Carnet de visites

02/02/2017

UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO (Paris)

Grand Palais Commissaire(s): Florence Ostende

 

UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO, Palais de Tokyo (Paris), du 21 octobre 2015 au 10 janvier 2016

 

Première rétrospective consacrée au poète américain, UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO expose ses poèmes visuels et sonores ainsi que ses documents d’archive, évoque son rapport au bouddhisme et présente films, vidéos, portraits peints et photographiques témoignant de son statut d’icône culturelle. Conçue comme une déclaration d’amour de l’artiste suisse Ugo Rondinone à son compagnon, elle revendique pleinement, selon son commissaire, Florence Ostende, un statut d’« œuvre à part entière » (catalogue, p. 16).

Mêlant création et documentation, elle appartient en effet à une nouvelle génération d’expositions qui délaisse le traditionnel parcours chronologique pour déployer, ici en huit chapitres, des pratiques inventives, parfois performatives, des documents d’archive. L’exposition répond ainsi aux questionnements de l’art contemporain sur les usages de l’archive d’une part et, de l’autre, sur les pratiques de reenactment c’est-à-dire de ré-effectuation d’une œuvre passée.

 

« Archive littéraire » et « exposition visuelle » : quand le document fait œuvre

Une des pièces maîtresses de l’exposition est la deuxième salle du parcours, dont le « défi », pour Rondinone, « consistait à présenter une archive littéraire sous forme d’exposition visuelle » (catalogue, p. 45). L’installation panoramique the archive of john giorno (1936-2015) affiche sur les murs de la salle les 15 147 documents d’archive de Giorno, fac-similés sur des feuilles colorées et ordonnés chronologiquement en colonnes du haut vers le bas. Quatre-vingts classeurs, contenant les mêmes archives photocopiées, sont répartis par année sur dix tables, invitant le public à leur consultation.

Reposant sur le principe de double duplication, cette scénographie procède au recyclage, à la fois esthétique et pédagogique, du document d’archive, dont elle dépoussière l’expographie. Lisible, visible et visuelle, l’archive n’est plus plus cet original présenté sous vitrine telle une relique. Éclairage inédit sur les activités de la beat generation, de la pop culture et de l’underground, elle sert également de cimaise aux poèmes visuels sérigraphiés, aquarellés et peints de Giorno.

Participant de la même volonté de renouveler l’expographie rétrospective, la salle 8 est consacrée à Giorno Poetry Systems (GPS) fondé en 1965 et qui édita entre 1972 et 1993 plus d’une cinquantaine d’albums de poètes, performeurs et musiciens. À l’invitation du curateur Matthew Higgs, deux artistes, Angela Bulloch et Anne Collier ont conçu la scénographie. La première crée un « environnement collectif » (catalogue, p. 202) constitué de quatre poufs sur lesquels le visiteur peut s’asseoir pour écouter sur huit iPads l’intégralité des œuvres sonores de GPS. La seconde a réalisé un diaporama numérique des pochettes des disques, cassettes et vidéos publiés par GPS. De même, dans la salle 7, l’installation immersive de Rikrit Tiravanija projette, dans une large cabine en bois équipée d’un banc signé Mark Handforth, une lecture-performance de John Giorno.

Ces environnement et installation artistiques demeurent proches des expographies institutionnelles dédiées au son, l’écoute individuelle au casque ou collective dans des espaces cloisonnés résultant des contraintes techniques liées à sa maîtrise dans un espace d’exposition. En la matière, les propositions de Rondinone sont plus convaincantes car elles explorent différentes formes de reenactment de la poésie sonore de Giorno.

 

Reenacter : recréer les conditions de réception de la performance

La première salle de l’exposition exploite ainsi les potentialités de l’installation vidéo immersive en scénographiant le poème autobiographique « Thanx 4 Nothing », écrit en 2006 par Giorno pour ses 70 ans.

À l’automne 2011, explique Rondinone, j’ai filmé John Giorno dans le vieux théâtre du Palais des Glaces à Paris. Je l’ai filmé vingt-sept fois en costume noir et vingt-sept fois en costume blanc, en positionnant la caméra de chaque côté autour de lui, avec plusieurs valeurs de plan – gros plan, plan épaule, plan américain, plan large. À chaque nouvelle prise, John Giorno a prononcé son poème Thanx 4 Nothing en entier. Le défi du montage fut de synchroniser chaque image au rythme des mots prononcés (catalogue, p. 30) : « Quatre films en noir et blanc vidéo-projetés occupent sur leur partie haute les murs de la salle plongée dans la pénombre, tandis que seize films sur moniteurs, à raison de quatre par côté, démultiplient la présence du poète performant le poème ».

