Entretiens

23/05/2026

« Écrire en français, venir d’ailleurs » : une exposition pour penser la francophonie. Entretien avec Bernard Magnier, propos recueillis par Léa Dumetier

Alliance Française Strasbourg Europe

L’exposition « Écrire en français, venir d’ailleurs », présentée rue des Pontonniers à Strasbourg dans le bâtiment de l’Alliance Française du 23 mars au 5 juin 2026, dévoilent les mots d’une centaine d’écrivains et d’écrivaines dits « francophones » qui expliquent leur rapport à cette langue imposée ou choisie qu’est le français. À travers un parcours suivant quatre thèmes (« Choisir ou ne pas choisir », « Avec la langue française… », « Les raisons d’un choix » et « L’ombre des langues et la mémoire des mots »), le visiteur découvre sous forme de portraits, de citations et de vidéos d’entretiens, les trajectoires individuelles et les univers littéraires de ces auteurs et autrices « venus d’ailleurs » qui écrivent en français. Dans cet entretien, Bernard Magnier, le commissaire d’exposition, revient sur la genèse et les enjeux de l’exposition, tout en mettant en lumière les ambitions de ce travail qui donne à voir les multiples rapports qu’entretiennent les écrivain·es francophones avec la langue française.

 

Léa Dumetier (L. D.) – Après avoir rassemblé et parcouru ces textes d’écrivains et d’écrivaines d’horizons variés, comment définiriez-vous aujourd’hui ce qu’est un auteur ou une autrice francophone ?

Bernard Magnier (B. M.) – Vous ne commencez pas par la question la plus facile… Le mot francophone pose tout de suite problème parce qu’il est à la fois commode et controversé. Commode parce qu’il est court ; controversé parce qu’il y a beaucoup d’auteurs qui ne s’y retrouvent pas. Il y a souvent de la subjectivité dans ce mot. Pour ma part, je dirais qu’un écrivain francophone est tout simplement un écrivain qui écrit en français. Et dire cela, c’est déjà presque dire une bêtise puisque francophone veut dire parler français, et non écrire, d’un point de vue étymologique.  Dans le cadre de l’exposition, c’est un petit peu différent parce que précisément j’ai choisi des auteurs qui s’expriment en français et pour lesquels le français n’a pas été forcément une langue par eux choisie. Ce sont des auteurs qui sont pour certains venus de l’aire francophone, et de fait, ont reçu la langue française par l’histoire, par la colonisation, ou tout simplement par leurs parents : ils ont donc eu cette langue en partage. D’autres cependant appartiennent à une autre catégorie d’auteurs, peut-être celle qui m’intéresse le plus, à savoir ceux qui sont venus de pays qui ne se situent ni dans l’aire francophone, ni dans l’histoire française. C’est-à-dire des auteurs qui viennent, qui d’Argentine, qui d’Afghanistan, qui de Chine – de pays qui n’ont pas forcément eu de lien immédiat avec la France et la langue française.

 

L. D. – Pourquoi cette seconde catégorie d’auteurs et d’autrices retient-elle plus spécifiquement votre attention ?

B. M. – Ce sont ces auteurs qui m’intéressent parce qu’ils ont très souvent une autre langue. Il peut s’agir d’une langue paternelle ou maternelle, ou bien certains ont changé de langue : ils ont commencé à écrire dans une langue, et ont continué en français. Ils m’intéressent car ce qui attise ma curiosité est de savoir comment cette autre langue ressurgit ou non dans leur littérature en français.

L. D. – Et c’est d’ailleurs ce que votre exposition met en lumière : la « surconscience linguistique » des écrivain·es francophones. Pourquoi est-il important, selon vous, de rendre cette notion visible au public, plus particulièrement à un public français métropolitain ?

B. M. – Pour plusieurs raisons. D’une part pour faire découvrir des auteurs qu’il me semble intéressant de lire. Étant journaliste, j’ai envie avant tout de faire passer des idées, des livres et des coups de cœur. D’autre part, dans une perspective certainement un peu plus politique, pour montrer qu’aujourd’hui, et ce depuis longtemps, des auteurs venus de pays étrangers sont venus enrichir nos belles lettres françaises. Pour certains, on le sait, pour d’autres, on l’a un peu oublié : il me paraît donc intéressant de le dire aujourd’hui. Il suffit de remonter un peu l’histoire littéraire : tout d’un coup, la comtesse de Ségur ; tout d’un coup, Emile Zola ; tout d’un coup, Apollinaire… Tout un tas de gens qui sont nés pour certains loin de France et qui font définitivement partie du paysage littéraire français. Aujourd’hui, ce sont des gens qui sont venus par des hasards, heureux pour certains (une histoire amoureuse par exemple), douloureux pour d’autres (la fuite d’une guerre, de la prison, de persécutions politiques). Il me semble donc important de dire au lecteur potentiel que notre langue s’est enrichie de talents venus d’ailleurs ; et que s’ils n’étaient pas là, ce serait moins bien ! Il en est d’ailleurs de même pour la peinture ou pour la musique.

