Entretiens

20/03/2026

DAILY. Une exposition de textes singuliers dans un lieu insolite. Entretien avec François de Coninck, propos recueillis par David Martens.

Espace QARTIER, Métro BOURSE (Bruxelles, Belgique)

 

L’exposition DAILY investit un espace familier, routinier – le métro – habituellement éloigné de l’art contemporain. Lieu public, lieu de passage, le métro voit défiler chaque jour des centaines de personnes absorbées dans leur routine, happées par les écrans de leurs téléphones portables. Dans ce flux quotidien, les propositions plastiques cherchent à suspendre le mouvement, à offrir aux usagers un moment de pause, de lecture et de réflexion. L’exposition réunit principalement des « artistes du texte » : ici, les mots se font images. En proposant des écritures qui prennent forme plastique, DAILY propose une expérience sensible, concrète et poétique de notre environnement quotidien ; en réintroduisant les mots dans l’espace public, l’exposition invite chacun·e à repenser son rapport au texte — entre travail, déplacement, rêveries et pensées intérieures.

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David Martens (D. M.) – Nous nous rencontrons au sujet d’une exposition que tu as montée en tant que commissaire, dans un endroit un peu particulier, un lieu insolite et qui pique la curiosité : une station de métro, en l’occurrence celle de la Bourse à Bruxelles. Ce n’est pas le lieu le plus spontanément associé à l’art contemporain… Peux-tu nous dire comment ce projet d’exposition est né ?

François de Coninck (F. d. C.) – Ce projet d’exposition est né parce que j’ai découvert ce lieu que je ne connaissais pas, à l’occasion d’un vernissage. Il s’agit de l’Espace QARTIER, qui se trouve en effet dans la station de métro Bourse, une station un peu étrange car elle est très allongée – l’espace se trouvant à l’une des extrémités de la station. C’est un lieu de passage, avec un escalator pour descendre dans la station et un autre pour en sortir. Mais ce n’est pas l’endroit le plus fréquenté de la station. Il a récemment été réaménagé par la STIB et Bruxelles Mobilité pour y exposer des artistes : il y a deux grandes et belles vitrines éclairées de part et d’autre de l’espace, trois colonnes centrales, également vitrées et deux grands écrans qui se font face, positionnés au-dessus des escalators qui conduisent aux voies, ainsi qu’un écran de plus petite taille équipé d’une douche sonore. J’ai trouvé ce lieu insolite, quelque chose m’a tout de suite intéressé dans cet endroit. J’aime les lieux qui ne sont pas dédiés à l’art contemporain, qui ne sont pas fréquentés par un public déjà acquis à la cause. C’est un lieu difficile, en outre, avec cet éclairage blafard typique du métro ou des lieux publics de passage, en général. L’espace d’exposition est par ailleurs ouvert 24/24h, 7/7j aux heures d’ouverture du métro. En somme, il y a quelque chose d’improbable et d’inédit qui m’attirait dans ce lieu qui est à l’extrême opposé des lieux où j’ai pu monter des expositions, dont récemment (feu) la CENTRALE for Contemporary Art ou chez Sotheby’s. J’ai donc proposé un projet d’exposition à l’ASBL qui gère et anime cet espace depuis bientôt trois ans.

D. M. – Ce projet d’exposition porte sur l’écriture, envisagée comme pratique artistique – tu parles d’ « écritures plastiques », des écritures où « le texte assume son devenir visuel » – veux-tu m’en dire davantage ?

