Carnet de visites
« Hugo décorateur » à la Maison Victor Hugo
Maison de Victor Hugo Commissaire(s): Gérard Audinet
« Quand vous viendrez à Guernesey, vous verrez que j’ai manqué ma vocation et que j’étais né pour être décorateur ! »
(Victor Hugo, rapporté dans Jules Claretie, Victor Hugo. Souvenirs intimes, Paris, Librairie Molière, 1902, p. 73)
Le titre de l’exposition intrigue. Hugo, décorateur ? Butor a peut-être raison : « Il en fait trop : non seulement le théâtre, mais le roman, non seulement les invectives, mais les chansons, les petites épopées, mais le promontoire du songe ; non seulement la littérature mais le dessin. Il finira par nous prendre toute la place !» (Michel Butor, Hugo, Paris, Buchet-Chastel, coll. « Les auteurs de ma vie », 2016, p. 11) Mais Butor oublie dans son élan accumulatif la facette la plus méconnue de l’artiste : la décoration. Qu’on le sache ou non, « Hugo s’est voulu décorateur. Il y a consacré du temps et de l’énergie tout au long de sa vie », explique Gérard Audinet dans Victor Hugo. Décors (Paris, Paris Musées, coll. « Maisons de Victor Hugo. Paris / Guernesey », 2025, p. 7), ouvrage magistralement illustré et développé, publié pour l’ouverture de l’exposition, et qui fait pendant à la monographie Victor Hugo. Dessins, publiée en 2020. L’exposition « Hugo décorateur » cherche à saisir, dans le seul espace de la Maison Victor Hugo, place des Vosges, à Paris, la diversité et l’évolution de ce « temps » et de cette « énergie » consacrés par Hugo à la décoration des intérieurs. Habituellement, les expositions temporaires ne se déroulent qu’au premier étage du musée, le deuxième étant réservé aux expositions permanentes. « Hugo décorateur » se tient sur les deux niveaux. C’est à ce détail que tient, de prime abord, le caractère exceptionnel de l’événement. L’ouvrage de Gérard Audinet dit lui aussi, d’ailleurs, par sa taille et la richesse de ce qui y est décrit et montré, l’amplitude du sujet, pourtant oublié du grand public. Pour saisir au mieux la grandeur du propos, l’exposition est organisée en salles, globalement construites chronologiquement. Car Hugo a beaucoup déménagé au cours de sa vie, et si la place des Vosges et Hauteville House, à Guernesey, en donnant lieu à des musées, sont bien les habitations les plus connues de l’auteur, ses autres adresses peuvent fournir des exemples intéressants d’éléments de décoration. Laissez-moi vous guider à travers les salles d’une exposition qui commence par Paris, part à Guernesey puis retourne à la capitale.
Première salle
La salle est verte, les œuvres sont éclectiques. C’est une « entrée en matière », me dit Victor Kolta, chargé de récolement à la Maison Victor Hugo, qui guide ma visite. Une pièce maîtresse cependant, une première « Joconde » de l’exposition : sur la droite, on remarque, sous verre, une maison de poupée. En cartes à jouer, elle est étonnamment bien conservée. C’est une maison construite par Victor Hugo et Louise Bertin, aux Roches, domaine de villégiature de la famille Hugo dans les années 1830 ; le domaine est aujourd’hui ladite Maison Littéraire de Victor Hugo, à Bièvres. Cette maison de poupée, construite pour les trois enfants de la famille – Adèle est alors encore trop jeune –, témoigne d’un goût hugolien de la fabrication, et même du bricolage. Aux Roches, Hugo s’amusait avec Louise Bertin, la nuit – parfois jusque tard – à confectionner des jouets pour les enfants. Les correspondances évoquent un cerf-volant, et d’autres objets à usage ludique, mais seule cette maison de poupée reste. Un bel objet, qui mérite d’être regardé en souriant.
