne pour ambition de proposer au public. S’il s’agit bien pour les invités de ce type de commissariats d’expositions de proposer un portrait de l’institution qui les accueille (ce sont ses collections qui sont mobilisées en priorité, sinon en exclusivité), dans le même temps, le commissaire invité se voit donner une occasion de faire œuvre sur un mode qui se démarque sensiblement de celui de la plupart des universitaires qui explorent les fonds. Ainsi est-ce en effet, non pas un double, mais un triple un portrait filigrané qui se profile dans la trame de l’exposition : non seulement celui de Kafka à travers les lunettes du monde lettré français, mais aussi, à travers lui, celui de l’institution qui a pris l’initiative d’inviter Jean-Michel Alberola et enfin celui de l’artiste, à travers le regard qu’il nous invite à poser sur l’Abbaye d’Ardennes.

 

David Martens – KU Leuven & RIMELL

 

 

 


Pour citer cet article:

David Martens, « Jean-Michel Alberola dans le lit du fleuve Kafka », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2021.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/alberolakafka/, page consultée le 29/11/2021.