Entretiens
Michel Butor, de l’écriture à la reliure. Entretien avec Aurélie Laruelle, propos recueillis par Nathalie Piégay
Archipel Butor (Lucinges, France)
L’exposition consacrée aux reliures de livres de Butor intervient dans le cadre des célébrations du centenaire de l’écrivain. Elle se poursuivra par une exposition sur Butor et la musique (à partir du 10 octobre 2026). Butor est fêté à l’Archipel, à l’Université de Genève (19 et 20 novembre, à l’occasion d’un colloque), à New York par la Maison Française, à Paris, et dans bien d’autres lieux encore. Il y aura aussi des rééditions de livres de Butor en 2026 (Improvisations sur Michel Butor, aux éditions du Canoë et La modification (édition annotée et présentée par N. Piégay), chez Droz).
Nathalie Piégay (N. P.) – Pourquoi avoir choisi, pour cette exposition, la reliure de création ? Qui en sont les représentants principaux ?
Aurélie Laruelle (A. L.) – Cette exposition est le fruit d’une proposition de Florent Rousseau, relieur et professeur de reliure, Président de l’association le Cercle, qui depuis plusieurs années, souhaitait rendre hommage à Michel Butor à travers la réalisation d’un ensemble conséquent de reliures de création.
La reliure de création innove autour d’un livre. Le but premier de la reliure est de protéger le livre, la création permet d’en refléter le contenu. Il s’agit d’une véritable œuvre d’art. Ce projet d’hommage à Michel Butor trouvait donc tout son sens l’année de son centenaire.
Florent Rousseau a proposé aux membres de son association Le Cercle de participer à ce projet. La plupart des 33 relieurs ont travaillé à leurs reliures durant l’année 2025, leurs productions sont des créations spécifiques réalisées pour l’occasion.
Nous avons finalement pu réunir une cinquantaine de reliures, qui sont exposées au Manoir des livres jusqu’au 7 juin. Certaines d’entre elles partiront ensuite à la librairie Giraud-Badin à Paris du 25 juin au 9 juillet pour une seconde exposition.
N. P. – L’exposition montre à la fois les reliures réalisées à cette occasion, des livres d’artistes, des œuvres des artistes qui ont travaillé avec Butor (Jacques Hérold, Anne Slacik, Joël Leick, Cesare Peverelli) et des éditions courantes – le livre d’artiste a souvent pour pendant une édition courante, le plus souvent encore disponible. Pourquoi avoir fait ce choix ?
A. L. – L’objectif de l’exposition est de présenter une sélection des écrits de Michel Butor de manière chronologique, et de mettre en valeur pour la première fois depuis l’ouverture du Manoir des livres un métier d’art, celui de relieur. Nous n’avons pas souhaité différencier les livres en édition courante des livres d’artiste car avec la reliure, tous deviennent précieux et uniques.
Montrer à la fois le livre brut puis relié permet au public de comprendre le travail du relieur et en en découvrant l’intérieur (texte et image) grâce à l’exposition d’un autre exemplaire ouvert, se révèle également toute l’influence que peut avoir sur ce dernier le travail de l’écrivain ou du plasticien.
N. P. – Les reliures, souvent extraordinaires, font appel à des matériaux très divers. On comprend l’expression « reliure de création » en voyant des fleurs séchées, du métal, des collages de vieux papiers d’écolier, mais aussi de l’estomac de mouton, du python, etc. Butor était très attaché à la matérialité du livre. Son bureau, ici, à Lucinges, porte la trace de ce goût pour la peinture, pour le bricolage, la matière des choses. Le choix de la reliure est-il une façon de rendre hommage au Butor bricoleur, amoureux de la forme, expérimentateur ?
Oui certainement. Michel Butor avait d’ailleurs réalisé un texte à la demande d’Antoine Coron sur le métier de relieur (Le relieur, par Marie-Josée Lamothe, 1979, Paris, Berger-Levrault, Métiers d’hier et d’aujourd’hui) en 1979, l’ouvrage est présenté en introduction dans l’exposition. L’écrivain réalisait lui-même des petits pliages, des cartes postales sous forme de collages et d’assemblages, il accordait une grande importance au « fait main ». Nous conservons dans son bureau de Lucinges cinquante cadeaux qu’il avait réalisés pour son épouse Marie-Jo. Sans parler des nombreux livres d’artiste manuscrits auxquels il a participé.
N. P. – À l’occasion de cette exposition, vous avez fait le choix de déplacer hors du bureau, pour les montrer dans les salles du Manoir, certaines œuvres, qui y sont d’ordinaire. Cela me semble contribuer à dessiner une continuité entre les deux espaces de l’Archipel Butor et mettre en évidence le fait que la collaboration de Butor, homme de dialogue, avec les plasticiens, se poursuit encore aujourd’hui.