Deuxième salle
C’est la salle de la vie parisienne de Hugo, avant l’exil. Quand je rentre, mon regard n’est happé que par la bannière ottomane, imposante, rouge comme le sont les murs de cette deuxième salle. Autre « Joconde » de l’exposition, à en croire Victor Kolta, la bannière est juxtaposée à la fontaine aux serpents, la véritable, une fontaine d’extérieur d’abord mise dans le salon de la place des Vosges – place Royale à cette époque-là –, avant de figurer dans le jardin de la Hauteville House. Sur la gauche, les portraits de famille font l’angle. Le père, d’abord, Léopold, puis le fameux portrait de Léopoldine. Les œuvres sont connues, et disent le caractère représenté de la famille Hugo. Bien sûr, Victor Hugo n’a rien à voir avec ces œuvres, c’est-à-dire qu’il ne les a pas peintes ; mais il les a certainement commandées et, surtout, il les a exposées, disposées dans un intérieur qui se voulait déjà le reflet de sa vie familiale.
Troisième salle
La visite se poursuit par une salle entièrement dédiée à Juliette Drouet, ou plutôt à Victor Hugo décorateur des intérieurs de Juliette Drouet. L’histoire d’amour est sue de tous, mais ce que l’on sait moins, c’est qu’en effet Hugo a décoré les différentes maisons de Juliette, par des trouvailles chinées, comme la faïence exposée sur le mur de droite, ou de manière plus engagée par la commande d’un mobilier étonnant, comme la table en bois pliante que l’on voit dépliée dans le coin droit de la salle. Mais c’est sur autre chose que Victor Kolta attire mon attention : le « miroir aux oiseaux ». Entre les faïences chinées figure un cadre de bois peint au centre duquel un miroir trône, dont le tain s’est terni par le temps. Ce n’est pas pour la beauté des dessins qu’on admire cet élément de décor, c’est car il s’agit d’une « œuvre de l’intimité, mais qui transcende l’intimité et résume tout Hugo, le décorateur, le dessinateur, le poète, l’homme engagé… » (G. Audinet, p. 411) Quelques vers, en effet, et une parole politique s’écrivent, comme palimpseste, par-dessus et par-dessous des dessins d’oiseaux et de fleurs, le tout sur un cadre bricolé à partir des planches d’une caisse de transport. Tout au long de sa vie, Hugo se sera fait décorateur de Juliette. À Guernesey, il décore d’abord La Fallue, première maison de l’amante, avant de faire de Hauteville II l’extension de Hauteville House.
Quatrième salle
C’est justement à Guernesey que nous amène la salle suivante. À partir du livre de Charles Hugo, Chez Victor Hugo par un passant, sorte de reportage photographique, et de dessins de Hugo, un angle entier témoigne non seulement de l’entrée progressive de la photographie dans le siècle, mais aussi de l’implication de la famille dans la décoration. Si Hugo rapporte, dans l’Agenda du 3 octobre 1858, cette parole de sa femme : « Ta maison est à toi. On t’y laissera seul », cela ne veut pas pour autant dire que la famille Hugo est exclue des travaux de décoration. Madame Hugo aurait évidemment aimé que la maison leur coûte moins cher – elle s’en plaint régulièrement à son mari et à ses correspondants. Cependant, elle participe parfois à des éléments de décoration. Sur le mur de gauche, un miroir ovale donne à voir sur un même objet les broderies de Madame sur velours, les dessins de Charles et une photographie de François-Victor.
