Entretiens

09/01/2026

Livre ouvert. Livre fermé. Philippe Jones à la Wittockiana. Entretien avec Sophie Briard et Évelise Gustin, propos recueillis par Perrine Decroës

Wittockiana – Musée des arts du livre et de la reliure (Bruxelles, Belgique)

Philippe Jones, L'Un l'Autre, Bruxelles, Quadri, 2011. Aquarelles de Claude Viallat. Reliure de Jessica Astier et Camille Boisaubert, 2014. © fonds Michel Wittock | Fondation Roi Baudouin – Archives Françoise Roberts-JonesLa Wittockiana – Musée des arts du livre et de la reliure présente du 14 novembre 2025 au 1er février 2026 l’exposition Livre ouvert. Livre fermé. Philippe Jones à la Wittockiana. S’appuyant sur les ouvrages de la collection Michel Wittock, enrichis par les archives de l’écrivain, l’exposition propose une réflexion sur le recueil de poésie et les écrits sur l’art comme objets sensibles, porteurs de gestes, de relations et de mémoires. En donnant accès à des œuvres initialement conçues dans l’intimité de collaborations artistiques et amicales, l’exposition interroge le rôle du musée du livre aujourd’hui : non comme lieu de sacralisation, mais comme espace de mise en partage, où la matérialité des œuvres permet de penser autrement leur transmission et leur circulation.

Au cours de cet entretien, Sophie Briard, directrice et conservatrice du musée, et Évelise Gustin, responsable de la médiation, reviennent sur la genèse de l’exposition, les choix curatoriaux opérés et les enjeux de médiation.

Perrine Decroës (P. D.) – Comment est née l’idée de consacrer une exposition à Philippe Jones à la Wittockiana, et dans quel cadre institutionnel ce projet a-t-il pu se déployer ?

Sophie Briard (S. B.) L’exposition s’inscrit dans un ensemble de projets récents de la Wittockiana consacrés aux réseaux artistiques et intellectuels qui se constituent en Belgique dans la seconde moitié du xxe siècle. Plusieurs expositions précédentes avaient déjà permis de mettre en lumière des figures proches de Philippe Jones, qu’il s’agisse d’artistes ou d’éditeurs, avec lesquels il entretenait des relations d’amitié et de collaboration. Ces réseaux incluent notamment des acteurs majeurs de son parcours, tels Fernand Verhesen et les éditions Le Cormier. Dans ce contexte, l’idée de consacrer une exposition à son travail s’est progressivement imposée, à partir des ouvrages conservés dans les collections du musée.

La rencontre avec Françoise Roberts-Jones a été déterminante. Les recueils de Philippe Jones conservés dans les collections de la Wittockiana lui ont d’abord été présentés et c’est à partir de cette sélection qu’elle a ouvert les archives de son mari, rassemblant documents de travail, gravures originales, correspondances et littérature secondaire. Il ne s’agissait pas de proposer une rétrospective monographique au sens strict, mais de partir des livres eux-mêmes – tels qu’ils ont été conçus, offerts, conservés, reliés et transmis – pour rendre visibles les réseaux artistiques, amicaux et intellectuels qui leur ont donné forme.

P. D. Comment avez-vous construit le récit de l’exposition ?

S. B. – Le point de départ a été les six ouvrages conservés dans le fonds Michel Wittock. À chacun de ces livres sont venues s’agréger les archives rassemblées par Françoise Roberts-Jones. Ces matériaux ont constitué des ensembles qui résistaient à une organisation strictement chronologique. Plutôt que de retracer un parcours biographique, nous avons donc choisi de construire le récit de l’exposition à partir des œuvres elles-mêmes, en suivant les réseaux de relations, de collaborations et de gestes qui se sont exercés autour de chacune d’entre elles. Cette approche prolonge, de manière indirecte, certaines réflexions menées lors de l’exposition Les Éditions Tandem. Florilège complice (28.03.2025-21.09.2025), tout en s’en distinguant nettement : ici, le récit ne part pas des éditeurs, mais des objets. Ce sont les livres, dans leur matérialité et leur histoire propre, qui deviennent des points d’ancrage à partir desquels se dessinent de multiples ramifications artistiques et intellectuelles.

P. D. – Le titre Livre ouvert. Livre fermé. Philippe Jones à la Wittockiana assume la tension entre le livre comme objet à contempler et le livre comme texte à parcourir. Comment cette ambivalence a-t-elle été travaillée dans l’exposition ?

S. B. – Le titre, Livre ouvert. Livre fermé, renvoie d’abord à un texte de Philippe Jones, l’introduction qu’il avait rédigée pour le catalogue de la collection de reliures de Ben Durant, bibliophile et ancien élève du poète, intitulé Bibliotheca Durantiana. Il s’est imposé comme une évidence, à la fois en raison de cette référence directe à l’œuvre de Jones et du lien qu’il établit avec l’histoire même du musée, dont le nom initial  était « Bibliotheca Wittockiana ». Le sous-titre, Philippe Jones à la Wittockiana, précise quant à lui le cadre de l’exposition : il souligne l’inscription de l’œuvre de l’écrivain dans les collections du musée et affirme ainsi son rôle comme lieu de conservation et de transmission de ces œuvres.