L. D. – Votre exposition a le mérite de faire valoir la voix d’auteurs et d’autrices de nombreux pays différents, venant des cinq continents. Toutefois, vous avez dû nécessairement faire des choix, car il est impossible de tous·tes les citer. Quels ont été vos critères pour sélectionner les auteur·ices présent·es dans l’exposition ?

B. M. – J’en ai eu plusieurs. Je me suis d’abord cantonné à la littérature, et plus précisément à la littérature de fiction : je n’ai pas intégré d’essayistes, de philosophes ou de penseurs. Et pour l’essentiel, ces auteurs de fiction sont des romanciers. Je me suis également davantage intéressé aux auteurs qui n’étaient pas dans la zone immédiatement francophone. Ensuite, je me suis concentré sur des jeunes plumes, voire des plumes vivantes, plutôt que d’intégrer des auteurs consacrés et morts. Et puis, je voulais avoir une lorgnette géographique la plus large possible. J’ai également pensé à la parité, bien qu’elle ne soit pas tout à fait atteinte. Ce souci était néanmoins bien présent lors de la sélection des auteurs et des autrices. Mais j’ai avant tout été guidé par les phrases percutantes que je pouvais trouver lors de mes lectures. Et puis, j’ai aussi essayé de ne pas répéter les mêmes idées, par exemple répéter trente-six fois que « le français est une langue merveilleuse ». Alors, il y a bien sûr ces choix volontaires, et j’espère que ce sont les plus nombreux, mais il y a aussi des choix involontaires : l’oubli ou la méconnaissance. Il y a évidemment des auteurs qui se sont exprimés en français, qui « viennent » d’une autre langue et que je ne connais pas.

L. D. – L’exposition présente une série de citations, associées et mises en lumière par un parcours tracé pour le public. Comment avez-vous pensé l’organisation des citations dans l’espace ? Quelles tensions ou dialogues souhaitiez-vous faire émerger entre les auteur·ices et entre les citations choisies ?

B. M. – Il y a plein de communication immédiate entre les auteurs et entre les citations. J’ai de temps en temps mis des juxtapositions, volontairement placées à un endroit précis. Que le visiteur les voie ou non, ce n’est pas grave ! J’ai également cherché à dessiner des correspondances : des phrases qui en appellent une autre ou qui répondent à une autre. En d’autres termes, j’ai ordonné les citations de telle manière qu’il y ait des points de vue différents sur cette langue, directement mis en relation. Ceux qui disent, par exemple : « La langue française me gêne » ou « c’est comme un caillou dans ma chaussure ». Et puis les autres qui vont dire : « C’est ma langue », « elle ne me pose pas de problème ». Ceux qui vont dire : « Je n’ai pas choisi », « l’histoire m’a imposé la langue française » ou « c’était la langue de mon père ». Ou au contraire : « J’ai choisi cette langue parce que je voulais découvrir la culture française, la littérature française ». Évidemment, j’ai choisi les phrases qui me paraissaient les plus pertinentes… et les plus impertinentes. Pour ne donner qu’un exemple, j’aime beaucoup quand Velibor Čolić dit : « J’arrive en France avec pour tout bagage trois mots en français : Jean-Paul Sartre. » C’est une boutade pleine de sens ! En disant cela, il sous-entend qu’il connaissait d’autres mots de français, mais il connaissait surtout un grand auteur français, Jean-Paul Sartre, qu’il avait certainement lu dans une langue ou une autre. C’est ce genre de phrase qui m’intéresse. Quant à la construction de l’exposition, elle a constitué un très long travail, notamment pour élaborer les quatre parties qui la structurent. Et puis, à cela s’ajoute le fait de « ponctuer » et d’habiller l’exposition, ce qui a été le travail de Raphaëlle Macaron.

 

L. D. – Vous faites très bien le lien avec ma prochaine question qui porte sur le travail de Raphaëlle Macaron. Celui-ci introduit une dimension visuelle forte par des jeux de couleurs : les mots sont mis en exergue, en relation et en opposition par des couleurs vives, qui donnent envie au visiteur de lire le contenu de ces affiches. Comment s’est construite cette collaboration et comment avez-vous défini la direction artistique afin qu’elle dialogue avec les citations sans les figer ?