J’aime monter des expositions collectives et thématiques : l’argument – le texte, en somme – précède toujours les œuvres, les formes plastiques. Et je travaille beaucoup autour des écritures plastiques, en effet, avec des artistes qui font du langage leur matière première et lui donnent une forme matérielle. Je me suis donc demandé ce que je pourrais proposer comme thématique qui fasse sens autour de l’écriture, dans une station de métro. Et j’ai songé au fait que le métro est tout de même relié à la question de l’écriture : pendant longtemps, il a constitué un lieu partagé de lecture – de la presse quotidienne, de romans, etc. Le temps d’un voyage, on plongeait dans son journal ou dans son livre. Il l’est de moins en moins : c’était avant que le monde ne se virtualise sous le règne scintillant des écrans et que nos smartphones n’imposent l’addiction généralisée au défilement compulsif des images. Aujourd’hui, tout le monde – moi le premier – est bouffé par son téléphone. J’ai donc pensé à un projet qui toucherait aux rapports aux mots dans l’espace public avec, en toile de fond, le thème du métro-boulot-dodo, du somnambulisme de la vie quotidienne, du poids de la répétition des heures, des travaux et des jours… Car le métro, c’est surtout ça : un lieu quotidien de répétition, une scène un peu pauvre où se rejoue sans cesse le mêmes scénario pour un grand nombre de ses usagers.

D. M. – Cela a-t-il été compliqué de convaincre les différents acteurs qui ont pris part à cette exposition collective ? Je pense d’un côté à toutes les instances impliquées, puisqu’il y a différents partenaires, notamment la STIB, qui gère l’administration du métro, et d’un autre côté, aux artistes invités à montrer leur travail dans un lieu aussi insolite que celui-là. Comment les choses se sont-elles passées ?

F. d. C. – Le lieu est géré et animé avec une belle énergie et beaucoup de compétence par l’ASBL SUBLAB, qui travaille en partenariat avec deux instances : la STIB et Bruxelles Mobilité. Il y a un comité de sélection dans lequel siègent des représentants de la STIB, de Bruxelles Mobilité et des experts extérieurs qui sont issus du monde de l’art contemporain. Ceux-là n’ont pas été très compliqués à convaincre, d’autant plus qu’ils connaissaient mon travail de curateur pour la plupart. Par contre, j’ai du davantage convaincre les représentants de la STIB, qui sont moins au fait de ce qui se pratique aujourd’hui sur la scène artistique contemporaine, en particulier autour du medium de l’écriture. Mais tout s’est fort bien passé, in fine. La collaboration avec ces instances a été bonne, même si nous avons eu des moments de friction – ils font partie du processus.

D.-M. – As-tu donc rencontré des difficultés à faire passer ce projet en raison de la dimension textuelle des œuvres ?

Au début, certain·es des membres du comité craignaient la dimension essentiellement textuelle du projet – même sous forme plastique. Ils avaient peur que ce soit un peu « sec »  : qu’il y ait trop de mots et pas assez d’images, en somme  – car on veut des images aujourd’hui. Et, de préférence, des images qui caressent nos yeux dans le sens du cil. Cette crainte, exprimée par certain es membres du comité, m’a donc amené à modifier certaines propositions initiales. Mais ça a évolué dans le bon sens car, en adaptant mes propositions, j’ai fait des trouvailles ! Je suis donc passé deux fois devant le comité, avec un premier projet d’abord, ensuite avec un projet resserré, ajusté pour tenir compte de leurs remarques, desiderata, craintes, suggestions, etc. Cela n’a pas toujours été simple cependant. Par exemple, la STIB est très soucieuse de la question de la dégradation du mobilier urbain – ce que l’on comprend aisément, bien sûr. Or j’expose les photographies de Jacob Rajchman, un Bruxellois qui a passé les quinze ou vingt dernières années à faire des photos de ce qu’il appelle les « paroles de murs » : des phrases anonymes taguées sur les murs de la ville – et parmi ces phrases récoltées, il y a vraiment des perles. La crainte exprimée par certain es membres du comité concernant ces photos : que cela ne constitue une incitation à vandaliser, à taguer les vitrines où ces photos seraient exposées. Je me suis donc servi de l’écran doté d’une douche sonore, à côté de la vitrine, pour montrer un petit documentaire sur Jacob Rajchman, fait par un de ses amis – le vidéaste Jacques Gerbaud, que j’expose également – et qui contextualise le propos de Jacob en expliquant qu’il s’est intéressé à ces « paroles de murs »  parce qu’il s’est d’abord intéressé à la parole des travailleurs, en tant que délégué syndical. Juste à côté de la vitrine où sont exposées ses photographies de « paroles de murs » se trouve donc projeté ce court documentaire de Jacques Gerbaud qui montre toute l’humanité et la tendresse de cet homme, sa démarche sociale, son orientation philosophique, son attention aux autres. J’ai dû ainsi aménager ma proposition en fonction des craintes émises par certains membres de la STIB ou de Bruxelles Mobilité mais au final, la proposition a gagné en intelligibilité et en profondeur. Et partant, il y avait plus d’images – ce qui rassurait sans doute également le comité.

