Carnet de visites
Uno, cinque, dodici. Ottant’anni del Premio Strega
MACRO – Museo d’Arte Contemporanea (Roma) Commissaire(s): Maria Luisa Frisa et Mario LupanoOn l’attendait plutôt à la Bibliothèque nationale de Rome, mais voilà l’exposition sur le prix Strega, qu’on a tort de prendre pour l’équivalent italien du prix Goncourt, dans les locaux du MACRO, musée d’art contemporain de Rome. Cependant le choix de ce lieu n’est pas un contresens. Né des discussions dans le salon littéraire de Maria Bellonci et de son époux, et soutenu par le propriétaire de l’entreprise produisant une liqueur très connue, le prix Strega est bien plus qu’un simple prix littéraire donné par un jury d’écrivains : il se veut démocratique (le comité des votants, d’abord composé du réseau atour de Maria Bellonci et géré aujourd’hui par la Fondation de son nom, est très large ; il s’est même ouvert au seul cercle, déjà très vaste, des « Amis du dimanche » de Bellonci) et républicain, c’est-à-dire culturel autant que littéraire (l’objectif du Strega est de témoigner des mutations de la littérature aussi bien que de la société italiennes). Le prix est richement doté et la proclamation du lauréat, après une première sélection et deux tours de vote, est en Italie un événement médiatique sans égal. Le titre de l’exposition en fait le résumé : le comité directeur de la Fondation fait un premier tri des romans soumis (par des parrains, personne ne peut proposer son propre livre), on passe de 12 à 5, puis à 1 livre. Il n’est donc pas absurde de retrouver l’exposition sur les 80 ans du Strega dans un lieu romain qui promeut l’ouverture de l’art sur le monde, tous médias confondus.
Sur le prix même, on apprend peu. Les enjeux commerciaux, les luttes d’influence, l’évolution des goûts et des critères, les conflits d’intérêt, la place du prix dans la machine éditoriale de l’Italie, ou le maintien ou le relâchement des ambitions initiales ne sont mentionnés qu’en passant, voire pas du tout. Et rien ne viendra remédier à cette absence. La seule exception, utilissime, est la section sur le règlement du prix.
Dans la scénographie, la petite histoire domine, avec la reconstitution, à l’intérieur d’un pavillon construit à l’intérieur de la salle unique qui accueille l’exposition, du bureau et du salon-bibliothèque de la fondatrice du prix, et, sur les quatre murs du cube blanc de la salle une galerie de photos, chronologiquement présentée, sur les cérémonies de proclamation. Dépliée en bande horizontale faisant le des quatre murs de la salle de l’exposition, cette séquence annonce et reflète une autre séquence, elle plus fournie, sur les parois externes du pavillon installée au milieu. Cette deuxième séquence montre, année par année, le livre primé et, en-dessous, les quatre autres livres shortlistés.
Tantôt poussiéreux (encore un intérieur qui n’est qu’un bureau et un salon-bibliothèque, encore des photos de la fondatrice !), tantôt volontairement opaque (les photos sur les murs extérieurs ne sont pas légendées, même si toutes portent un numéro), ce mode d’exposition n’a pas empêché deux belles interventions, l’une scénographique, l’autre muséographique.
La première concerne la présentation des livres, cinq par année. Ils sont montrés ici dans leur première édition, celle lue par les jurés, mais le premier est vu comme dans une vitrine de librairie, mais pas derrière une vitre : on voit donc la première de couverture, sans avoir accès au contenu, le livre étant littéralement verrouillé par deux petites barres. Les seconds, en revanche, sont présentés verticalement, comme sur le rayon d’une bibliothèque, non sur le mur du pavillon, mais insérés dans cette paroi qui les entoure comme un écrin aux bords soigneusement découpés en vue d’épouser la hauteur variable des volumes.
La seconde se propose de corriger l’absence (pour les photos, numérotées sans plus) ou le minimalisme (pour les livres, dont ne sont donnés que les titres) des cartels. Au lieu de renvoyer le public à plus d’informations au moyen de QR codes ou d’un audioguide, on lui offre gratuitement un petit livre-catalogue, d’une maquette très sobre et sans aucune illustration (afin bien sûr de ne pas faire double emploi avec ce qu’on peut voir dans l’exposition), qui permet entre autres d’identifier le contenu des photos tout en offrant quelques commentaires concis sur les différentes cérémonies de dépouillement des votes et de proclamation du lauréat (au début toujours des hommes, ce n’est pas une grosse surprise).
En tant qu’exposition Uno, cinque, dodici. Ottant’anni del Premio Strega laisse le visiteur sur sa faim. Tout regard critique ou analytique fait totalement défaut. Les informations données sont trop lacunaires pour se faire ne fût-ce qu’une petite idée de ce qu’est le prix Strega (la liste des lauréats ne manquera toutefois pas de faire rêver de ce qu’aurait pu être le Goncourt s’il suivait les mêmes principes, démocratiques et républicains, du Strega, mais ceci est un autre problème). La présentation visuelle, simple et élégante, reste pourtant un bel hommage au livre et apporte quelques idées stimulantes sur la manière de l’exposer. Mais une fois de plus, sur les textes les livres restent hermétiquement fermés.
Jan Baetens
(KU Leuven)
Pour citer cet article:
Jan Baetens, « Uno, cinque, dodici. Ottant’anni del Premio Strega », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Oct 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/uno-cinque-dodici-ottantanni-del-premio-strega/, page consultée le 05/11/2026.