Cinquième salle
La visite des lieux de Guernesey se poursuit dans l’avant-dernière salle, tapissée de très belles photographies de Hauteville House, restituées dans l’ouvrage de Gérard Audinet. Un écran propose une déambulation interactive de la maison, avec plans, images et explications. La maison de la place des Vosges a en réalité tenté de reproduire l’atmosphère particulière de la maison d’exil, tout en invitant les visiteurs à s’y rendre – à Paris, on ne trouvera pas la mer. L’écran mis à disposition offre un bon complément à cette salle, qui peine malgré elle à reproduire la complexité de Hauteville House. En ce sens, Gérard Audinet comble le manque de l’exposition par les nombreuses pages qu’il consacre à cette décoration, du vestibule au look-out – atelier et chambre de Hugo, construite sur le toit en 1862 –, en passant par la galerie de chêne ou la salle à manger. Dans les œuvres exposées, on retrouve cette même volonté de saisir la spécificité des décors de Guernesey.
Sixième salle
La visite du premier étage s’achève par un cabinet de curiosités, qui donne à voir l’immense diversité des influences hugoliennes. Des monstres chinés, sous forme de masques ou de statuettes, font face à la dernière « Joconde » de cette exposition : un paravent à six pans – ce qui est rare, m’explique Victor Kolta –, dont les motifs brodés sont inspirés des décors du Japon. L’œuvre, chinée et non pas fabriquée par Hugo, a été restaurée pour l’exposition.
Deuxième étage
Il faut monter les escaliers pour retrouver ce que l’on connaît déjà bien : les salles du deuxième étage, de l’exposition permanente. Pourtant, ce niveau fait aussi partie de « Hugo décorateur ». Si aucun élément n’a été rajouté – à l’exception de l’installation éphémère « Décor total ! », par les étudiants et étudiantes de l’école Duperré –, ce qui ancre le deuxième étage dans l’exposition, ce sont d’abord les quelques pancartes ajoutées, qui attirent l’attention. Le regard est d’emblée attiré par les vieilles malles de voyage, qui disent le goût de Hugo pour les objets chinés. On retrouve dès la première salle les armoiries de la famille, dessinées par Hugo et reproduites à l’étage inférieur. Le salon rouge rappelle le caractère éclectique des décors hugoliens, car à côté d’un bahut Louis XIII figure un miroir vénitien. Victor Kolta m’arrête toutefois et me précise que cet éclectisme est une mode. Il ne faudrait donc pas faire de cette pensée de la décoration une sorte de « patte » hugolienne. Dans le salon chinois, copie presque conforme de celui qui figurait à Hauteville II, le cabinet à laques attire particulièrement l’attention. Pensé et dessiné par Hugo, il a été restauré pour les besoins de l’exposition. Dans les murs se cachent des « VH » et des jeux de mots, qui disent l’amusement que Hugo éprouvait à construire des décors. La visite s’achève par une salle que l’exposition temporaire n’a pas modifiée : la restitution de la chambre mortuaire de Hugo rue d’Eylau.
Quand Hugo rentre de l’exil, ses trop nombreux déménagements font s’évanouir la pratique du décorateur qu’il aura finalement été tout au long de sa vie. L’exposition « Hugo décorateur » a le génie d’être exhaustive tout en étant très synthétique – car elle ne dit pas tout. Elle donne un aperçu de la part visuelle et représentative du talent de Hugo. Jeu de famille, matériau de la représentation de soi, et outil indispensable au dramaturge qu’il était, la décoration semble avoir constitué pour Hugo une manière adéquate de se dire autrement. L’exposition montre comment il a su commander à des artisans la construction de mobilier original, comment il a su penser la construction architecturale de la maison d’exil, et comment il a lui-même parfois bricolé quelques objets, pour les transmettre – à Juliette, aux enfants. On l’a souvent dit, mais cette exposition le répète avec justesse : l’intérieur des maisons de Hugo – et surtout Hauteville House – constitue l’œuvre oubliée de l’auteur, qui pourtant en porte la trace et le style, les excès, le Romantisme et le symbole.
(Université Toulouse Jean Jaurès)
Pour citer cet article:
Maxime Sayer, « « Hugo décorateur » à la Maison Victor Hugo », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/hugo-decorateur-a-la-maison-victor-hugo/, page consultée le 03/08/2026.