D.-M. –D’autres propositions artistiques ont-elles dû aussi être modifiées, pour des raisons semblables ?

Oui, une autre proposition a également été modifiée suite à une crainte émise par des membres du comité. Je souhaitais « montrer » un texte que j’aime beaucoup, un texte qui m’accompagne depuis quinze ans. Ce texte s’intitule Travail : il est de Vincent Guédon, un auteur et comédien français. Je l’ai découvert dans la très bonne revue L’Impossible, fondée et dirigée par l’écrivain et éditeur de journaux Michel Butel, décédé depuis lors. Il est affiché dans mon bureau depuis de nombreuses années  et je le relis régulièrement. Ce texte parle de l’incapacité de trouver du sens dans le travail, dans ce monde actuel, de notre incapacité à nous satisfaire dans l’existence, de la répétition des choses contre lesquelles on bute sans cesse, un peu  comme des mouches contre une vitre. J’aime le ton, le rythme et le propos de ce texte qui fonctionne comme une litanie. J’aime ses phrases simples et courtes, qui s’enroulent les unes dans les autres comme des vagues. Il accompagne donc mes réflexions, mes pensées, mes rêveries depuis longtemps. Et il n’a rien perdu de sa force – que du contraire – dans ce monde qui se désagrège. J’ai donc proposé de le projeter sur un des deux grands écrans, phrase après phrase – celles-ci se succédant sur fond noir, dans une mise en forme sobre et minimaliste. Je proposais ainsi un moment de réflexion, à qui veut s’arrêter. Crainte devant cette proposition : elle manquait d’images… Un très beau hasard a eu lieu : Jacques Gerbaud, vidéaste, me suggère alors de regarder ses films qu’il a mis en ligne sur Vimeo. « Il y a peut-être quelque chose qui pourra t’intéresser », me dit-il. Et je suis tombé, de fait, sur un film qu’il a fait il y a une dizaine d’années, magnifique, en noir et blanc : Station Thieffry. C’est une rame de métro qui démarre très lentement de la station Thieffry, un mouvement filmé de l’intérieur de la rame. On voit le reflet d’une femme dans la vitre du métro : son visage pensif apparaît plus distinctement au fur et à mesure que le métro s’engouffre dans le tunnel et que le noir se fait. Et cette rame de métro ne cesse en fait de revenir à son point de départ, la station Thieffry. À chaque arrivée, on voit les mêmes gens sur le quai. Dans ce mouvement de répétition, je retrouvais le même mouvement que dans le texte de Vincent Guédon. Comme Sisyphe, on répète sans cesse le même geste et on n’avance pas ; le métro s’arrête toujours dans la même station. J’ai donc proposé à Vincent Guédon, auteur du texte et à Jacques Gerbaud, auteur du film, de faire une œuvre avec leurs deux œuvres, en quelque sorte, en placant le texte de l’un comme sous-titre du film de l’autre, sans le son. Tous les deux m’ont dit : « Très bien ! Vas-y ». Le texte apparaît donc en sous-titres, une phrase après l’autre, le temps nécessaire à lire la phrase avant qu’elle ne disparaisse de l’écran et laisse place à la suivante, et ainsi de suite. Ce faisant, je transpose visuellement le rythme, la scansion qui pulse et sourd de ce texte fort, avec ses répétitions, ses reprises, cet effet de tournoiement et de vertige qui va s’accélérant – et ce clou du « hors sens » que chacune des phrases assénées enfonce un peu plus dans la gangue du sens commun : celle-là même qui dicte le travail tel qu’il est vécu ou plutôt subi au quotidien par la majorité de la population. Lui fait écho la dimension absurde de cette rame de métro qui arrive toujours à son point de départ.  Au final, c’est une réussite, mais qui ne dépend pas que de moi ! C’est le hasard de la rencontre entre ces deux objets qui n’avaient aucun rapport entre eux, outre la confiance que m’ont fait les deux artistes. Le film est donc projeté sur les deux écrans géants qui se font face, avec le texte en français d’un côté et en anglais de l’autre. Un dédoublement intéressant se fait entre les deux escalators qui descendent sur les voies, en dessous des écrans, et l’escalator central qui monte du quai, dans le film, au pied duquel revient sans  cesse la rame de métro. Ce faisant, je répondais donc à la crainte formulée par le comité de sélection devant ma proposition purement textuelle : j’ajoutais de l’image. J’ai bien fait de les écouter et d’adapter les choses en ce sens car, au final, la proposition a gagné en profondeur, ici aussi, comme en esthétique.