L’installation, en amplifiant le poème, recrée les conditions de réception de la performance. Placé au centre, le visiteur est pris de vertige par un double mouvement de rotation : l’enchaînement des plans donne l’impression que Giorno, tel un derviche, tourne sur lui-même, tandis que les images s’enchaînent d’un écran à l’autre, le seul point d’ancrage étant la voix du poète. Cette salle fait par ailleurs écho à Sleeptalking (1998) de Pierre Huyghe (salle 6), reenactment de Sleep (1963) de Warhol (salle 3). L’ensemble illustre la dynamique créatrice de l’archive qui est au fondement même de l’exposition.

 

Réitérer l’original : la répétition augmentée

La salle 4 explore les relations de la poésie sonore et visuelle de Giorno avec les media de masse. Ses « poèmes slogans » (peintures murales et sérigraphies réalisées pour l’exposition ou bien poèmes sur papier ou sur toile s’étalant de 1988 à 2012) servent de cadre à la réitération de Dial-A-Poem, service téléphonique créé en 1968 pour diffuser aléatoirement poèmes, discours politiques, chansons et œuvres sonores lues par leurs auteurs. Six téléphones à cadran mobile en bakélite noire invitent le visiteur à répéter le geste des auditeurs de 1968, réitérant son dispositif médiatique et l’enjeu majeur de cette « expérience » consistant, selon Giorno, à « prendre les commandes » de la « machine médiatique » pour établir une « nouvelle relation poète-public » (catalogue, p. 86). Cette activation de l’archive n’est pourtant pas une simple répétition. Elle se prolonge hors-les-murs en version augmentée : le visiteur a accès, de chez lui, pendant la durée de l’exposition, à une archive enrichie de voix françaises.

Dans une perspective identique, l’exposition réactive les six événements de la performance Street Works (1969-70), distribution dans la rue, à pied ou en rollers, de poèmes imprimés sur des feuilles colorées, format qui joue le tract contre le livre et qui a probablement inspiré Rondinone pour la présentation matérielle de the archive of john giorno (1936-2015). Les poèmes, dont le corpus est également augmenté, sont distribués en rollers et en continu aux visiteurs de l’exposition.

 

Rejouer l’original : transposition médiatique

Au centre de cette même salle 4, l’installation signée Giorno et Rondinone participe pour sa part de la transposition médiatique. Sounds Poems (2015) permet en effet d’écouter au casque dix poèmes sonores, dont le visiteur visualise simultanément sur écran le déroulement textuel. Ce dispositif, évoquant clairement le karaoké, enjoint le visiteur à articuler mentalement le texte, et de fait à l’appréhender corporellement, contrairement à une écoute passive.

Appartenant aux technologies du son ainsi qu’à la culture populaire et au divertissement, le karaoké permet judicieusement de reconnecter l’archive au présent, témoignant des ambitions jamais démenties de la part de Giorno de rendre la poésie accessible à tous par tous les média possibles.

UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO fait ainsi de l’exposition l’espace dans lequel l’œuvre se prolonge, son expographie, en tant que pratique artistique, organisant une possible réception de cette poésie qui déborde le livre.

 

Anne-Christine Royère, Université de Reims Champagne-Ardenne
CRIMEL (Centre de Recherche Interdisciplinaire sur les Modèles Esthétiques et Littéraires)
février 2017

 

Catalogue : Palais. Le magazine du Palais de Tokyo, n°22, Paris, Palais de Tokyo/Flammarion, 2014.

Commissariat : Florence Ostende

Scénographie : Ugo Rondinone

Autour de l’exposition : John Giorno live ; Poems paintings de John Giorno et graffiti réalisés par Lek et Sowat.

Présentation vidéo de l’exposition :

 


Pour citer cet article:

Anne-Christine Royère, « UGO RONDINONE : I ♥ JOHN GIORNO (Paris) », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Feb 2017.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/ugo-rondinone-i-%e2%99%a5-john-giorno-paris/, page consultée le 07/12/2021.