Comment avez-vous réalisé ces déplacements du bureau au Manoir ? Prolongent-ils, selon vous, le déplacement du texte au livre qui est si important pour Butor ? Et de l’œuvre (lithographie, sérigraphie, photographie, gravure, etc…) au livre, du côté des plasticiens ?
A. L. – Il y a un lien évident entre les œuvres qui ornent le bureau de Michel Butor et son parcours d’écrivain notamment de livres d’artiste. Sur ses murs, dans ses armoires ou son meuble à plan (j’ai recensé plus de 500 œuvres d’art au total) se retrouvent les artistes avec qui il a réalisé des livres. Il paraissait donc tout à fait logique de sortir du bureau quelques œuvres réalisées par ces derniers, je pense notamment aux tableaux manuscrits par Michel Butor et ornés par Joël Leick, aux œuvres de Colette Deblé, ou celles d’Anne Slacik et de Martine Jaquemet. Depuis l’ouverture de la maison d’écrivain au public, nous entretenons ce lien avec les expositions temporaires du Manoir des livres. La plupart des visiteurs, y compris scolaires, apprécient de découvrir la genèse de la création du livre en pénétrant dans l’antre de l’écrivain.
N. P. – Les relieurs ont choisi, parmi les centaines d’œuvres de Butor, en toute liberté, celle pour laquelle ils avaient envie de créer une reliure. Les ouvrages exposés courent de 1956 (L’Emploi du temps, éditions de Minuit) à 2016, l’année de sa mort (Hugo, Buchet-Chastel). L’exposition permet de parcourir une période qui coïncide, à deux ans près (Passage de Milan est publié en 1954), avec l’œuvre tout entière. Certains textes sont parmi les plus connus de l’auteur (Mobile, la série des Répertoires) ; d’autres le sont beaucoup moins. L’un d’entre eux a été choisi par 3 relieurs ou relieuses (Passages de Fleurs, avec Jacques Hérold), et même par 8, pour Flux et reflux (avec Khédija Ennifer-Courtois), ce qui permet de mesure l’extraordinaire plasticité du travail des relieurs comme le pouvoir d’incitation que conservent les livres de Butor. Ces choix vous ont-ils surprise ? Je m’étonne que le texte sans conteste le plus connu de Butor, La Modification, n’ait pas été retenu. Cela vous a-t-il étonnée ? Pouvez-vous l’expliquer ?
A. L. – Les relieurs étaient entièrement libres dans le choix du livre à relier. Florent Rousseau et moi n’avons pas vraiment d’explication à l’absence de la Modification.
Nous en avons été étonnés. Cependant, la première édition parue aux éditions de Minuit avec une gravure de l’artiste chilien Zanuartu en frontispice est très rare (40 exemplaires). Elle ne figure pas dans notre collection.
Peut-être qu’ils ont au contraire exclu ce livre car trop célèbre, intimidant. Nombre d’entre eux ont également privilégié les livres illustrés.
N. P. – La forme des livres reliés qui sont exposés est d’une grande diversité. Certains ressemblent à un coffret, l’un est comme une boîte avec des tiroirs, un autre se déplie comme un accordéon. Le Buisson ardent (avec Anne Slacik, 2005), avec ses tresses de coquillages, ses pierres, ses épines d’oursin, est particulièrement étonnant. Certaines reliures reprennent des dispositifs du texte de Butor, d’autres rivalisent (par la couleur, le motif) avec les choix des artistes, lorsque l’on a affaire à un livre d’artistes. Quelles sont, parmi toutes ces réalisations, celles qui ont le plus suscité la curiosité ?
A. L. – Le public est très intéressé par la diversité des techniques de reliures proposées. La reliure de Annie Robine, de par son originalité, les matériaux employés, suscite la surprise. Elle a d’ailleurs été sélectionnée pour être mise en avant sur notre affiche de l’exposition.
La salle présentant huit reliures du livre d’artiste Flux et reflux, 2006, édition APPAR plait aussi beaucoup.
Ce qui intéresse tout particulièrement les visiteurs, c’est l’imbrication entre le texte de l’écrivain, l’image du plasticien et désormais, le relieur.
Comment ce dernier a-t-il su retranscrire à travers sa reliure le sujet du texte, le style des illustrations, ses couleurs, ses formes ou la technique utilisée par l’artiste ? Les liens entre les trois sont passionnants.
N. P. – Dans la première salle de l’exposition, des vitrines sont consacrées à expliquer les ressorts et les façons de faire des relieurs et relieuses. C’est le côté technique mais aussi créatif de l’activité qui est mis en évidence. Pour quelles raisons avez-vous fait le choix d’introduire l’exposition par le travail, ses outils, ses contraintes, son savoir-faire ?