D.-M. – DAILY met également en avant le travail de deux jeunes artistes, l’une chinoise, l’autre coréenne, qui ont toutes deux suivi un cursus académique à Bruxelles, la première à La Cambre, la seconde à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Veux-tu me dire un mot de ces deux jeunes artistes et de leur démarche respective ?

Avec plaisir, oui. Il faut savoir que la STIB et Bruxelles Mobilité ont voulu dédier ce lieu d’exposition à la création émergente : ils insistent beaucoup sur le fait qu’il faut montrer les jeunes artistes de la scène bruxelloise, en particulier. J’ai donc montré le travail d’Oya, une artiste chinoise diplômée de La Cambre en gravure et image imprimée, dont j’apprécie la subtilité, la finesse. Ce travail s’intitule d’ailleurs DAILY – d’où le titre de l’exposition car c’est la première artiste qui m’est venue à l’esprit quand j’ai formalisé mon projet. Oya a scanné et numérisé le journal CHINA DAILY et elle en a ensuite supprimé tout le contenu, à l’exception des titres des rubriques et des pronoms personnels. Ce geste d’effacement du corps du texte produit des sortes de poèmes graphiques, des constellations aléatoires de mots noirs sur fond blanc. Que représentent les pronoms personnels ? Elle nous renvoie la question.

Cette série d’estampes a été plusieurs fois primée : Oya a été lauréate du Premier prix des Amis de La Cambre, du 32e prix de la Gravure et de l’image imprimée et du prix Cadr’Art d’Art Contest. J’ai également montré le travail d’une jeune artiste coréenne, Kim Euhna, Confusion. Cette jeune femme est venue de Séoul étudier la sérigraphie à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles. Elle ne connaissait pas le français, elle a dû l’apprendre sur le tas. Elle avait donc beaucoup de mal à formuler sa pensée en français et s’est rendu compte que, pour cette raison, elle s’isolait de plus en plus au cours de son cursus. A un moment donné, elle s’est dit : « soit je reste toute seule chez moi, soit je m’ouvre à l’autre, avec les difficultés qui sont les miennes ». Elle est donc partie à la rencontre de personnes qu’elle a interviewées sur leur lieu de travail. Ensuite, elle a retranscrit les interviews en modifiant visuellement l’écriture dans les passages qu’elle ne comprenait pas : pour ce faire, elle a créé un alphabet hybride qui mélange les lettres coréennes et latines. Il s’agit d’une écriture qui n’est donc pas tant destinée à être lue qu’à être vue. C’est une belle invention de sa part pour visualiser sa propre confusion mentale quand elle ne comprenait pas ce que l’autre lui disait. Elle a sérigraphié ces extraits d’entretiens sur des tissus, qui sont montrés dans l’une des deux vitrines latérales de la station. En transformant ses difficultés linguistiques en matière artistique, elle crée ainsi une approche à la fois poétique et visuelle. Son travail montre comment la confusion, l’étrangeté et les malentendus peuvent devenir source de créativité. En mixant les deux alphabets latin et coréen, elle invente un espace où le malentendu devient un langage graphique en soi — un endroit entre compréhension et silence, entre soi et les autres. Je trouve qu’il s’agit d’une vraie trouvaille plastique et je tenais donc à promouvoir cette jeune artiste, récemment diplômée de l’Académie royale des Beaux-Arts, qui est repartie vivre depuis à Séoul.