Dans l’exposition, la tension entre le livre ouvert et le livre fermé a été travaillée de manière très concrète. Les ouvrages précieux sont présentés sous vitrine, souvent fermés, afin de préserver leur intégrité matérielle tout en rendant visibles la reliure et le format. Pour les accompagner, des fac-similés de correspondance, des reproductions de pages internes et des gravures originales ont été intégrés dans et sur les vitrines. Ils offrent des points d’entrée visuels et textuels supplémentaires, sans exposer directement les ouvrages les plus fragiles.

En contrepoint, d’autres exemplaires, non reliés, sont mis à disposition du public et peuvent être librement consultés. Ce dispositif a pour objectif de maintenir un équilibre entre la contemplation du livre comme objet et l’accès aux textes poétiques, qui risquerait autrement d’être neutralisé par la seule mise en vitrine. L’aménagement d’un espace de consultation participe également de cette volonté de faire coexister regard, lecture et manipulation.

P. D. – Philippe Jones affirmait que « tout livre est et doit être un objet » et refusait l’idée d’illustration au profit d’une recréation autonome par les artistes. Comment cette conception du livre a-t-elle orienté votre manière de présenter les œuvres ?

S. B. – Cette conception a été déterminante dans la manière d’aborder les livres exposés. Philippe Jones ne pensait en effet pas le livre comme un simple support de texte, ni les images comme un commentaire visuel venant illustrer le poème. Les collaborations qu’il a nouées avec les artistes relèvent d’un véritable dialogue, dans lequel chaque intervention conserve son autonomie.

Dans l’exposition, cela nous a conduits à accorder une attention particulière à la matérialité du livre : la reliure, le papier, mais aussi la place accordée aux gravures ou aux interventions plastiques. Ces éléments ne sont pas présentés comme des compléments décoratifs, mais comme des composantes à part entière de l’œuvre. Le livre apparaît comme un espace de cohabitation entre texte et image, où se déploient des formes sensibles distinctes mais indissociables.

Cette logique apparaît très clairement dans les éditions de Paysages. Les lavis à l’encre de Chine de l’artiste liégeois Gustave Marchoul (1986) constituent le premier geste du projet ; l’écriture poétique de Philippe Jones s’élabore dans un second temps, en regard de cet ensemble visuel. La composition est ensuite imprimée par le fils du graveur, Damien Marchoul. En 1987, l’artiste annonce au poète qu’il reprend le projet pour en donner une édition augmentée. Celle-ci rassemble vingt-sept poèmes et treize xylographies. Enfin, en 2009, Georges Raepsaet, ami et collègue de l’écrivain à l’Université libre de Bruxelles, revisite ces mêmes textes en créant une suite de quatorze gravures.

Plutôt que de chercher à hiérarchiser ces dimensions, nous avons souhaité rendre perceptible la tension féconde entre écriture et création plastique. L’exposition invite à considérer chaque ouvrage comme un objet poétique singulier, issu d’un processus de création partagé, dans lequel la forme matérielle du livre participe pleinement du sens.

P. D. – Les livres exposés sont le fruit de relations d’amitié et de collaborations successives. En quoi cette circulation des œuvres et des gestes fait-elle, selon vous, partie intégrante de ce qui « fait livre » chez Philippe Jones ?

S. B. –
Lors des échanges préparatoires à l’exposition, Françoise Roberts-Jones évoquait systématiquement l’amitié pour parler des œuvres de son mari. Chez Philippe Jones, le livre n’est jamais le produit d’un geste isolé : il se construit à travers une succession d’interventions, de passages de main en main, qui engagent des artistes, des éditeurs et des collectionneurs. L’amitié n’est pas un simple contexte affectif, elle est un véritable moteur de création.

D’un espace renoué est un exemple particulièrement saillant. Le recueil, publié en 1979 aux éditions Le Cormier, parvient entre les mains de Michel Wittock qui décide de le faire entrer dans sa collection. Il demande à son ami, le peintre Jo Delahaut, de concevoir une maquette de reliure, dont l’exécution est ensuite confiée à la relieuse Hedwige Gendebien. Une fois l’ouvrage achevé, Michel Wittock le montre à Jo Delahaut, qui, impressionné par le résultat, demande de pouvoir le conserver quelques jours. Lorsque le livre revient finalement entre les mains du collectionneur, celui-ci le découvre transformé : l’artiste est intervenu à l’intérieur du volume, traçant des lignes géométriques aux feutres de couleur réhaussant les poèmes de Philippe Jones. Sur les gardes du recueil, les envois manuscrits de Delahaut et de Jones explicitent cette succession de gestes. Celui de Jones a été choisi comme épigraphe de l’exposition : « Se voir enluminé, enrobé de rayons et de couleurs, se sentir feuilleté par des mains amies, devenir un sujet de collection, un joyau de bibliothèque, c’est vivre pleinement son destin de livre ».

