Carnet de visites

10/08/2026

Jean Cocteau – Igor Markevitch. Correspondances et résonances

Villa Beatrix Enea (Anglet, France) Commissaire(s): Olivier Rauch

Cette exposition (23 mai-29 août 2026) résulte, comme souvent, d’un extraordinaire concours de circonstances : en 2021, Jean-Claude Marcadé, l’exécuteur testamentaire d’Igor Markevitch, lègue à la ville d’Anglet une foule de documents. Parmi ceux-là, des lettres et dessins de Jean Cocteau dont les services municipaux perçoivent immédiatement l’intérêt, sans toutefois en saisir toute la portée. Ils font alors appel à Olivier Rauch (nous renvoyons à son ouvrage, intitulé Jean Cocteau, du côté de l’Angleterre et des Anglais, Paris, éditions L’Harmattan, 2024), spécialiste de l’écrivain, qui réalise un formidable travail de classement, d’annotation et de présentation des documents.

Quelques années plus tard, une exposition naît pour révéler au grand public la richesse de ce fonds. Commissaire de l’exposition, Olivier Rauch a su relever le défi de s’adresser aussi bien aux spécialistes et passionnés des deux artistes qu’au grand public, qui découvrira une exposition richement illustrée. Il a été assisté dans cette entreprise par Violette Caubisens, régisseuse de l’exposition, et Guillaume Ségur, scénographe.

Dès le hall d’entrée, le ton est donné : un récit sobre et aéré, porté par de belles photographies, retrace la rencontre entre les deux hommes et les prémices de leur amitié. En 1929, Cocteau est déjà un artiste célèbre, à la vie aussi flamboyante que sulfureuse ; lors d’une représentation au Moulin-Rouge, il fait la connaissance d’un jeune compositeur de dix-sept ans, Igor Markévitch, par l’intermédiaire du directeur des Ballets russes, Serge Diaghilev.

Le parcours se déploie ensuite sur cinq salles qui offrent, sur plus de trente ans, une vision complète du lien qui unit ces deux figures majeures du XXe siècle : Markevitch, dont la carrière de compositeur reste trop souvent éclipsée par celle, immense, de chef d’orchestre, et Cocteau, que cette relation amicale, aussi riche sur le plan humain qu’esthétique, permet de mieux appréhender.

Les prémices d’une collaboration

La première salle installe une atmosphère solennelle et poétique, portée par la diffusion sonore de la quatrième partie de la Cantate qu’Igor Markevitch composa sur un texte de Jean Cocteau en 1930. Les extraits de correspondance qui y sont présentés donnent à voir la genèse de cette collaboration : on y reconnaît l’écriture rapide et pressée de Cocteau, ce coup de crayon vif par lequel il s’excuse sans cesse de ses retards. Et pour cause : au même moment, il met un point final à La Voix humaine et entreprend le tournage de son film, Le Sang d’un poète.

Un été créatif

La deuxième salle est consacrée à l’été 1934, que les deux artistes passèrent ensemble dans la villa de Markevitch, à Corsier-sur-Vevey. La scénographie, tout aussi soignée et poétique que la précédente, s’enrichit d’un document vidéo montrant le compositeur déambuler dans le jardin ; on y entend sa voix évoquer les personnalités illustres reçues dans cette demeure à laquelle il était très attaché. On peut y lire aussi une lettre émouvante signée par le couple formé par Markevitch et Marie-Laure de Noailles, invitant l’écrivain à venir se consoler de ses épreuves dans ce havre de paix. À cette époque, en effet, Cocteau est lourdement endetté et dépendant à l’opium. Ces instants suspendus en Suisse lui permettront d’écrire sa pièce, Les Chevaliers de la Table ronde, et de créer les dessins illustrant son roman Les Enfants terribles.

