Carnet de visites

24/01/2018

René Goscinny. Au-delà du rire (Paris)

Musée d’art et d’histoire du judaïsme Commissaire(s): Anne Hélène Hoog

 

René Goscinny. Au-delà du rire, Musée d’art et d’histoire du judaïsme (Paris), du 27 septembre 2017 au 4 mars 2018

 

Affiche René GoscinnyAprès avoir fait découvrir Gotlib à son public en 2014, le mahJ s’intéresse désormais à un autre pilier juif de la bande dessinée franco-belge, René Goscinny. L’approche adoptée par le musée est à la fois chronologique et thématique. Elle permet dans un premier temps de suivre le parcours biographique de celui qui fut dessinateur avant de devenir le célèbre scénariste de Lucky Luke, Le Petit Nicolas et surtout Astérix et Obélix et de prendre la rédaction en chef de Pilote en 1959. Cependant, le titre de l’exposition, « Au-delà du rire », annonce un projet qui ne cherche pas seulement à renseigner sur le succès comique de l’auteur, mais également à inscrire son œuvre dans un contexte culturel plus large. Goscinny est en effet à la fois héritier d’une éducation française classique, du judaïsme ashkénaze familial et de ses immigrations successives en Argentine puis aux États-Unis. Plus largement, il s’agit donc de montrer le lien entre ce parcours géographique et historique et la révolution culturelle, visuelle et comique à laquelle Goscinny prend part dans la France des années 1960 et 1970. Au-delà de ses propres œuvres, ce bouleversement passe également par les dessinateurs qu’il découvre et encourage, comme Gotlib, Bretécher et Mandryka, qui participent au renouvellement profond que connaît la bande dessinée dans les années 1970.

 

De riches archives familiales et professionnelles

Les huit premières salles de l’exposition sont chronologiques et sont consacrées au parcours de l’auteur, de ses origines familiales à la rédaction en chef de Pilote. Musée de l’art et de l’histoire du judaïsme oblige, c’est d’abord l’origine ashkénaze de Goscinny qui est mise en avant, juif ukrainien par sa mère et hongrois par son père. Les photographies de la famille Beresniak-Goscinny renseignent sur son immigration parisienne tout en évoquant la population juive d’Europe orientale. Sont exposés les catalogues et quelques-uns des ouvrages de l’imprimerie familiale, fondée par le grand-père maternel de Goscinny dans le 5e arrondissement de Paris : ces ouvrages imprimés en yiddish, hébreu, français, russes et polonais donnent une idée juste de l’univers culturel dans lequel naît René Goscinny, qui émigre pourtant en Argentine dès ses deux ans. Loin d’être fastidieuses, ces salles d’archives et de photographies qui suivent également la famille restée en France, contextualisent l’œuvre du scénariste, qui caricature Hitler et les nazis dès ses premiers dessins. Ces salles permettent de renouer avec un judaïsme jusqu’ici effacé lorsqu’il était question du scénariste, et, à terme, de comprendre comment il a intégré et assimilé la culture française classique, au point de pouvoir la bouleverser de manière irrévérencieuse

Aux archives familiales s’ajoutent les archives professionnelles. L’itinéraire de Goscinny cumule en effet les étapes variées qui caractérisent les trajectoires des dessinateurs et scénaristes en France et en Belgique dans les années cinquante et soixante. Après avoir échoué dans le cinéma d’animation aux États-Unis et avoir fréquenté Harvey Kurtzman et la future équipe du journal satirique Mad, il rencontre Jijé, et décide de se rendre en Europe. Il est alors employé dans un bureau de dessin belge lié aux éditions Dupuis, la World Press dirigée par Georges Troisfontaines. Il se réunit en 1956 avec d’autres confrères, dont Jean-Michel Charlier, pour protester contre l’absence de contrats et la précarité du statut des employés de l’entreprise et participe donc au premier syndicat autonome des dessinateurs et scénaristes. Ces antécédents expliquent par la suite que, en tant que rédacteur en chef de Pilote, il impose un prix minimum par page qui est largement supérieur à celui pratiqué dans d’autres illustrés et qu’il prévoit la rémunération des scénaristes. Les documents d’archives exposés à ce propos sont fascinants et aisément lisibles, même pour les non-spécialistes.

 

Un panorama de la bande dessinée franco-belge des Trente Glorieuses

L’exposition ne se limite cependant pas à ce regard historique et chronologique. Comme toute exposition de bande dessinée, elle est confrontée à la gageure d’exposer des planches seules, éloignées de leurs conditions de lecture et de publication : le risque est de perdre à la fois la narration et le contexte originel de lecture. Pour pallier ce défaut, plusieurs numéros d’illustrés sont exposés (Spirou, Pilote, Fluide Glacial par exemple) et des albums de bandes dessinées sont disponibles à la lecture tout au long du parcours. Sans jamais céder à la tentation de la planche agrandie et exposée comme une œuvre d’art, l’exposition propose également de très nombreuses planches de travail, permettant de découvrir les différentes étapes de réalisation d’une bande dessinée. Les synopsis tapés à la machine montrent le rôle grandissant du scénario dans l’élaboration de la bande dessinée et expliquent l’indépendance économique et éditoriale croissante de Goscinny. Dans le même temps, ce travail de scénariste s’efface aussi, au profit d’un aperçu plus général de la fabrication d’une bande dessinée, que ce soit en journal ou en album.

Certes, un certain nombre de dessins sont exposés et encadrés, présentés comme des œuvres à étudier à part entière, sans plus de commentaires. Plus encore, le dispositif qui consiste à couvrir un mur des couvertures du journal Pilote (dispositif déjà utilisé par le Grand Palais pour les couvertures des albums de Tintin) peut paraître inutilement grandiloquent, penchant plutôt du côté du geste du collectionneur que de la documentation d’époque. Mais dans l’ensemble, les œuvres sont le plus souvent présentées comme des objets appartenant à l’univers du livre et du journal, fruit du travail des dessinateurs et des scénaristes et non seul objet de création.

La dernière section de l’exposition, intitulée « Le zetser et le philosophe » (un zetser désignant, en yiddish, un ouvrier-typographe), prend un virage plus large, en posant plus directement la question de la création comique. Les récits de Goscinny sont alors rapportés à l’évolution de l’humour dans les années d’après-guerre. De ses premières caricatures jusqu’à la satire grinçante de Gotlib, Bretécher et Mandryka, le visiteur constate l’évolution du dessin satirique et humoristique au sein des journaux, qui étaient alors le premier lieu de publication des dessinateurs et des scénaristes. Malgré une patrimonialisation inévitable, l’exposition permet donc bien d’inscrire l’œuvre de Goscinny dans un contexte de publication spécifique, qui n’est pas lié seulement à son histoire personnelle, et au renouvellement duquel il participe en découvrant et publiant de nouveaux auteurs.

 

Jessica Kohn
(Paris 3-Sorbonne Nouvelle)
janvier 2018

Commissariat : Anne Hélène Hoog avec Virginie Michel

Conseillers scientifiques : Aymar du Chatenet et Didier Pasamonik

Scénographie : Agence Clémence Farrell

Graphisme : Atelier JBL

Catalogue : Anne Hélène Hoog (dir), René Goscinny. Au-delà du rire, mahJ – Hazan, Paris, 2017, 240 p.

Présentation audio par Anne Hélène Hoog et Didier Pasamonik : 


Pour citer cet article:

Jessica Kohn, « René Goscinny. Au-delà du rire (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Jan 2018.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/753/, page consultée le 06/12/2021.