D.-M – Enfin, en dehors de l’espace QARTIER, proprement dit, une intervention d’un autre artiste a lieu dans les stations de métro avoisinantes, sur les valves publicitaires JCDecaux. De quoi s’agit-il exactement ?

De fait, j’ai également souhaité ajouter une contribution extérieure à l’espace QARTIER, celle d’un artiste et auteur français, Martin Le Chevallier, qui travaille beaucoup dans l’espace public et dont la démarche plastique fait une place importante au langage. Il est l’auteur du récent essai Répertoire des subversions. Art, activisme, méthodes qui connaît un grand succès de librairie. Il avait fait une intervention dans l’espace public à Besançon que je lui ai proposée de réitérer, en l’adaptant, à Bruxelles. Cette installation sappelle Le Visiteur et elle est diffusée (deux fois une semaine entre novembre et mai) sur l’ensemble des valves digitales JCDecaux dans les stations de métro environnantes – De Brouckère, Gare Centrale, Rogier et Gare du Midi. Le principe : l’artiste a décidé de donner la parole à cette valve en imaginant ce qu’elle pouvait vouloir nous dire. Il donne donc la parole à la machine. L’écran publicitaire s’adresse aux usagers du métro qui attendent sur les quais ou se déplacent dans les couloirs des stations. Toutes les 30 secondes, à la place d’une capsule publicitaire colorée, animée et fugace, une phrase courte, immobile, en lettres blanches et neutres sur fond noir, tantôt en français, tantôt en néerlandais, apparaît pendant six secondes, et ainsi de suite : l’installation tourne en boucle pendant deux heures, tous les jours. « Je lis dans vos yeux », « Je vois vos pensées », « Je vends vos regards » : ces affirmations à la première personne donnent l’impression que la valve digitale s’adresse véritablement aux personnes présentes. Elles suggèrent qu’elle est dotée d’une pensée, d’une conscience, d’une subjectivité propre et que quelque chose a buggé dans le sytème, de par sa volonté : une pensée intruse brise le « tourniquet » publicitaire habituel. C’est évidemment une réflexion, ironique, sur la société de contrôle et de surveillance. On ignore si ces fonctionnalités sont activées mais on sait que potentiellement, une valve digitale du type de celles de JCDecaux est paramétrée pour capter des données : mémoriser le temps d’arrêt d’une personne devant l’écran, localiser l’endroit précis de l’écran où la personne regarde… et peut-être même capter des données personnelles ? On ne sait pas jusqu’où ça va actuellement, jusqu’où cela peut aller théoriquement, avec la technologie moderne, mais tout est envisageable aujourd’hui avec les développements de l’IA. Ce qui a de quoi potentiellement nous effrayer… JCDecaux est tenu contractuellement de donner à la STIB et à Bruxelles Mobilité un temps d’écran sur ses valves – ce temps d’écran est très limité parce que cela coûte très cher. Le but était notamment de se servir de ces valves pour diffuser des informations sur les expos dans l’Espace QARTIER. Avec l’ASBL SUBLAB, on a donc fait appel à cette clause contractuelle, via Bruxelles Mobilité qui est directement en lien avec l’entreprise publicitaire, pour insérer Le visiteur dans le déroulé des publicités, selon les modalités de fonctionnement de ces valves qui fonctionnent par capsules de six fois six secondes, qui tournent en boucle. Nous avons réussi à négocier, pour la prochaine semaine de diffusion qui aura lieu du 25 au 31 mars prochain, de 19h à 21h, qu’une des six capsules publicitaires soit remplacée successivement par chacune des trois phrases du Visiteur, alternativement en français et en néerlandais. Ce qui est beaucoup plus intéressant, en fait, que d’avoir seulement des phrases qui défilent les unes à la suite des autres – comme c’était le cas sur l’écran JCDecaux à Besançon – parce qu’ici, ces phrases adressées aux usagers du métro sont insérées parmi des annonces – entre une publicité pour Proximus et une autre pour MediaMarkt, la valve nous dit : « Je vous regarde, je vous écoute, j’entends vos désirs… ». C’est très fort, très subtil ; et ça peut être assez perturbant pour peu qu’on s’arrête devant ces valves qu’on regarde toujours de façon un peu hypnotique…