Résonances

La troisième salle met en lumière la parenté subtile entre deux œuvres nées le même été : Les Chevaliers de la Table ronde de Cocteau et Le Paradis perdu de Markevitch, témoins de l’influence et de l’admiration réciproques qui liaient les deux créateurs. Les visiteurs y ont la chance d’admirer la partition autographe du Paradis perdu, prêtée par la Bibliothèque cantonale et universitaire de Lausanne, ainsi qu’une vidéo passionnante dans laquelle la responsable des archives musicales de cette institution décrypte le code couleur des indications portées sur la partition. Pour le livret de cet oratorio, Markevitch s’est inspiré du poème de John Milton, et il reconnaît volontiers l’empreinte laissée par Cocteau sur sa sensibilité humaniste et son style poétique.

À cœur ouvert

Retour à l’intime dans la quatrième salle, dédiée aux échanges épistolaires de 1935-1936 : Cocteau y apparaît témoin des grands bouleversements qui traversent alors la vie privée de son ami, son mariage avec Kyra Nijinsky et la naissance de leur premier enfant. Ces lettres ouvrent une fenêtre sur la vie de Cocteau, sa dépendance à l’opium, ses aventures sentimentales, les difficultés rencontrées pour monter Les Chevaliers de la Table ronde et la multitude de projets qu’il menait de front. La disposition de la salle, avec ses parois transparentes comme dans la salle 2, est particulièrement ingénieuse : elle permet d’admirer recto comme verso les lettres et cartes postales envoyées par Cocteau, où se dévoile toute sa spontanéité ; il utilise le moindre recoin du papier, y esquissant des dessins d’une finesse remarquable.

Les derniers feux

La cinquième et dernière salle referme le parcours sur le crépuscule de cette amitié tendre et sincère, qui devait durer jusqu’à la mort de Cocteau. Sur un mur bleu roi se détache en blanc l’écriture rapide de l’artiste, sa signature et sa petite étoile emblématique, une scénographie d’une grande élégance. On y admire en particulier des dessins de Noël envoyés au compositeur, dont un ange bleu d’une délicatesse saisissante.

La salle présente également une série de cinq dessins inédits, Les duettistes, représentant une femme qui s’éveille progressivement au son de la radio. À chaque étape, le dessin se fait plus net et précis, esquissant une satire de l’emprise de ce média sur la conscience humaine. Même s’il s’en défiait, Cocteau a pourtant régulièrement utilisé la radio pour promouvoir ses œuvres. Une lettre de 1962 témoigne aussi de la joie de Cocteau après l’enregistrement, le 5 octobre 1962, de L’Histoire du soldat de Stravinsky et Ramuz, que Markevitch dirigeait et dont Cocteau assurait le rôle de récitant. Le parcours s’achève sur la dernière lettre de Cocteau à Markevitch, envoyée quelques semaines avant sa mort, un document d’une grande émotion.

Au-delà de sa réussite scénographique, cette exposition constitue une source précieuse pour les chercheurs et les passionnés des deux artistes. Elle réunit des documents rarement, voire jamais montrés au public, correspondance manuscrite, partition autographe, dessins inédits, qui éclairent d’un jour nouveau trente années de dialogue artistique et affectif. Pour les spécialistes de Markevitch, elle rend justice à une œuvre de compositeur trop longtemps reléguée derrière la figure du chef d’orchestre. Pour ceux de Cocteau, elle dévoile une facette plus intime de l’homme, saisie hors du cercle habituel de ses collaborations avec le théâtre ou le cinéma, à travers le prisme d’une amitié fidèle et d’une correspondance d’une grande sincérité. En croisant archives musicales, épistolaires et graphiques, « Correspondances et résonances » offre ainsi de quoi repenser la place de chacun des deux artistes, et la manière dont leur œuvre s’est nourrie de leur lien personnel.

Charlotte Segonzac


Pour citer cet article:

Charlotte Segonzac, « Jean Cocteau – Igor Markevitch. Correspondances et résonances », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Aug 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/jean-cocteau-igor-markevitch-correspondances-et-resonances/, page consultée le 22/09/2026.