B. M. – Il était absolument indispensable qu’il y ait un élément illustratif qui soit associé à mon travail : réunir cent citations et les mettre sur des panneaux, c’est juste ennuyeux – ou bien, on en fait un livre (c’est d’ailleurs le travail que je fais actuellement). Mais pour faire une exposition, il faut cet élément artistique. Et il me semblait, de par le fait que Raphaëlle Macaron est liée au sujet, puisque libanaise, et par son talent et sa jeunesse, qu’elle allait pouvoir amener un élément artistique capable de rendre la chose séduisante. Elle et moi ne nous sommes pas vus très souvent. Je lui ai livré le texte tel qu’on peut le lire, c’est-à-dire les introductions et les choix de citations dans l’ordre présenté dans l’exposition. De son côté, elle m’a beaucoup interrogé sur mes choix pour telle ou telle citation, ou sur la construction de l’ensemble. À partir de là, elle m’a proposé plusieurs projets, dont on a conservé celui qui est maintenant visible, cette illustration effectivement très colorée et vivante. Quand on la voit de loin, on se demande : « Oh, qu’est-ce que c’est ? », et on s’en approche. Mais de fait, nous avons assez peu discuté de la direction artistique : c’est elle qui a fait des propositions. Nous savions seulement, avec les membres de l’Alliance Française, que nous voulions des portraits. Et pour moi qui connais tous les neuf artistes dont les portraits figurent dans l’exposition, ils sont extraordinairement ressemblants : on les reconnaît immédiatement !

L. D. – Pour revenir à un aspect pédagogique de votre exposition, vous permettez au public de prolonger et de compléter son expérience à travers un site, accessible via un QR code. Sur ce site, on retrouve les vidéos des entretiens d’auteurs et d’autrices diffusées dans l’exposition, mais aussi des biographies et des références bibliographiques sur les auteur.ices cité.es. Ce dispositif fait-il partie intégrante de votre conception curatoriale dès le départ, ou est-il venu dans un second temps ?

B. M. – Étant donné que l’exposition est née pour et par l’Alliance Française, avec le soutien de l’Institut français, il fallait nécessairement que cet aspect pédagogique y soit associé. Le rôle de l’AF a été décisif pour créer cet appareil qui accompagne l’exposition. Je ne me suis pas occupé de cet aspect, j’étais pour ma part en charge de la sélection et de l’orchestration des citations. Il y a également un petit catalogue qui reprend les citations de l’exposition, mais le livre que je suis en train de préparer sera un équivalent de l’exposition agrandie. Autant pour le format de l’exposition et parce que j’ai choisi ce modèle, j’ai dû sélectionner des citations d’une centaine d’auteurs, citations qui n’excèdent pas deux lignes et demie ; autant dans le livre à paraître, il y aura plus de 200 auteurs avec pour chacun d’entre eux soit une citation courte, soit une interview sur le sujet de la langue, soit un texte libre sur leur usage de la langue française.

 

L. D. – Avez-vous déjà une perspective de publication pour ce livre « extension » de l’exposition ?

B. M. – Le livre devrait paraître à l’automne 2026. Je suis actuellement dans la phase finale du travail. En réalité, ce livre est un projet que j’avais en tête avant l’exposition, mais il s’avère qu’elle a pu être présentée avant lui. Et puis, le problème de ce travail est que c’est un puit sans fond : quand on a sélectionné 200 citations, on en trouve une 201ème qu’on pourrait ajouter !

L. D. – L’exposition « Écrire en français, venir d’ailleurs », actuellement présentée à Strasbourg, est en lien avec celle présentée à Paris en 2025, intitulée « Écrire en français. Histoire de langues, voyages de mots ». Cette première exposition a donc été conçue pour voyager ?

B. M. – Le principe de cette exposition est qu’elle a été présentée en premier lieu à Paris, parce que l’Alliance Française de Paris et l’Institut français sont les commanditaires de ce travail. Immédiatement après, l’exposition a été rendue disponible auprès des Alliances Françaises et des Instituts français : s’ils le souhaitent, n’importe où dans le monde, ils peuvent recevoir un lien informatique qui leur permet de faire les tirages pour présenter l’exposition dans leur lieu, dans la dimension de leur choix. Depuis son inauguration à Paris, elle a donc été présentée dans environ cent-quatre-vingt lieux différents, et potentiellement simultanément, dans le monde. Et elle a parfois été présentée dans des lieux assez inattendus, comme à Bagdad par exemple – des lieux où il n’est pas évident mais très émouvant qu’on parle de francophonie et de langue française, aujourd’hui.

L. D. – C’est impressionnant… Et lorsqu’elle est présentée dans des régions du monde non francophones, l’exposition est-elle traduite ?

B. M. – Dans la majorité des cas, une traduction est proposée, comme en Chine et en Inde par exemple. Le format de la traduction est alors variable : cela peut être soit une page à côté du panneau ou de l’affiche, soit un livret distribué au visiteur… Il y a eu plusieurs solutions. Mais dans certains pays, elle n’a pas été traduite et est alors adressée uniquement à un public francophone.


Pour citer cet article:

Léa Dumetier, « « Écrire en français, venir d’ailleurs » : une exposition pour penser la francophonie. Entretien avec Bernard Magnier, propos recueillis par Léa Dumetier », dans L’Exporateur littéraire, May 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/ecrire-en-francais-venir-dailleurs-une-exposition-pour-penser-la-francophonie-entretien-avec-bernard-magnier-propos-recueillis-par-lea-dumetier/, page consultée le 03/08/2026.