D. M. – Et quels sont les premiers retours que tu as eus sur lexposition, puisquelle a démarré en décembre, cest-à-dire il y a maintenant à peu près trois mois ?

F. d. C. – J’ai eu de très bons retours de la part des personnes qui sont venues, très nombreuses, au vernissage en décembre, ou qui sont venues voir l’exposition par la suite. Mais jai eu peu de retour ensuite, par la force des choses : c’est un lieu de passage anonyme, personne n’y surveille ou comptabilise les entrées comme dans un musée. Par ailleurs, jusqu’à présent, la presse ne s’y est pas fort intéressée. Il est vrai que le lieu n’est pas très « hype » ; en outre, le soir il est plutôt mal fréquenté. Récemment, une des vitrines a été taguée. Bref, c’est pas simple comme endroit d’exposition ! J’espère cependant avoir pu toucher des personnes qui ne viennent pas dans les musées, les centres d’art, les galeries… des personnes qui se retrouvent là un peu par hasard et qui se laissent soudain capter par les propositions plastiques, qui prennent le temps de regarder les œuvres et les films et qui se laissent toucher par leur propos. Si je parviens à toucher ces personnes-là, ces usagers du métro inconnus et anonymes, au cours de leurs pérégrinations, si je parviens à capter leur regard dans leur rumination quotidienne et que certaines s’arrêtent parce qu’elle se sentent soudain concernées par ce qui leur est adressé, je suis très content ! Mais je nen saurai pas grand-chose.

D. M. – Oui. Il ny a pas de livre dor…

F. d. C. – Il ny a pas de livre dor, en effet ! Mais tout de même, il peut y avoir des retours par d’autres voies, notamment digitales : Oya a ainsi eu un retour intéressant : elle a reçu un e-mail dun homme daffaires étranger, je crois, de passage à Bruxelles et qui sest retrouvé par hasard dans la station de métro Bourse : il est tombé sur son travail et l’a trouvé magnifique. Il lui a donc écrit pour le lui dire. Ce genre de retour individuel, singulier est précieux. Il est le signe que ne l’on fait pas les choses pour rien…

D. M. – Une dernière question : tu as fait une exposition dans le métro après avoir déjà pratiqué des lieux insolites – disons, hors circuit galeries & cie. Si tu avais le choix, une carte blanche absolue où les questions matérielles ne se posent quà moitié et où tu as toute la liberté que tu veux, où organiserais-tu une exposition ?

F. d. C. – À Bruxelles ?

D. M. – À Bruxelles ou ailleurs, si tu préfères.

F. d. C. – J’ai du mal avec ces questions qui te disent : « Vous avez toute la liberté pour » !

D. M. – Bien sûr… Tu as besoin dune contrainte.

F. d. C. – En effet, j’ai besoin de contraintes. Pas de liberté sans contrainte. J’aime la phrase de Rilke : « un artiste est toujours celui-ci : un danseur dont le mouvement se brise sur la contrainte de sa cellule ».

