Carnet de visites

15/04/2026

Le roman-photo : des cadres sans cases

Galerie Madé (Paris) Commissaire(s): Lia Rochas-Pàris

Projet d’exposition de Lia Rochas-Pàris, pionnière du nouveau roman-photo
, INCASABLE met à mal un grand nombre de stéréotypes. D’abord l’idée que le roman-photo est un médium condamné à la « case », dit autrement aux modèles et normes de la bande dessinée sans dessins mais avec des images photographiques. Ensuite que le support naturel du roman-photo est ou bien le magazine, ou bien le livre, bref l’imprimé. Enfin, que ses personnages et histoires restent tributaires d’un seul genre, celui du mélodrame.

Organisée à la galerie Madé (Paris), à l’occasion du dixième anniversaire de Comme un roman-photo, le feuilleton en ligne des conversations de l’artiste avec celles et ceux qui brouillent les frontières entre vie quotidienne et création culturelle – conversations que Lia Rochas-Pàris recompose d’abord pour l’écran avant de les arranger sous forme de livre –, l’exposition renoue avec la séquence photo-textuelle que beaucoup considèrent comme le premier roman-photo de l’histoire ; publié en 1886 dans Le Journal illustré, le reportage en images du photographe Nadar et de son fils sur Michel-Eugène Chevreul, physicien et académicien centenaire. Cependant INCASABLE est beaucoup plus qu’un simple retour aux sources.

Mise en valeur par une superbe affiche, elle-même partie d’une série de portraits pour le moins décapants – mi-clin d’œil à Sophie Calle (mais je surinterprète peut-être), mi-retour critique sur la photographie glamour publié –, l’exposition déploie et déplie le médium photo-romanesque de manière inédite, tout en offrant une nouvelle approche de la mise en scène et en espace des exemples convoqués. Au lieu de montrer des planches de roman-photo sur le mur ou en vitrine – l’une et l’autre de ces formules ne feraient que prolonger la double idée de mise en case et de mise en cage –, les œuvres sont ici librement consultables – touchables, feuilletables, proposées à la vente – dans une galerie pour l’occasion transformée en librairie.

Qui plus est, le type d’ouvrages présents dans INCASABLE diffère radicalement de la production habituellement associée au label photo-romanesque. Premièrement, Lia Rochas-Pàris n’a pas hésité à laisser de côté un large éventail de romans-photos traditionnels, des récits sentimentaux de type Nous Deux aux satires classiques de Hara-Kiri et leur reprise grand public dans les récentes publications des éditions du Seuil.  Refoulement explicite et totalement assumé, qui ne fait que donner plus de poids aux œuvres qui prennent – et réussissent –  le pari d’utiliser le langage du roman-photo à d’autres fins, plus ambitieuses des point de vue photographique et narratif. Les livres de Marie-Françoise Plissart, notamment Fugues et Droit de regards (exposés dans la nouvelle maquette de leur réédition aux Impressions Nouvelles) en sont un exemple éclatant, à côté bien sûr des travaux de Lia Rochas-Pàris elle-même, qui joue également avec les codes de la télévision et de l’entretien journalistique.

En second lieu, INCASABLE procède à un décloisonnement plus essentiel encore, quand l’exposition juxtapose, puis mélange à dessein le roman-photo et une large gamme de livres photo-textuels. L’accent se met alors autant sur l’importance du support papier que sur l’imbrication du verbal et du visuel, hors toute facile esthétique d’illustration ou d’ekphrasis – et ce avec des exemples aussi bien contemporains que classiques (Walker Evans, Robert Frank ; notamment). La confrontation de ces œuvres, présentées sans jamais tenir compte de critères ou distinctions chronologiques, génériques, éditoriales ou muséologiques, est une invitation puissante à repenser ce qu’il en est de l’extension du roman-photo aujourd’hui.

INCASABLE représente un jalon important dans l’histoire du roman-photo. L’exposition désenclave le médium, retrouvant les liens entre photographie de masse (l’art moyen de Bourdieu) et la photographie d’art (prolongée et renforcée par son alliance avec le livre d’artiste). Elle touche aussi à ce qu’il est possible de dire, de suggérer, d’argumenter à l’aide du langage photo-romanesque et, plus largement, photo-textuel, quand les artistes se proposent de réconcilier des types de sujets et des catégories culturelles trop souvent séparées les uns des autres.

INCASABLE perdure sur SUBSTACK

Jan Baetens
(KU Leuven)


Pour citer cet article:

Jan Baetens, « Le roman-photo : des cadres sans cases », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Apr 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/le-roman-photo-des-cadres-sans-cases/, page consultée le 03/08/2026.