Carnet de visites

16/03/2026

L’Esprit carcéral. Verlaine, Dumont, Detournay, Bervoets à la prison de Mons

Mons Memorial Museum (Mons, Belgique) Commissaire(s): Pierre Liebaert, Karelle Ménine

Comment exposer des existences dont subsistent seulement quelques traces ? C’est à cette question qu’a tenté de répondre l’exposition L’Esprit carcéral, présentée au Mons Memorial Museum (MMM), du 12 juillet 2025 au 11 mai 2026. Prenant pour point de départ la prison cellulaire de Mons – où furent notamment détenu·es Paul Verlaine (de 1873 à 1875), ainsi que plusieurs figures de la résistance belge pendant la Seconde Guerre mondiale, dont Marguerite Bervoets, Cécile Detournay et Fernand Dumont, tous trois incarcéré·es à partir de 1942 –, l’exposition rassemble des archives liées à ces quatre personnalités marquées par l’enfermement. Mais plutôt que de chercher à reconstituer intégralement leurs parcours, le dispositif assume la fragilité et l’incomplétude des documents conservés. Lettre d’adieu, fragments d’écriture, photographies ou objets fabriqués en détention, autant de témoignages d’existences parfois brutalement interrompues, dont les archives ne livrent que des bribes.

Comme le souligne le cartel introductif, certaines de ces vies ont également laissé derrière elles des « œuvres jamais écrites », que l’incarcération ou la mort ont empêché d’advenir. L’exposition fait ainsi le choix de ne pas combler les absences, mais au contraire de leur donner une place centrale, invitant le public à recomposer, à partir de ces traces éparses, la mémoire de ces quatre destins brisés.

La visite s’ouvre dans une première salle où sont posés les jalons mémoriels de l’exposition. Le documentaire Résistantes, réalisé par Mehdi Semoulin et produit par le MMM en 2021, y est diffusé en continu. Sur les murs, sont suspendues plusieurs pages déchirées d’ouvrages évoquant l’univers concentrationnaire – notamment J’étais le n° 47177 de Fanny Marette, Le Train de la mort de Christian Bernadac ou Au fond des ténèbres de Gitta Sereny. Maculées d’encre bleue et recouvertes d’inscriptions tracées à l’efface-encre (mots de gratitude, symboles pacifistes ou témoignages de respect), ces pages proposent une première médiation entre mémoire historique et regards contemporains.

Un couloir sombre mène ensuite vers la seconde salle. Plongé dans la pénombre, cet espace constitue le cœur de l’exposition. Quatre vitrines y sont disposées en carré au centre de la pièce. Chacune d’entre elles fait face à un pan de mur et, avec celui-ci, forme un ensemble consacré à l’une des quatre figures du parcours. Seuls les documents exposés – photographies, manuscrits, objets personnels ou archives judiciaires – sont mis en lumière. La scénographie, volontairement dépouillée, attire ainsi l’attention sur un nombre limité de pièces.

Les objets exposés témoignent à la fois de la violence de l’enfermement et des formes de résistance intime qu’il suscite. On peut ainsi lire, dans la section consacrée à Marguerite Bervoets, la lettre d’adieu adressée à ses parents avant son exécution, accompagnée du télégramme annonçant sa mort. Les archives relatives à Cécile Detournay mettent quant à elles en lumière les objets qu’elle a fabriqués et conservés durant sa détention en Allemagne, gestes modestes destinés à préserver son humanité. Les écrits de Fernand Dumont révèlent pour leur part une pratique de l’écriture contrainte par les conditions matérielles de l’emprisonnement : notes et poèmes sont rédigés sur des supports de fortune (fragments de publicités, papier de récupération…).

La présence de Paul Verlaine dans cet ensemble surprend d’abord, tant son incarcération en 1873 semble appartenir à un contexte historique et littéraire très différent. La présentation de documents judiciaires issus des archives de la prison de Mons, accompagnés de quelques textes du poète, contribue néanmoins à replacer son séjour carcéral dans une histoire plus large de l’enfermement. En mettant sur un même plan un écrivain canonique, un surréaliste montois et des figures de la résistance belge – deux femmes, deux hommes –, l’exposition opère une forme d’égalisation : dans l’espace de la prison, les trajectoires individuelles se trouvent ramenées à une expérience commune de privation de liberté, matérialisée par quelques documents.

La dernière salle du parcours tranche nettement avec l’obscurité de la précédente. Baignée d’une lumière blanche intense, elle est presque entièrement vide. Un simple tabouret en bois est placé au centre de la pièce, tandis qu’au sol un marquage reproduit les dimensions d’une cellule exiguë. Les murs portent, inscrites au crayon comme une longue phrase fragmentée, des citations de personnalités ayant connu l’incarcération politique, parmi lesquelles Olympe de Gouges, Louise Michel ou Tharassis Hatzopoulos. Dans cet espace désincarné, un léger murmure sonore circule, rappelant que, dans l’univers carcéral, le bruit comme la lumière échappent au contrôle des détenu·es. Par son dépouillement même, cette dernière salle transforme la visite en une expérience sensorielle. Le marquage au sol matérialise la contrainte spatiale de la cellule, tandis que l’éclairage uniforme rappelle que la gestion de la lumière appartient à l’institution pénitentiaire. Placé·e dans cet espace presque vide, le visiteur ou la visiteuse se trouve confronté·e à une forme de solitude qui prolonge, sur un mode symbolique, l’expérience de l’enfermement évoquée dans les salles précédentes

Par la sobriété de son dispositif, L’Esprit carcéral semble relever d’une véritable muséographie du fragment, qui assume la discontinuité des archives plutôt que de tenter d’en combler les lacunes. Le parcours privilégie une grande économie de moyens, laissant toute leur place au silence, au vide et à la distillation des archives présentées. Cette retenue scénographique s’accorde avec la nature même des documents : lettres isolées, photographies diaphanes, notes éparses témoignent d’existences dont les traces demeurent inévitablement lacunaires. En choisissant de ne pas couvrir ces manques, l’exposition invite le public à prendre la mesure de ce que l’enfermement a interrompu : des trajectoires individuelles, mais aussi des œuvres qui n’ont jamais pu voir le jour. Les « œuvres jamais écrites » évoquées dans le cartel introductif rappellent en effet que la prison n’a pas seulement produit des archives fragmentaires, elle a aussi empêché certaines voix de se déployer pleinement. Ces fragments rappellent toutefois que ces trajectoires, aussi lacunaires soient-elles, comptent parmi celles qui ont laissé des traces. Bien d’autres expériences d’enfermement, dépourvues d’archives ou de voix pour les transmettre, demeurent quant à elles hors du champ de la mémoire. En exposant ces traces fragiles tout en faisant éprouver, par la scénographie, quelque chose de l’expérience de la détention, L’Esprit carcéral parvient à rendre perceptible ce que la prison détruit : des vies, des œuvres, et parfois jusqu’à la possibilité même d’en conserver la mémoire.

Perrine Decroës
(KU Leuven | Université libre de Bruxelles)


Pour citer cet article:

Perrine Decroës, « L’Esprit carcéral. Verlaine, Dumont, Detournay, Bervoets à la prison de Mons », dans L'Exporateur. Carnet de visites, Mar 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/carnet/lesprit-carceral-verlaine-dumont-detournay-bervoets-a-la-prison-de-mons/, page consultée le 03/08/2026.