D. M. – Alors, on, on va restreindre à, disons… ta commune – Bruxelles.

F. d. C. – Hmm, il y a un lieu que j’ai investi, imaginairement du moins, et que je regrette de n’avoir pu investir matériellement, concrètement. J’ai travaillé deux ans pour les Musées de la Ville de Bruxelles en 2018-2019. On mavait confié comme mission, en collaboration avec un des conservateurs, de penser un nouveau projet de musée mêlant art ancien et art contemporain, dans un lieu singulier : la Maison patricienne. C’est une demeure d’exception, construite au 17e siècle mais dont la physionomie actuelle date du 18e et qui se trouve à mi-hauteur de la rue du Chêne – la rue de Mannekens-Pis. Elle est affectée de longue date aux services du protocole du bourgmestre de la ville de Bruxelles. Tu entres dans cette maison par une grande porte cochère et tu tombes sur une grande cour intérieure magnifique, toute pavée. La ville de Bruxelles entendait en faire une maison-musée, consacrée à la vie matérielle au 18e siècle. Lidée était de mettre en valeur les collections d’art décoratif bruxellois dans l’écrin de cette belle et cossue demeure bourgeoise, et donc de rapatrier les collections de porcelaines et de faïence de la Ville de Bruxelles qui sont exposées dans les vitrines de la Maison du Roi sur la Grand-Place, et de les proposer in situ, dans un dialogue équilibré avec des œuvres et des installations d’art contemporain spécialement créées pour ce lieu – un peu à la façon du merveilleux Musée de la Chasse et de la Nature à Paris. Il s’agissait de choisir des œuvres en affinité avec le contenu muséal, qui s’apparentent par leur matériau, leur technique, leur style, leur forme, leur texture ou leur propos aux collections exposées, au cadre architectural de la maison, à son esthétique et son atmosphère 18e, en lien étroit avec les thématiques développées dans le musée, dans l’objectif de concevoir un lieu singulier, vivant et attractif. Nous étions deux à concevoir le projet. Nous avons eu le temps d’y rêver longuement – nous avions notre bureau dans la maison. Jaimais beaucoup lidée de memparer de ce lieu resté secret, que peu de monde connaît. Cela mavait amusé de jouer avec les contraintes. Quand on doit y organiser une exposition – et a fortiori un parcours muséal pérenne – on regarde autrement un lieu. Hélas ce projet n’a pas été réalisé et ne le sera sans doute jamais, pour des raisons budgétaires notamment. Mais ce type de projet-là mintéresse énormément – c’est comme le métro : ce sont des lieux qui imposent des contraintes fortes, avec lesquelles il faut composer habilement. Je pense que ce qui mintéresse, cest effectivement de monter des projets artistiques dans des lieux qui ne sont pas dédiés à l’art contemporain. Quest-ce que je peux proposer comme intervention contemporaine qui mette en jeu un véritable dialogue formel, plastique, avec des objets du 18e siècle ?  Ça m’excitait beaucoup de faire se rencontrer des objets qui nont a priori aucune raison de se rencontrer. Cest le principe même de la rencontre surréaliste, la rencontre entre un parapluie et…

D. M. – Une machine à coudre sur une table de dissection ! C’est une bonne fin d’entretien, non, ce « ça mexcitait beaucoup » ?

F. d. C. – Tout à fait !

 

 

Pour en savoir plus sur le travail du commissaire de l’exposition, voir www.francoisdeconinck.be

 


Pour citer cet article:

David Martens, « DAILY. Une exposition de textes singuliers dans un lieu insolite. Entretien avec François de Coninck, propos recueillis par David Martens. », dans L’Exporateur littéraire, Mar 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/daily-une-exposition-de-textes-singuliers-dans-un-lieu-insolite-entretien-avec-francois-de-coninck-propos-recueillis-par-david-martens/, page consultée le 03/08/2026.