A. L. – Pour une première exposition de reliures, nous souhaitions une introduction pédagogique. Il s’agit d’un métier peu connu, avec son propre vocabulaire, ses formations spécifiques. Le visiteur peut ainsi découvrir les différentes techniques de reliure avant de parcourir l’hommage à Michel Butor.
N. P. – Pour finir je voudrais revenir sur une réalisation, L’Herbier lunaire (1984, éditions de la Différence, avec Gochka Charewicz), qui nous rappelle, entre autres, l’importance de la botanique dans l’œuvre de Michel Butor. Vous donnez à voir, et c’est magnifique, les 29 lithographies qui ont été réalisées par Gochka Charewicz à l’occasion de ce livre – vous les exposez dans la salle du bas du Manoir, avec, en cartel, la reproduction des textes de Butor, pastiches de descriptions scientifiques qui rivalisent avec l’inventivité formelle et le déplacement des codes du dessin botanique par Gochka Charewicz. Pouvez-vous nous en dire plus sur ces 29 lithographies qui démarquent les photographies scientifiques ?
A. L. – Michel Butor s’intéressait à la botanique. Plusieurs livres de l’exposition en témoignent, comme Passage de fleurs, 1985, illustré par Jacques Hérold, publié par la caisse des Dépôts.
Les 29 lithographies exposées ont été initialement publiées par la Différence dans le livre poétique Herbier lunaire, petit ouvrage paru en édition courante en 1984. D’après Colette Lambrichs, l’une des fondatrices de la maison d’édition, les œuvres ont été réalisées au tout début de la création des éditions de la Différence, vers 1978.
Michel Butor avait écrit un poème du même titre, orné par le peintre Julius Baltazar dans un livre d’artiste manuscrit en 1980 en 12 exemplaires (bibliothèque de Nice). Mais ce premier herbier lunaire ne comptait que 3 fleurs.
Pour chacun des 29 herbiers du second ouvrage, Michel Butor a cette fois réalisé une description. Selon Nicole Biagioli (Le trait botanique dans l’œuvre de Michel Butor, HAL, 2007), l’artiste Gochka Charewicz qui a réalisé les œuvres s’est inspirée des herbiers photographiés par Karl Blossfeldt (1865-1932) à la fin du XIXe siècle. À la grande différence que toutes les plantes représentées en lithographie par Gochka Charewicz sont le fruit de son imagination. Elle représente en effet 29 plantes lunaires, avec des cadrages et des points de vue différents. Les fleurs s’inspirent du réel mais en le transposant sur une autre planète.
En lisant le texte, on perçoit l’immense plaisir ressenti par Michel Butor d’avoir à nommer chacune, puis à la décrire et à lui trouver des caractéristiques, faisant d’ailleurs de l’une d’entre elles, un danger mortel pour les astronautes ! Le côté « pastiche scientifique » peut dérouter certains lecteurs férus de la poésie butorienne.
On peut citer à nouveau Nicole Biagioli pour conclure : par leurs titres, Botanique martienne (Butor et Leick, 1995) et Herbier lunaire (Butor et Charewicz, 1984) « revendiquent la légitimité du poète botaniste amateur à s’emparer du code scientifique pour investir le domaine de la science-fiction » (L’intersémiotique florale de Butor, HAL, 2021).
N. P. – Pouvez-vous nous dire déjà comment, après le centenaire, l’Archipel Butor poursuivra son exploration des croisements possibles entre écriture et arts plastiques ? Qu’est-ce qui vous paraît saillant dans la postérité de Butor aujourd’hui, du côté des livres d’artistes et plus largement des plasticiens ?
A. L. – Le Manoir des livres a pour objectif la mise en valeur du livre d’artiste dans toute sa diversité à travers ses expositions temporaires. En exposant à tour de rôle des plasticiens ayant travaillé avec différents poètes, des poètes avec différents plasticiens, des éditeurs, des formes de livres d’artiste (livres photographiques, livres-objets) nous faisons en sorte de varier les points de vue et espérons présenter tous les champs du possible du livre d’artiste.
Je terminerai en citant l’écrivain, interrogé sur l’avenir du livre en 2005 face à la montée d’internet : « Ce qui peut tenir le coup, c’est le livre qui est considéré comme un objet d’art, non comme un objet de consommation courante. Aujourd’hui, le vrai livre, c’est le livre d’artiste » (dans le Magazine du bibliophile, n° 44, février 2005).
Pour citer cet article:
Nathalie Piégay, « Michel Butor, de l’écriture à la reliure. Entretien avec Aurélie Laruelle, propos recueillis par Nathalie Piégay », dans L’Exporateur littéraire, May 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/michel-butor-de-lecriture-a-la-reliure-entretien-avec-aurelie-laruelle-propos-recueillis-par-nathalie-piegay/, page consultée le 03/08/2026.