Ce jeu d’écriture et d’ornementation se retrouve dans l’ensemble des ouvrages présentés. À chaque fois, le livre apparaît comme un espace de rencontre, susceptible d’être repris, transformé, prolongé. La scénographie rend visible cette circulation, notamment avec les tracés portés directement sur les vitrines, qui matérialisent ces réseaux de relations.

Inscrite dans un contexte bruxellois marqué par la proximité des milieux artistiques et intellectuels, cette constellation de gestes et de personnes permet finalement de raconter bien plus que l’histoire d’un auteur ou de son œuvre. Elle donne à voir ce que « faire livre » peut signifier : un processus collectif, ouvert, où la matérialité de l’objet conserve la mémoire des liens qui l’ont fait naître.

P. D. – Comment le public réagit-il face à ces livres souvent fermés ou partiellement visibles, et quel rôle joue la médiation dans cette rencontre avec des objets aussi singuliers ?

Évelise Gustin (E. G.) – La première réaction est souvent marquée par une forme de retenue. L’effet « musée » joue pleinement : même lorsque les livres sont explicitement mis à disposition, beaucoup de personnes hésitent à les toucher. La médiation consiste alors à accompagner ce premier pas, à expliciter les dispositifs et à rappeler que ces ouvrages sont pensés pour être manipulés et feuilletés.

Ce travail d’accompagnement est d’autant plus important que l’exposition se déroule dans plusieurs espaces et repose sur des modalités de présentation différenciées. Expliquer ce qui peut être consulté, ce qui ne peut pas l’être et pourquoi, permet d’installer une relation de confiance avec le public. La médiation ne vise pas à lever toutes les contraintes, mais à rendre lisibles les choix opérés et à faciliter une appropriation sereine des livres. Cette approche constitue un point d’entrée pertinent pour les groupes scolaires, en permettant d’aborder, à partir d’objets concrets, les différentes relations et les métiers qui participent à la fabrication du livre.

P. D. – En quoi Livre ouvert. Livre fermé permet aussi de rendre visible le rôle du collectionneur, et quels prolongements – en termes de transmission et de médiation – avez-vous imaginés autour de cette exposition ?

S. B. – L’exposition rend perceptible le rôle de Michel Wittock non seulement comme conservateur, mais comme véritable passeur. À travers les livres de Philippes Jones qui ont progressivement intégrés sa collection, on voit comment un ouvrage circule, est transformé, enrichi, puis transmis. Le collectionneur apparaît comme un acteur à part entière de la vie du livre.

Cette dimension est notamment mise en avant dans la vitrine centrale, qui présente le travail réalisé en 2014 par Jessica Astier et Camille Boisaubert, alors étudiantes de La Cambre. À partir du recueil L’un l’autre, leur intervention met en jeu une réflexion sur le volume et la matérialité du livre. Ce choix fait écho à l’attention que Michel Wittock portait à la jeune création et à ses liens étroits avec l’école Nationale Supérieure des Arts visuels de La Cambre.

E. G. – Du point de vue de la médiation, plusieurs prolongements ont accompagné l’exposition. La visite menée par Françoise Roberts-Jones, qui s’est tenue le 7 décembre 2025, a notamment donné lieu à une lecture de poèmes. Les signets qu’elle a laissés dans certains ouvrages invitent le public à percevoir son propre parcours de lecture – une note supplémentaire de transmission, plus intime.

Enfin, Livre ouvert. Livre fermé s’inscrit dans la continuité des projets à venir à la Wittockiana, notamment l’exposition consacrée au Prix international de la gravure René Carcan, dont le commissariat est assuré par Ben Durant. Ce passage de relais souligne la permanence des réseaux et des formes de transmission dont témoigne l’exposition.

Commissariat : équipe de la Wittockiana,
en collaboration étroite avec Françoise Roberts-Jones

Scénographie : François Goderniaux (Coup de crayon),
Lucie Castaigne et Davide Musco (Wittockiana)


Pour citer cet article:

Perrine Decroës, « Livre ouvert. Livre fermé. Philippe Jones à la Wittockiana. Entretien avec Sophie Briard et Évelise Gustin, propos recueillis par Perrine Decroës », dans L’Exporateur littéraire, Jan 2026.
URL : https://www.litteraturesmodesdemploi.org/entretien/livre-ouvert-livre-ferme-philippe-jones-a-la-wittockiana-entretien-avec-sophie-briard-et-evelise-gustin-propos-recueillis-par-perrine-decroes/, page consultée le 03/08/2026.